Nous vous invitons à venir assister à la projection tant attendue des films de fin d’études des étudiants en Cinéma de l’UQAM. Il s’agit à la fois pour nous de l’aboutissement de trois années de travail comme de trois années partagées au sein d’un bel esprit de cohorte.
L’Aventura, c’est l’occasion pour nous de célébrer avec famille, amis et curieux venus, le dénouement d’un parcours académique dont nous sommes fiers et qui ne sert que d’introduction à ce que la vie de cinéaste nous réserve.
Alors venez, installez-vous confortablement et partagez ce grand moment avec nous.
• PRIX : 10$ en prévente / 12$ à la porte
Vous pouvez en tout temps prendre contact avec Marie-Pier Dupuis, Catherine Perreault ou Alex Filion sur Facebook pour obtenir des billets en prévente.
De plus, un comptoir sera installé dans le hall du Centre Pierre-Péladeau pour venir récupérer les billets de faveur et les préventes le jour de l’événement.
• Les portes de la salle Pierre Mercure seront fermées à partir de 19:00 précises ! Nous vous recommandons de vous présenter en avance afin de vous assurer de l’accès à la salle. Nous vous convions d’ailleurs à prendre un verre à partir de 18:00 dans le hall du Centre Pierre-Péladeau avant le début de la projection.
• Les festivités continueront après la projection en face à la Cinémathèque Québécoise qui restera exceptionnellement ouverte pour nous accueillir.
Liste des films présentés (par ordre alphabétique) :
À bout de rang (Documentaire)
Réalisation : Francis Cyr Barette
Présenté par l’UQÀM – École des médias | En collaboration avec Chaire René Malo et l’AQTIS
Animé parDenis Chouinard.
Directeur photo au talent immense, cinéaste des grandes occasions (trois longs métrages en vingt ans), André Turpin possède l’une des feuilles de route les plus impressionnantes du cinéma québécois actuel. Son premier long métrage, Zigrail, dont il assure également la direction photo, marque l’émergence d’une toute nouvelle génération du cinéma québécois. Rapidement, André Turpin devient l’un des directeurs photo les plus réputés et son style s’affirme, que ce soit dans le capiteux noir et blanc de Zigrail et de Cosmos, ou encore dans le luxuriant imaginaire pictural de Denis Villeneuve, qu’il a contribué à définir (Un 32 août sur terre, Maëlstrom et Incendies). Après un retour à la réalisation avec Un crabe dans la tête, qui remporte de nombreux Jutra en 2002, on le retrouve plus sobre, mais tout aussi inspiré dans l’univers de Philippe Falardeau (Congorama et C’est pas moi je le jure !), et en territoires exaltants avec Xavier Dolan (Tom à la ferme et Mommy), où la rencontre de ces deux talents d’exception contribuera à élever le cinéma de Dolan vers un état de grâce total. Son tout dernier film, Endorphine, est sorti en 2016. La leçon de cinéma qu’il offrira, totalement axée vers la direction photo, et où il se propose de démystifier toutes les étapes de la construction d’un plan du point de vue de l’image, promet d’être un moment fort de cette 34e édition.
Agnès Godard est une directrice de la photographie de tout premier plan en France et en Europe où elle a travaillé avec Téchiné, Varda, Crialese, Handke et bien d’autres cinéastes. Elle est la collaboratrice fidèle et sensible de Claire Denis avec qui elle tourne depuis 1991.
C’est le grand Henri Alekan qui a été son père spirituel. Il lui a appris à concevoir le travail à l’image non pas comme une technicienne, même si la connaissance technique est essentielle, mais comme une artiste.
De son point de vue, la réalisation d’un film c’est d’abord la collaboration des artisans de l’équipe, c’est l’ouverture envers ce qui se passe sur le plateau de tournage. « On ne peut pas maitriser et prévoir tout ce qui peut se passer et ces moments là sont très importants car c’est aussi ce qui permet de s’aventurer, d’innover et de ne pas être dans l’illustration de quelque chose. Il faut garder l’idée de la découverte… »
Une telle attitude crée un sentiment de danger : « Chercher, c’est d’une certaine manière se mettre en danger : soit on trouve, soit on ne trouve pas ! »
Cette attitude de recherche anime aussi le rapport qu’elle entretient avec les images numériques : « La première réaction au début des images numériques, ça a été de les comparer (aux images argentiques) afin de dégager ce qui était le mieux, mais on se rend compte que c’est un peu vain car ce n’est pas très intéressant de penser comme ça. Il faut les voir comme un nouveau support et l’explorer. »
Quand on lui demande si c’est difficile pour une femme d’exercer le métier de directrice de la photographie, elle répond que « des fois ce n’est pas simple, mais c’est vrai aussi que c’est possible de travailler quand on est une femme » et ajoute : « Moi je travaille à l’image, avec une caméra et la caméra n’a pas de sexe. »
Cette classe de maître a eu lieu le 21 février 2012 à l’École des médias de l’UQAM et a été rendue possible par la Chaire René-Malo et les Rendez-vous du cinéma québécois.
C’est Michel Caron, directeur de la photographie et professeur à l’EDM , qui l’a animée.
Edition : Terence Chotard
Photos: Johanne Géha
Supervision: Paul Tana
La classe de maître
Les débuts
Michel Caron : Pour débuter et briser la glace, la première question qui nous vient à l’esprit est celle-ci : pourquoi avoir choisi le cinéma dans les années 70 et la direction de la photographie ? Qu’est-ce qui a motivé votre choix ? Le hasard de la vie ?
Agnès Godard : En fait, ça fait partie de mon histoire familiale si on peut dire. Mon père n’exerçait pas du tout une occupation « artistique », mais il faisait énormément de photos de famille. Il est mort il y a très longtemps, juste au moment où je commençais mes études à l’IDHEC. Suite à son décès, j’ai rangé toutes ses photos. Il y en avait vraiment beaucoup, entre 5000 et 6000, et je me suis rendu compte que c’était son moyen de communiquer avec sa famille. Donc, depuis toujours, j’avais une liaison particulière, mystérieuse, avec la photo qui l’est devenue un petit peu moins lorsque je me suis retrouvée avec toutes ces photos entre les mains.
Quand j’ai commencé à exprimer à ma famille très conventionnelle que j’aimerais bien m’orienter vers la photographie, ça n’a pas été très bien reçu (rire). J‘ai donc fait quelques détours : J’ai d’abord fait des études en journalisme, j’ai commencé à travailler et puis j’ai eu l’idée de venir étudier ici, au Canada, à l’Université de Toronto. J’ai commencé à préparer mon voyage, mais il était extrêmement difficile d’obtenir un visa d’immigration temporaire à l’époque. Je me suis donc dit : « Qu’à cela ne tienne, je vais me trouver quelque chose à Paris. » J’ai suivi des cours dans une faculté, essentiellement théorique, de cinéma, tout en travaillant à mi-temps avec mon diplôme de journalisme.
C’est au cours de ces deux années d’étude que j’ai rencontré des étudiants de l’IDHEC qui m’ont proposé de jouer dans un de leurs films. Dans un premier temps, j’ai refusé puisque je ne suis pas actrice. Je ne croyais pas pouvoir le faire. Finalement, ils m’ont convaincu et, lorsque j’ai mis les pieds à l’IDHEC, j’ai découvert une école incroyable. C’était la première fois que je voyais une caméra, des objectifs, un studio, donc j’ai trouvé que c’était le rêve quoi ! Je suis restée en contact avec les étudiants en question et finalement ils m’ont demandé : « Pourquoi tu ne passes pas le concours d’entrée à cette école ? ». Je pensais que je ne serais jamais reçue étant donné qu’il n’y avait que 18 places et qu’en général 600 ou 700 candidats se présentaient. Finalement, j’ai fait un dossier et je me suis présentée au concours. J’ai été reçue et alors j’ai empilé pour trois années d’études, même un peu plus, et là il était clair pour moi que je voulais faire de l’image même si cette école était plus précisément une école de réalisation plutôt qu’une école technique.
L’approche pédagogique du directeur de l’époque, Louis D’Aquin, était qu’on étudiait l’image pas tellement sur ses aspects techniques, mais plutôt comme étant un élément de la mise en scène parmi tant d’autres. J’ai trouvé que c’était formidable parce que même si on avait choisi la direction photo, on devait faire comme tous les étudiants et écrire un projet de film chaque année, le préparer, le tourner et le monter. Je trouve que c’est la meilleure des pédagogies.
On ne compartimente pas les choses, mais on apprend au contraire un ensemble de choses ainsi que ce qui fait la particularité du cinéma selon moi : la collaboration. Collaborer avec un metteur en scène, collaborer avec une scripte, collaborer avec un décorateur, avec un ingénieur du son ! C’est un travail de collaboration les films. L’accomplissement de cette collaboration, ça permet d’avoir un dialogue, des échanges constructifs : une couche qui en rajoute une autre et voilà. À la sortie de l’IDHEC, j’étais un peu timide et puis j’ai eu beaucoup de chance. J’avais fait l’image du film de fin d’étude d’un garçon de ma promotion et il avait demandé à Henri Alekan un tutorat pour l’image de son film. À la fin de mes études, Alekan m’a téléphoné pour me dire qu’il avait un projet de film et qu’il avait pensé à moi. J’ai été surprise puisque je n’avais jamais travaillé et ça a été un conte de fée puisque c’était l’État des choses de Wim Wenders et que je me suis retrouvée première assistante caméra sur ce film. À partir de là j’ai commencé à travailler.
L’État des choses, Wim Wenders : L’État des choses, Wim Wenders
« L’État des choses », Wim Wenders, DOP Henri Alekan , 1982
Henri Alekan : un père spirituel
MC : Vous avez eu la chance de travailler avec de grands metteurs en scène : Wim Wenders, Peter Greenaway et de grands directeurs de la photographie : Sacha Vierny, Robby Müller. Qu’est-ce que vous avez appris au contact de ces gens là avant de commencer vous même à travailler comme directrice de la photographie ?
« Zoo », Peter Greenaway, DOP Sasha Vierny, 1985
AG : Oui c’est sûr, mais j’ai surtout appris auprès d’Henri Alekan. Il se trouve qu’à ce moment là, Henri a un peu joué le rôle d’un père spirituel pour moi, puisque mon père venait de disparaître. Henri était un homme exceptionnel puisqu’il était un grand technicien, mais il envisageait ce travail comme un artisan, un poète. C’est à dire que sa manière de travailler, d’envisager la lumière, était celle d’un poète, toujours trouver la chose unique, précieuse comme un trésor. Pour trouver la chose précieuse, ça demande une certaine exigence, une certaine passion, une énergie formidable. De regarder cet homme déployer toute son énergie joyeusement autour de ces éléments a été un modèle pour moi.
Ça donne envie, non pas de le copier car pourquoi refaire ce qu’il a fait si bien, mais de copier sa passion, sa foi dans ce métier. Il a donné beaucoup de sens à ce travail, il a permis de le faire connaître, il avait envie de le communiquer, de le transmettre. Il m’a annoncé un jour qu’il avait écrit un livre. Je suis allée le voir chez lui dans son bureau et il y avait des papiers partout. Je lui ai dit : « Oh là là ! ça a l’air incroyable! ». Et comme c’était un document qui avait l’air désordonné, je lui ai proposé de le retaper à la machine. Ça m’a pris deux mois et j’ai plongé dans toute sa recherche qui était toute sa vie.
MC : Vous le dites vous même, Alekan, Sacha Vierny, on s’en inspire, on cherche certains liens mais on ne cherche pas à les imiter. Vous avez une certaine parenté avec Robby Müller, vous appliquez ce que vous appelez le 25-35-50. Vous vous impliquez dans les premiers films dans lesquels vous avez cadré, si j’ai bien compris.
Le directeur de la photographie Henri Alekan
Il faut trouver soi-même comment faire
AG : Oui j’ai beaucoup observé sur le tournage de Paris, Texas et j’ai vu les films qu’avait éclairé Robby Müller et c’était quelqu’un dont j’admirais profondément le travail, celui de Wim Wenders aussi. Ce que j’ai vu aussi, c’est la collaboration de ces deux hommes, leur travail tout à coup était contemporain. Je crois qu’on ne saurait plus refaire ce que faisaient Alekan ou Vierny à leurs débuts. Mais aussi, on ne nous permet plus de le faire puisqu’il faut aller vite. Il faut à chaque fois s’adapter à la période, trouver soi-même comment faire, alors que ça ressemble peut-être plus au travail de Robby puisque c’était une autre période.
Avant d’être directrice de la photographie, j’étais cadreuse et j’ai travaillé sur un film où Darius Khondji faisait l’image, c’est un directeur photo qui travaille avec énormément d’ampleur, une ampleur technique qui lui correspondait, mais pas à moi. Dans un premier temps, c’est une expérience qui m’a un peu effrayée. Je me disais que s’il fallait être comme ça, alors je ne pouvais pas espérer faire ce travail. Finalement, à la fin du tournage, je me suis dit qu’il fallait peut-être penser autrement et que chacun doit trouver ce qui lui convient.
Donc je me suis dit que j’allais essayer de trouver la manière qui me convenait. C’est peut-être un mélange de tout ce que j’ai vu. Par exemple, chez Vierny qui est de la même génération qu’Alekan, j’ai pu observer sa science assez astrale de la lumière. Il utilisait de grosses sources, mais peu car elles étaient toujours extrêmement bien placées. Moi j’ai essayé de trouver des choses à ma mesure, par émulation, en observant et en essayant. Après, il y a l’adaptation lors de la rencontre avec les metteurs en scène. Il faut trouver comment collaborer avec les personnes qui vous proposent de les accompagner et la seule manière c’est de prendre en considération les films qui sont proposés. L’objet premier lorsqu’on travaille comme directeur de la photographie, c’est le film et ce qu’il faut trouver d’unique pour ce film là.
Je crois que lors du tournage il faut rester ouvert
MC : Et comment vous définiriez ce que vous appelez le film ? Est-ce que c’est le scénario, la vision du réalisateur, les décors, les costumes, les lieux de tournage?
AG : C’est tout ça mais ça commence en principe pas la lecture d’un scénario. Souvent on trouve beaucoup d’éléments dans un scénario. Le choix des mots, la manière dont il est écrit, c’est important. Ensuite, il y a la préparation. Une chose très importante est la sélection des lieux de tournage. Puis petit à petit, cela se complète avec tous les autres éléments : les visages des comédiens, leurs corps, leurs costumes, tous les autres éléments. C’est une collaboration avec tous ces corps de métiers et toutes ces informations que nous devons rassembler, passer dans un tamis pour conserver les éléments les plus concis pour garder une certaine liberté sur le tournage.
Je crois que lors du tournage, il faut rester ouvert à ce qui se passe sur le plateau et s’assurer qu’on se comprenne les uns et les autres On ne peut pas maitriser et prévoir tout ce qui peut se passer et ces moments là sont très importants car c’est aussi ce qui permet de s’aventurer, d’innover et de ne pas être dans l’illustration de quelque chose. Il faut garder l’idée de la découverte, je crois beaucoup à ça. Ce qui permet de laisser une certaine liberté aux acteurs et aussi de rebondir sur certains éléments, comme : « ah ça, j’aurais aimé le faire mais je ne peux pas le faire… ». Il faut avoir une base solide qui permet de s’en écarter car lorsqu’on a fait ce travail, la réflexion à l’intérieur ne quitte pas le chemin.
MC : Mais pour arriver à ce niveau de collaboration, il faut qu’il y ait une confiance entre les collaborateurs. Avec les gens avec qui on travaille depuis longtemps, parfois un regard suffit. Mais comment aborde-t-on une première rencontre en tant que directrice photo, comment créer ce lien là ?
AG : C’est indéniable qu’il y a des rencontres qui sont plus intenses que d’autres, comme dans la vie. Comment on rencontre ? C’est le projet, c’est le film, c’est le scénario. C’est le film qui doit rester le noyau. C’est le plus sûr, c’est l’objet qui devra toujours être là comme la raison même de la rencontre. Ça donne un peu de force pour contourner les difficultés humaines qu’on peut avoir. Peut-être qu’il y a des doutes justement d’une personne à l’autre qui viennent nuire à la collaboration, à la confiance. Si on prend le scénario, le film comme objet premier de la rencontre permet de s’extirper de ces choses passionnelles qui nécessairement peuvent être là.
Il y a 3-4 ans, j’ai travaillé avec des metteurs en scène beaucoup plus jeunes que moi, j’étais même surprise de leur proposition. Et au fond, je crois que j’avais un peu peur, précisément pour les échanges, les références, mais finalement cela à été une richesse parce que les références n’étaient peut-être pas les mêmes mais elles ne se sont pas opposées, elles se sont additionnées. Ça a été vraiment bien. Moi ça m’a appris beaucoup de choses, ça m’a ouvert à beaucoup de choses. Je pense à Ursula Meier notamment et ça permet de continuer à chercher.
MC : Surtout que Home, le premier film que vous avez fait avec elle, n’était pas facile pour un directeur photo. C’est un film de jour dans un endroit où il n’y a pas d’ombres. C’est un défi en même temps car, dans les films de Claire Denis,vous jouez beaucoup avec le sombre, le noir, le peu de lumière. Tandis que là, c’était en grande partie en pleine lumière du jour. Donc, c’était une approche différente de ce que vous aviez fait jusque là.
« Home », Ursula Meier, 2008
« Beau travail » , Claire Denis, 1999
AG : Je ne connaissais pas du tout Ursula, mais quand j’ai reçu le scénario, je l’ai lu et j’ai eu un coup de foudre. La première fois qu’on s’est rencontré, on a parlé cinq heures dans un café et c’était ça qui m’intéressait, c’était ce scénario formidable. Il était incroyablement inspirant et j’ai compris qu’elle allait beaucoup compter sur l’image pour raconter quelque chose. Du coup, ça a été une collaboration très riche et cette ouverture là, le fait de changer et d’aller vers des choses nouvelles, continuer à chercher, ça m’a beaucoup inspiré. C’est poursuivre une route. C’est bien de toujours chercher, je crois qu’au bout d’un moment ce n’est pas très intéressant de refaire la même chose.
Chercher, c’est d’une certaine manière se mettre en danger
MC : Mais avec des réalisateurs comme Claire Denis avec qui vous collaborez beaucoup, comment arrivez-vous à vous renouveler et à créer, comme vous l’appelez, un sentiment de danger. Donc, à ne pas nécessairement vous fier à ce que vous connaissez ou à ce dont vous êtes sûr?
AG : Il y a forcément un sentiment de danger. Chercher, c’est d’une certaine manière se mettre en danger. Soit on trouve, soit on ne trouve pas. Donc, on se met éventuellement dans la situation de ne pas trouver. Mais avec Claire ce qui est sûr, je l’ai compris assez vite, elle cherche, donc d’une certaine manière elle va jouer le jeu, même si ce n’est pas toujours aussi simple que ça. De même quand on fait un voyage, l’idée c’est d’aller toujours plus loin, c’est la même chose pour un travail. Avec Claire en tout cas, l’idée d’aller toujours plus loin, veut dire essayer de trouver les images les plus simples qui soient. Parce que plus c’est simple et concis, plus on arrive à cerner ce que l’on veut dire, plus c’est fort et plus ça reste.
Peut-être que j’ai été emmenée à penser ça par un des artistes dont j’admire le plus le travail : Alberto Giacometti. Il se trouve que j’ai vu pas mal de fois ses expositions et je suis fascinée car il a toujours fait les mêmes statues, mais il a quand même continué à avancer. Certaines de ses statues sont toutes petites alors que d’autres font trois mètres de haut et l’impression qu’on a devant ces statues est la même, c’est incroyable. On ne sait pas si elles viennent d’être déterrées et qu’elles ont été faites il y a dix milles ans ou si elles viennent tout juste d’être faites mais en tout cas, il y a un mystère qui est sa pensée et elle est extrêmement émouvante. Moi, je me suis dit, en voyant ses œuvres, que cette pensée va traverser le temps et c’est le mystère de l’existence de l’homme qui est transporté. Ça me fascine.
Il y a quelque chose pour moi de cet ordre là dans la photographie, à commencer par les photos de familles. Je les trouves extrêmement émouvantes car elles sont un témoignage, une trame, une trace d’un être humain qui est mort ou dont on sait de toute façon qu’il va mourir, qu’on est mortels. C’est cette chose là qui me fascine dans la reproduction, dans la photographie des hommes en général. Et donc, dans des films ou des histoires, il y a un témoignage qui raconte l’histoire du monde. C’est presque un principe de photographie, ce n’est pas seulement une chose esthétisante, formelle, iconographique c’est aussi pour moi qu’une image transporte quelque chose si elle a aussi une charge émotionnelle. Pour moi c’est ce mystère de l’existence et de l’autre qui me touche.
Aller au-delà de l’illustration des mots du scénario
MC : Vous dites que quand vous cadrez, vous vous demandez toujours si vous y croyez, pas si c’est esthétique.
AG : Oui, parce que travailler sur un film ce n’est pas faire un ruban d’images, ça doit aller au-delà de l’illustration des mots du scénario. Le tournage est un moment de transposition, de métamorphose. Il faut trouver en images quelque chose qui est l’équivalent des mots d’un scénario, mais le support n’est pas le même. C’est vrai que ça amène nécessairement cette question. Quand je dis que j’y crois c’est : est-ce qu’on dit ce que l’on cherche à dire, ce que le metteur en scène veut dire avec cette scène, est-ce que ça va raconter ça, est-ce qu’on va comprendre ça ?
Moi, je crois que la manière dont on filme, dont on regarde quelqu’un avec la caméra, l’objectif, l’angle, la lumière, cela créé un sens et j’y suis donc attentive. Est-ce que j’y crois, est-ce que cette manière de le regarder avec telle lumière va suggérer ça. Je crois en la capacité expressive du cinéma et du travail de la cinématographie. Ça veut dire aussi qu’il faut choisir ce que l’on montre, ce qui va être « in » dans un film. Quelquefois on ne peut pas tout voir, bien qu’il y ait une tendance que je déplore un peu à tout montrer, mais je pense que abstraire des choses, laisser des choses hors champs crée le mystère et fait exister le « in ».
En riant, je dis souvent : un film bien réussi est un film dont le hors champ est bien réussi. Mais ce n’est pas complètement faux par rapport au découpage qui appartient aussi à la cinématographie, car c’est un équilibre qui fait exister le mystère. Comme je disais tout à l’heure, le mystère c’est une chose assez essentielle au cinéma car ça permet de continuer d’exister. S’interroger constamment, pour moi, c’est la notion qui fait que le cinéma existe toujours. Qu’on joue le jeu, qu’on achète un ticket, qu’on va s’asseoir dans une salle pour se laisser raconter une histoire. Le mystère, c’est ce qui permet de ne pas être liquidé, de perdurer.
Explorer les images avec les outils numériques
MC : Est-ce que les nouvelles technologies vont garder le mystère ou est-ce que ce mystère se dilue un peu car tout le monde voit tout désormais sur un tournage ? Jusqu’à quel point vous réussissez à avoir les mêmes gestes et le même regard avec les outils numériques qui sont là maintenant ?
AG : La place de l’image est en train de changer parce que la nature de l’image aussi change, je suis en train de me rendre compte qu’en effet il faudra changer ces gestes et changer d’habitudes. Il faut expérimenter, il faut apprivoiser ces nouvelles techniques qui changent les choses. La première réaction au début des images numériques, ça a été de les comparer afin de dégager ce qui était le mieux, mais on se rend compte que c’est un peu vain car ce n’est pas très intéressant de penser comme ça. Il faut le voir comme un nouveau support et l’explorer. Après deux films tournés en numérique, je me suis rendu compte qu’il faut commencer à tourner les plans différemment. Certain types de plans dont on attend beaucoup en argentique, il ne faut pas en attendre autant en numérique. Il faut évoluer, apprivoiser ce nouvel objet d’investigation. Je crois qu’il va sortir quelque chose de tout ça.
MC : En quoi en tant que directeur de la photographie ça a changé pratiquement votre métier ? Dans votre quotidien, y a-t-il des changements ?
AG : Oui, il ne faut plus filmer tout à fait de la même manière. Mais cela fait aussi partie de la collaboration, le metteur en scène devrait peut-être penser la mise en scène un peu différemment et travailler aussi avec le numérique. Du coup tourner un film différemment, c’est le cadrer et l’éclairer différemment. Je m’en suis rendu compte au départ avec le premier film d’Ursula Meier qui était tourné à la montagne : j’essayais de trouver des idées que je pensais appropriées au numérique. J’en ai trouvé quelques unes, mais sur le tournage ça a encore évolué.
MC : Parce qu’on a quand même nos réflexes d’argentique, vous avez trente ans de pratique avec une caméra mécanique. On ne se débarrasse pas de cela facilement.
AG : Non justement, on est mis en danger, ce n’est pas si facile. Et puis c’est vrai, la force de l’habitude…
MC : Avec vos premiers films vous avez travaillé d’une certaine manière puis avecGolden Doorça a changé, c’était plus grand, il y a avait un plus grand plus de déploiement technique que dans vos autres films.
AG : Sur Golden Door, c’était des décors immenses, beaucoup de figurants, il y avait de grosses sources, une grosse équipe mais finalement dans le principe même de l’image et de la lumière, il n’y a pas tant de différence que dans mes films tournés avec des moyens plus restreints. Les mêmes principes s’appliquaient mais avec de plus grosses lumières.
Mais pour revenir numérique, ce rapport de l’image avec la lumière a changé. Il y a comme une forme de standardisation qui est apparue provoquée par ces nouveaux outils. Et ce n’est pas bien puisque ce ne sont pas les outils qui font le film. C’est la pensée sur les images, le travail avec un metteur en scène ; c’est les idées qui font les films, pas les outils techniques.
Il y a des tas d’idées reçues assez fausses à propos du numérique mais certaines sont vraies, celles d’ordre financier par exemple. Les chiffres dans les colonnes, c’est une sentence avec laquelle il est presque impossible de lutter. En contrepartie, on dit au metteur en scène qu’il pourra tourner autant qu’il veut et cela débouche sur des résultats souvent problématiques parce qu’on filme et on dit qu’on verra après. C’est une erreur car il faut avoir un point de vue lorsqu’on filme, c’est essentiel. Tous les grands films sont portés par un point de vue.
C’est très important, c’est pourquoi il faut trouver une autre manière de filmer avec les outils numériques. Ça va venir, je ne sais pas combien de temps ça va prendre. J’ai envie de dire aux metteurs en scène, ne croyez surtout pas que c’est plus facile de filmer en numérique ! Au contraire qu’il faut faire un travail plus sophistiqué pour utiliser la nature même du numérique. Il faut être prudents.
C’est le stade de réflexion auquel je suis rendue, peut-être qu’il sera autre dans un an ou deux, je ne sais pas. Mais en tout cas, Il ne faut pas forcément prendre le numérique pour les raisons pour lesquelles il est promu, car il y a beaucoup de raisons essentiellement économiques, de marché. Ne pas oublier surtout de faire connaissance et de s’approprier ces outils. J’ai envie de les tordre un peu, parfois, pour les brusquer. Surtout pour ne pas que nous soyons prisonniers de la standardisation proposée.
MC : La travail du directeur photo commence en préparation et doit se poursuivre jusqu’en colorisation. Qu’est-ce que le numérique a changé au plan de la colorisation ?
AG : La colorisation numérique, même sur l’argentique, offre des possibilités formidables. Mais elle à un côté pervers car un plus grand nombre de personnes peuvent intervenir sur l’image, même à l’insu du directeur photo. Et ça c’est un véritable problème parce qu’on touche à la création de l’image qui est partie constituante du film. Il y a le risque d’être entendu dans un registre corporatiste, ce qui serait évidemment dommageable, mais telle n’est vraiment pas mon intention. Je défends l’image, le film, le cinéma. La technologie va tellement vite qu’on aboutit aujourd’hui à une espèce de désordre.
MC : On est dans une transition.
AG : C’est un passage un peu confus. Je suis en train de faire les finitions sur un film que j’ai tourné cet été et c’est pareil. Il y a des décisions qui ont été prises parce qu’on était en numérique qui vont avoir des conséquences sur la qualité de l’image car ces décisions ont été basées sur des mauvaises connaissances de la technologie. On croit qu’on peut tout faire avec le numérique, et bien non. On ne vérifie pas suffisamment les images. On on le monte très rapidement et à la conformation image on découvre leur vraie qualité et c’est trop tard. Avant on essayait de voir les images plus rapidement pour être sûr de leur qualité.
On a inversé l’ordre des choses. Cela vaudrait la peine de s’arrêter pour y réfléchir et voir ce qu’on peut faire pour arranger tout ça. Au début, on travaillait sur des tables de montage, ensuite il y a eu les ordinateurs qui ont changé la longueur et la nature des plans. Visionner sur un petit écran d’ordinateur, des plans longs et lents ce n ‘est plus possible. Alors que lorsqu’on les travaillait à la table de montage, on pouvait les voir ensuite projetés sur grand écran et cette projection donnait à ces plans une valeur contemplative. Le rythme a changé. On voit mal un producteur produire L’Année Dernière à Marienbad aujourd’hui. C’est normal, on ne peut rien dire contre ça, c’est bien que ça évolue. Ça offre d’autres possibilités. Mais l’évolution est tellement rapide qu’elle nous prend de court. C’est un tourbillon mais on finira bien par y voir plus clair.
Questions des participants
Le cinéma et la peinture
Question : Pour moi, Henri Alekan est un des plus grands directeurs de la photographie en noir et banc. Je pense aux films de Jean Cocteau ou René Clément. Est-ce que vous pourriez nous parler de sa manière de travailler ?
AG : Oui, il avait une manière particulière de travailler qui conjuguait les deux talents de technique et de poésie. Il éclairait beaucoup avec de la lumière directionnelle, il recherchait le modelé, le contraste et le volume par des parties moins éclairées et des parties plus éclairées. Il apportait énormément de soins à la direction de la lumière et à la quantité de la lumière. Il avait une connaissance technique exceptionnelle ainsi qu’un goût et un talent. Il cadrait à travers la pellicule, il a travaillé avec des outils tellement moins performants que ceux dont on dispose… Il était intimement persuadé qu’avec la lumière on pouvait tout recréer. De La Belle et la Bête aux Les Ailes du Désir, rien ne lui faisait peur.
« Les ailes du désir » Wim Wenders, DOP Henri Alekan, 1987
« La belle et la bête », Jean Cocteau, DOP Henri Alekan, 1946
Henri Alekan a passé beaucoup de temps dans les musées à analyser la lumière dans les tableaux, mêmes abstraits. Il était un vrai créateur d’images. Il est un des premiers à avoir démontré que l’image est un élément fondamental de la mise en scène. Ce qui est formidable c’est qu’il a eu l’envie de transmettre dans ses films ce qu’il voyait dans les tableaux. L’art est en relation avec l’art.
Quand j’ai vu le dernier film de Terrence Malick, Tree Of Life, je me suis dit qu’il adorait les peintures de Wyatt. Il y a longtemps on m’avait proposé de travailler sur un documentaire portant les fresques de Piero della Francesca à Arezzo: ce sont des fresques magnifiques qui datent de 1450, où les personnages sont presque grandeur nature.
Ces fresques sont extrêmement modernes et je me souviens avoir dit au metteur en scène : c’est étrange, j’ai l’impression de voir les personnages d’un film de Pasolini. Il a rigolé. Le lendemain matin, il m’a apporté des pages qu’il avait photocopiées : des textes de Pasolini consacrés à ces fresques. On voit bien cette chaine : rien ne se perd, rien ne se crée.
La caméra n’a pas de sexe
Question : Est-ce que c’est vous même qui cadrez les films ?
AG : Je n’ai jamais eu de cadreur sauf les plans avec la steadycam, j’ai essayé avec une caméra 35 mais j’ai mis deux heures à faire deux pas. J’adore ça cadrer, je n’arrive pas à dissocier le cadre de la lumière, pour moi ça va ensemble, parfois les cadres donnent les directions de lumière et vice versa. Cela fait un tout. C’est un plaisir aussi.
MC : On a l’impression d’être près des acteurs quand on cadre. C’est vraiment un contact organique, on a vraiment un lien privilégié avec eux.
Question : Est-ce vous déterminez dès le départ avec le réalisateur les objectifs quoi seront utilisés au tournage ? Est-ce qu’un lieu de tournage peut remettre en question votre choix ?
AG : Il y a plusieurs cas de figure. Avec Claire Denis ça nous est arrivé de déterminer les focales avec lesquelles ont voulait travailler. Mais c’était un point de départ, une simple base de travail. Parfois le choix des focales est le résultat d’une recherche théorique, mais souvent il y a les choses qu’on voit, qui s’imposent avec clarté. Quand on ne sait pas quelle focale utiliser ou quand on ne sait pas où placer la caméra, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche dans la scène.
Question : Vous disiez que créer une image avec le numérique ou l’argentique ce n’est pas la même chose, vous parliez aussi du rapport de l’argentique et du numérique avec l’échelle des plans. Avez vous des exemples ?
AG : Ce que j’ai découvert en tournant mes deux derniers films en numérique, c’est que tout ça est lié à la texture de l’image : des gros plans de visages ne génèrent pas la même impression, la même émotion en numérique qu’en argentique. La texture de la peau est la plus grande différence. L’imprécision des grains d’argent donne une poésie, cela laisse place à l’émotion du spectateur, les choses ne sont pas définies. Le numérique, c’est très clinique et défini. Ça ne génère pas la même charge émotive. Le numérique est presque plus « mathématique », c’est un truc fini, clos. Alors que l’imprécision de l’argentique crée une image dans lequel il reste quelque chose d’inachevé. Il y a aussi la restitution du mouvement. Je crois que les capteurs numériques sont très performants, mais dans les mouvements, panoramiques, dans les plans de gens en mouvement rapide, il y se produit un genre de saccade. il faudrait tourner à 48 images. D’ailleurs, dans de telles situations, si on regarde le plan image par image, il n’y a quasiment aucun photogramme de net.
Question : La direction de la photographie est un domaine, encore aujourd’hui, occupé surtout par des hommes. En tant que femme, avez-vous eu de la difficulté à exercer votre métier ?
AG : Que ce soit en étant qu’assistante à la caméra, puis cadreuse, puis directrice de la photographie, j’ai vécu des situations qui sont indéniablement liées à la question de la misogynie.
Il y a deux ans je suis allée travailler en Ukraine et je ne pouvais pas demander des choses à certains membres de l’équipe caméra ukrainienne. L’assistant à la réalisation était anglophone et l’a compris assez vite : il m’a dit que si j’avais quelque chose à demander, je devais passer par lui. Malgré ça, j’ai demandé de déplacer quelque chose directement à l’équipe caméra et ils sont devenus fous, heureusement ça n’a duré que deux semaines.
Moi je travaille à l’image, avec une caméra et la caméra n’a pas de sexe. En France il y a presque autant d’assistantes à la caméra que d’assistants. Mais il reste que le film avec plus gros budget sur lequel j’ai travaillé était de 13-14 millions, au-delà de ça, il n’y a pas ou peu de femmes à la direction de la photographie. Je crois que c’est comme ça dans beaucoup d’autres pays. C’est vrai que des fois ce n’est pas simple, mais c’est vrai aussi que c’est possible de travailler quand on est une femme.
Filmographie sélective
1986 : La Petite Danseuse de 14 ans d’Edgar Degas de Henri Alekan (CM)
1991 : Keep It for Yourself de Claire Denis
1991 : Jacquot de Nantes d’Agnès Varda
1992 : Dimanche soir de Solange Martin (CM)
1993 : La Vis de Didier Flamand (CM)
1993 : L’Absence de Peter Handke
1994 : US Go Home de Claire Denis
1994 : J’ai pas sommeil de Claire Denis
1994 : Le Géographe manuel de Michael Stumpf
1996 : Nénette et Boni de Claire Denis
1996 : Tous les garçons et les filles de leur âge… de Claire Denis
1998 : L’Arrière Pays de Jacques Nolot
1998 : La Vie rêvée des anges d’Érick Zonca
1998 : Il suffirait d’un pont de Solveig Dommartin (CM)
1999 : La vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky
1999 : La Nouvelle Ève de Catherine Corsini
2000 : Beau travail de Claire Denis
2000 : Le Secret de Virginie Wagon
2001 : Trouble Every Day de Claire Denis
2001 : La Répétition de Catherine Corsini
2002 : Ten Minutes Older : The Cello de Bernardo Bertolucci et Claire Denis (CM)
2002 : Vendredi soir de Claire Denis
2002 : Au plus près du paradis de Tonie Marshall
2003 : Les Égarés d’André Téchiné
2004 : Wild Side de Sébastien Lifshitz
2005 : L’Intrus de Claire Denis
2005 : Backstage d’Emmanuelle Bercot
2005 : Vers Mathilde de Claire Denis
2006 : Golden Door d’Emanuele Crialese
2007 : Ensemble, c’est tout de Claude Berri
2008 : 35 rhums de Claire Denis
2008 : Home d’Ursula Meier
2010 : Simon Werner a disparu… de Fabrice Gobert
2011 : Où va la nuit de Martin Provost
2012 : L’Enfant d’en haut d’Ursula Meier
Amos Gitaï est né à Haïfa en 1950. Israël en 1950 a seulement 2 ans. On peut dire qu’il est né à la même époque que son pays. Il est aujourd’hui un de ses cinéastes les plus connus et les plus polémiques.
Il a travaillé à ses débuts avec le plus grands : Henri Alekan, Samuel Fuller. C’est sa mère qui lui avait dit : « …si tu dois travailler avec quelqu’un, prend le meilleur! ».
Ses films traitent de l’exil, de l’appartenance et par dessus tout de la reconnaissance de l’autre avec ses contradictions qui, elles, sont la substance même de l’être humain.
Ils empruntent leurs formes à l’architecture, avec leurs scènes d’ouverture qui ressemblent à des seuils par lesquels on accède au monde qu’ils nous proposent.
Pour Amos Gitaï « Le cinéma n’est qu’un moyen, ce n’est pas l’essence. L’essence c’est ce que l’on veut dire ».
Cette rencontre avec Amos Gitaï s’est déroulée à l’Ecole des médias de l’UQAM le 14 octobre 2011 et a été rendue possible grâce à: la Chaire René-Malo, le Festival du nouveau cinéma, la Cinémathèque québécoise, le Consulat général de France, le Consulat général d’Israël à Montréal.
Elle a été animée par Denis Chouinard cinéaste et professeur à l’École des médias.
Amos GitaïAmos Gitaï et Denis Chouinard
Classe de maître avec Amos Gitaï
Paul Tana : Je vous souhaite la bienvenue à cette rencontre avec Amos Gitaï organisée par la Chaire René-Malo de l’École des médias en collaboration avec le Festival du nouveau cinéma et la Cinémathèque québécoise.
Je souhaite la bienvenue à Amos Gitaï, merci d’avoir accepté notre invitation.
Comme il l’a déjà si bien dit : « L’absence de tradition est un handicap mais elle permet aussi de ne pas avoir de doctrine trop rigide… ». Je crois que son cinéma nous interpelle parce qu’il est habité par un très grand désir de liberté vis à vis des idées reçues.
Je laisse la parole à Denis Chouinard qui animera la rencontre.
Denis Chouinard : Merci, Paul. Merci à vous tous d’être venus en si grand nombre. Merci à Amos Gitaï. Je voudrais aussi signaler la présence de Laurent Truchot qui est le producteur des films d’Amos Gitaï depuis plus d’une vingtaine d’années.
Il y a en effet un désir de liberté qui anime le cinéma d’Amos Gitaï et qui s’exprime de diverses manières : liberté avec les formes, avec les idées. Liberté d’une démarche de création qui nait de l’architecture (Amos Gitaï est architecte de formation) pour aller s’incarner dans les diverses formes d’expression du cinéma : court métrage, documentaire, long métrage de fiction, film expérimental, film pour la télévision. Liberté également d’une démarche où Amos Gitaï va explorer l’histoire du Moyen Orient et celle de sa propre vie à travers les thèmes de l’exil, de l’identité et de l’utopie. L’homme qui est assis à ma gauche a ainsi fait plus de 80 films. Moi j’aimerais qu’on commence par le commencement et qu’Amos nous parle de lui, de sa formation.
Les années de formation : même pas une heure d’école de cinéma
Amos Gitaï : D’abord bonjour, je suis très content d’être parmi vous. Comme tu l’as indiqué, moi j’ai été formé comme architecte. Je n’ai même pas fait une heure d’école de cinéma. Et souvent comme les jeunes gens me disent : quel est votre conseil? Je leur dis de faire l’école d’architecture, alors… Je sais que ça va gêner certains ici. Tu n’es pas fâché, hein?
Bon. Alors, j’ai fait l’école d’architecture dans ma ville natale, Haïfa. J’ai appris des choses qui n’ont rien à voir, on peut dire, avec le cinéma, mais d’autres qui ont beaucoup à voir avec le cinéma. C’est à dire que j’ai d’abord fait l’école d’esthétique, j’avais un prof qui était sculpteur en Israël. On s’est promenés en Galilée et il m’a montré comment les bédouins divisent un territoire par des séries de tissus de couleurs.
Après j’ai fait un doctorat d’architecture à Berkeley, aux États-Unis où j’avais un professeur qui était marxiste et avec lui j’ai appris l’économie. J’ai appris la philosophie des sciences… Et maintenant je peux dire que plus on est nourris par des choses qui n’ont « rien à voir » avec le cinéma, plus ce bagage facilite plus tard le travail de cinéaste et on trouve des repères. Si on fait des études trop linéaires, je crois que le bagage se limite et là on va parler strictement de 3D, de technique. Alors que mon point de départ n’est jamais technique, pour moi je dois répondre dans une sorte de dialectique.
Et comme j’ai fini d’accumuler tous les degrés académiques possibles, j’ai décidé de faire autre chose avec ce bagage, car l’acte de transposer une discipline sur une autre m’a toujours intéressé. Et comme j’ai été gêné par certaines choses qui se passaient dans mon pays, j’ai considéré que je devais faire des films et que je devais arrêter de faire de l’architecture pour parler des choses qui me préoccupent. Et puis j’étais dans la guerre de Kippour, j’ai pris part à des guerres de conflits armées. Alors le cinéma, c’était pour moi une façon de voir, de parler, d’être comme une sorte de témoin des choses que je
Free Zone : l’état d’esprit d’un film
Denis Chouinard : Je voudrais maintenant présenter un extrait d’un film qui s’appelle Free zone On va mettre la scène d’ouverture, un long plan séquence qui met en scène Natalie Portman profondément troublante. Pourquoi ce film ? Parce que ce film est comme un creuset : on y retrouve beaucoup d’éléments qui sont dans presque tous les films d’Amos.
FREE ZONE : « Un seuil pour rentrer dans le film »
Denis Chouinard : Je voudrais te demander Amos : comment est-ce qu’on arrive à réaliser une scène comme ça?
Amos Gitaï : Avant de parler de la scène j’aimerais installer un peu le film dans son contexte. L’idée du film vient d’une histoire de mon chauffeur de plateau. On s’est beaucoup disputés. C’est un type adorable, mais on n’était jamais d’accord. Lui, il est plutôt de droite, moi je suis pas de droite. Et on n’était jamais d’accord sur le rapport entre Israéliens/Palestiniens, etc. Un jour, il m’a dit : écoute, j’ai trouvé un partenaire palestinien, en Jordanie. Qu’il ait pu avoir un partenaire palestinien, c’était une vraie découverte et en plus il était en Jordanie.
Il m’a dit : moi j’importe des Chevrolet 4X4 de Houston, je les bricole dans mon kibboutz et après je traverse les frontières, vers cet endroit qui s’appelle Free Zone, une zone sans douane à l’est de la Jordanie. On va vendre ces voitures aux compagnies de sécurité américaines qui travaillent en Iraq. Alors je lui ai dit, c’est plus spectaculaire encore que de la science fiction, j’ai envie de voir cet endroit!
On a pris cette voiture qui était effectivement la voiture où Natalie Portman est placée dans le film et on a traversé le désert. J’ai vu toute une série de panneaux qui pour moi en tant qu’Israélien sont très angoissants : Syrie, l’Iraq, l’Arabie Saoudite et tout ça. Et finalement on est arrivés dans cette zone qui s’appelle Free Zone. C’est 1km carré au milieu du désert. Et la je vois des vieux bus israéliens avec des slogans Vote for Sharon, sur les côtés et des Syriens qui sont en train de négocier leur achat.
Tout le monde est comme hors de la guerre, de la haine, des hostilités, tout ça se passe très calmement. Cet ami m’emmène vers son partenaire et là il sort un grand sac et me dit : Amos, attends là, parce qu’il y a des clients syriens alors il ne faut pas que tu sortes de la voiture. Je lui dis, mais qu’as-tu dans le sac ? Il me dit : écoute le problème de mon partenaire palestinien c’est que ses enfants adorent le yogourt avec des fraises israéliennes… C’est génial!
C’est effectivement par cette série de gestes que tout a commencé. J’ai appelé mon producteur Laurent Truchot et j’ai appelé Marie-Josée Sanselme qui est ma scénariste, qui a écrit le film Kippur. On a fait de nouveau le voyage et à la fin de ce voyage j’ai dit à Marie-Jo : tu sais quoi, on va changer tout les personnages en femmes. Alors le chauffeur israélien est devenu Hana Laszlo, l’actrice israélienne qui a gagné le grand prix à Cannes, et son partenaire palestinien est devenu la grande actrice Hiam Abbass, palestinienne, et moi le passager, je suis devenu quelqu’un de beaucoup plus beau, c’est-à-dire Natalie Portman.
FREE ZONE
Alors après, comment met-on Natalie Portman dans cette condition dans cette scène qui dure 7 minutes, avec cette performance très émouvante ? Déjà, on est aidé par des forces extérieures. C’est à dire, la voiture était placée sur l’esplanade du mur des lamentations qui est, à Jérusalem, un endroit chargé d’émotions. Le climat était parfait, c’était une journée d’hiver assez mélancolique, avec un peu de brume. Je lui parlais avec un mégaphone et je lui demandais d‘essayer de pleurer. Elle était très coopérative. Un cadre de caméra sur un visage humain c’est à la fois simple et complexe, ça permet de montrer toute cette série d’émotions qui surgissent d’un visage. Elle a fait une performance qui était magnifique.
Après mon sound designer, qui est toujours très inspiré, a eu la bonne idée d’écouter cette musique…Et ça a donné du sens au début du film! Alors pour compléter la réponse, souvent le début d’un film, je le considère, comme une sorte de threshold, dans le sens architectural du terme.
Denis Chouinard : Un seuil.
Amos Gitaï : Dans l’architecture musulmane, qu’on trouve aussi en Espagne, on ne rentre pas directement dans la maison. On a des grandes rues, et après on a des petites rues, et après on a des petites allées, on rentre dans la maison seulement par une sorte de salon public. D’abord un patio, et après un salon public, et après seulement les chambres. Cette procédure là, je trouve que c’est la bonne procédure, et j’ai essayé de la transférer dans une forme cinématographique.
FREE ZONE
C’est un contrat honnête avec le spectateur. J’essaye de l’amener devant le seuil du film. De lui montrer, dès le départ, la chose qui est la plus compliquée à montrer, à établir: l’état d’esprit du film qu’il va voir. Si mon plan d’ouverture arrive à le faire, alors la compréhension de cet état d’esprit aide le spectateur à comprendre le film. A l’interpréter et non à le consommer. C’est la fonction de ce plan-séquence qui est au début de Free Zone , à son seuil. Il n’appartient pas au scénario, à la thématique mais à cette chose très glissante quoi s’appelle l’état d’esprit du film.
House/Wajdi/Journal de campagne : les premiers films
House
Wadi
Denis Chouinard : J’aimerais revenir de façon plus chronologique à l’évolution de ton travail. Tu as approché le cinéma par le documentaire. Tu as travaillé pour la télévision israélienne et tu as aussi fait aussi des films Super 8 lorsque tu étais dans l’armée.
D’où est venue cette envie de partir en équipe légère et d’aller voir les gens, d’aller rencontrer, comme dans Wadi, ce couple mixte qui vit dans la vallée?
Amos Gitaï : Je ne sais pas.
Denis Chouinard : Tu ne sais pas? Ça ne se peut pas. Parce qu’on ne peut pas motiver une équipe comme ça à partir à la rencontre des gens s’il n’y a pas quelque chose.
Amos Gitaï : Dans les années 70, la télé israélienne avait des commissions à qui on pouvait proposer des projets. Le premier film que j’ai proposé était un film de 20 minutes sur les choses que je voyais à travers les fenêtres de l’appartement de ma mère. Aujourd’hui, ce sont les ratings qui mènent et il n’y a personne qui accepterait un projet comme ça.
Mais à l’époque on m’a appelé et on m’a dit : quelle caméra tu veux, quels objectifs, quels micros, etc. ? Moi franchement, je ne savais rien de tout ça parce que jusque là, j’avais tourné avec des caméras Super 8… Alors j’ai appelé un copain qui faisait des films publicitaires et je lui ai dit : qu’est ce que je réponds à ces gens là? Et il m’a donné une très longue liste d’optiques et de micros et j’ai appelé Jérusalem et je leur ai dit : bon, je veux tout ces objectifs et tous ces micros. Et les gens m’ont dit : tu es vraiment très professionnel. Et j’ai compris alors qu’il y a énormément de mystifications dans ce métier.
Denis Chouinard : Mais quel est le lien entre ce que tu voyais par la fenêtre de la maison de ta mère et les sujets de tes premiers films qui sont assez engagés politiquement ?
Amos Gitaï : Je n’avais pas encore d’idées politiques et je crois que je n’ai été politisé qu’à travers les réactions à mes premiers films. House, par exemple, raconte l’histoire d’une maison de Jérusalem-Ouest à travers les changements de propriétaires et d’occupants. Elle appartenait à un médecin palestinien et par la suite a été occupée par des juifs algériens puis par un professeur israélien qui entreprend de la transformer… Le film a provoqué des réactions très hostiles à l’époque. Il été censuré par la télévision israélienne. Je me suis dit : soit que je le laisse tomber, soit que je me batte pour qu’il circule. Et j’ai décidé de me battre. C’était une façon concrète, pour moi, de rentrer dans la politique et pas une idée théorique.
Dans House, ce que je montre c’est qu’il n’y a pas de reconnaissance de l’autre, il n’y a pas de registre pour que l’autre puisse exister. Et pour faire la paix, il faut que l’autre existe.
Au Moyen-Orient les gens ont des opinions assez simplistes face au conflit israélo-palestinien. Et je trouve qu’il faut toujours être ouvert aux autres , parce qu’il y a un partage des rôles dans cette région. Il faut conserver les contradictions, l’être humain est contradictoire. Si on reconnait que l’autre a ses propres souvenirs, ses propres contradictions, on s’approche d’une position pacifiste. Si on ne retient que des choses trop simplistes, on va direct au prochain conflit.
Je crois que House est le premier film qui a été montré en Europe. Serge Daney a écrit sur celui-ci un texte assez important.
Les films suivants, Journal de campagne,Wadi, je les ai tournés sans l’aide de la télévision israélienne qui m’avait mis à la porte à cause de House. Après Journal de Campagne on a déménagé à Paris.
Esther – Berlin, Jerusalem – Golem : l’esprit de l’exil
Esther
Berlin, Jérusalem
Denis Chouinard : Ensuite, tu as amorcé une trilogie sur l’exil, avec un film de fiction intitulé Esther (que j’avoue bien candidement ne pas avoir vu) Puis il y a eu Berlin, Jérusalem, et Golem, l’esprit de l’exil.
Amos Gitaï : J’ai fait Golem à une époque où je vivais à Paris et j’avais envie de parler de cette ville. C’est à cette époque que j’ai commencé à apprendre à faire des films de fiction. J’ai suivi le conseil de ma mère, lorsqu’elle m’a dit : « …si tu dois travailler avec quelqu’un, prend le meilleur! ». Pour Golem j’ai pris Henri Alekan, un magnifique directeur photo, qui a travaillé avec Cocteau, qui a fait La belle et la bête, qui a travaillé avec Carné.
Golem
Je lui avais dit : « Écoute je n’ai jamais fait un film de fiction, comment je dois faire? » Lui il avait déjà 78 ans et il m’a dit : « Ça m’intéresse mais j’ai une seule condition : je veux mon chef électro! »… qui lui avait 82 ans. Et j’avais ces deux personnes géniales, vraiment! Alekan, avec toute son immense connaissance, m’a appris comment on fait un film. Il était adorable et aussi un très grand artiste. Grâce à Laurent Truchot, j’ai travaillé avec le père du son direct en France : Antoine Bonfanti. J’avais ces deux maîtres qui étaient mes profs et qui étaient dans mon équipe, c’était formidable. J’ai aussi demandé à Pina Bausch si ses danseurs pouvaient faire partie de la distribution. Elle m’a aidé. Il y a eu aussi quelques réalisateurs qui ont joué dans le film : Bernardo Bertolucci, Philippe Garrel, Marceline Loridan, Samuel Fuller. Pour moi c’était effectivement une façon d’apprendre à faire un film avec tous ces gens magnifiques et très généreux. Et par dessus tout Samuel Fuller, avec qui à partir de Golem, j’ai fait quatre autres films.
Henri Alekan
Samuel Fuller
Golem, l’esprit de l’exil, parle de l’expérience d’immigrants d’Afrique, du monde arabe, de l’Europe de l’est, à Paris. Et de la façon dont la société française parvient à nier cette existence. Et c’est pourtant cette existence qui, pour moi, fait de Paris une ville très agréable. L’esprit de l’exil c’est, au fond, l’esprit de la culture juive de la diaspora : c’est une chose qui m’a toujours intéressé, et ça m’intéresse toujours.
Golem
C’est cette grande capacité de la communauté juive d’exister dans des circonstances très compliquées et très difficiles. Les Juifs n’ont pas eu le droit de cultiver la terre, ni d’être propriétaires de leur propre maison. Leur histoire m’a intéressé, elle m’intéresse toujours.
Devarim – Yom Yom – Kadosh : passer par l’expérience pour comprendre
Devarim
Yom Yom
Denis Chouinard : Après, c’est la trilogie des villes avec Devarim, Yom Yom et bien sur Kadosh qui est peut-être un de tes films les plus connus. Et on sent que tu as trouvé tes marques à partir de ce moment-là. Et il y a surtout la rencontre avec un directeur de la photographie qui va être marquante pour toi puisque tu vas faire… combien de films avec Renato Berta?
Renato Berta
Amos Gitaï : Six. Et c’est dû à plusieurs choses. D’abord dans les tout premiers films, Esther, Berlin-Jérusalem et Golem, franchement les acteurs ne m’intéressaient pas beaucoup. J‘étais vraiment dans une démarche presque d’art plastique : situer des textes dans des paysages en me servant de l’acteur comme véhicule : c’est lui qui va positionner le texte dans le paysage.
Renato Berta venait d’une école complètement différente de Alekan, l’école de la Nouvelle Vague avec une caméra et un éclairage très minimalistes. Alekan, lui, faisait des éclairages extrêmement précis, recherchés. Et cette nouvelle école libérait, en quelque sorte, la mise en scène. Le premier film que j’ai fait avec Renato Berta, c’est Devarim, et le fait d’y jouer un rôle, cela m’a expliqué pas mal de choses sur comment on peut positionner les comédiens, comment on travaille avec eux. Je suis passé par l’expérience pour comprendre. Et à partir de là, je suis devenu plus intéressé par le travail avec les comédiens et, après Kadosh, mes films sont des films qui sont vraiment portés par la performance des acteurs.
Kadosh
Kadosh était le premier film israélien sélectionné à Cannes, après 40 ans d’absence. J’ai pensé que c‘était une bonne chose pour le cinéma de mon pays, même si certains Israéliens n’étaient pas de cet avis, mais ce n’est pas grave. J’ai fait Kadosh, parce qu’en Israël, en 1999, il y avait de grandes manifestations des ultra-orthodoxes contre la cour suprême parce qu’ils voulaient qu’Israël devienne un état géré par les lois de la Torah. Moi, je n’avais pas envie de voir Israël géré par la religion. Je trouve que l’Israël de départ, la légitimité d’Israël c’est un projet politique, ce n’est pas un projet religieux. C’est la conclusion des souffrances qui ont duré très longtemps. Je trouvais que je devais faire un film pour montrer vers quoi pouvait nous mener une telle situation…
Denis Chouinard : C’est à dire un monde où la religion fait en sorte que les femmes demeurent complètement soumises aux hommes. C’est un grand film où les personnages féminins sont à la fois poignants et troublants.
Amos Gitaï : Je savais que j’allais toucher une corde très sensible mais je l’assume complètement. Les trois grandes religions monothéistes, sont des religions gérées par des idéologies masculines : les rabbins, les mollahs, les prêtres sont des mecs, et ils gèrent le monde d’un point de vue masculin. A la sortie du film, la plus belle réaction que j’ai eue est celle d’un rabbin de New-York. Il m’a envoyé une lettre de quatre pages soulignant toutes les inexactitudes du film à propos de la religion mais avant de mettre sa signature, il a écrit : « de toute façon, je n’irai pas le voir! »
Kadosh est un cas intéressant, parce que le film a été apprécié tant par les féministes au Bangladesh, c’est-à-dire des musulmanes, que par celles de New Delhi. Pour moi, Kadosh est vraiment un film sur la condition des femmes dans les religions.
Vous savez, il faut donner un sens à l’existence du cinéma. Ce n’est pas seulement un produit de consommation. C’est pour ça que j’essaie de m’aventurer dans des zones risquées. C’est important de le faire et je veux vous encourager, vous jeunes cinéastes, à explorer les zones un peu risquées, à ne pas toujours écouter les profs et à faire du cinéma critique. Je crois qu’il en manque. Le cinéma est devenu trop formaté. On a trop de films qui en copient d’autres. Je trouve qu’il faut faire des choses subversives, et le cinéma a ce potentiel de faire des choses subversives, de poser des bonnes questions. Et là, il trouve son utilité vis-à-vis du public.
Kadosh
Kippour : ne pas faire de films endoctrinés
Denis Chouinard : L’année d’après, en 1999, tu décides de faire un film qui est basé sur tes souvenirs de la guerre du Kippour qui a été déclarée en octobre 73. Tu avais 23 ans, tu avais fait ton service militaire et tu as été mobilisé pour aller au combat.
C’est un film sur le chaos terrible qu’est la guerre qui ne semble rien résoudre et qui n’avance pas la cause de la paix. On va regarder un extrait et après la parole sera à vous!
Kippour
Étudiante : J’ai une question. Je m’appelle Amina, je suis journaliste égyptienne et je suis doctorante en communication à l’École des médias de l’UQAM.
Kippour
Vous avez vécu dans votre pays, votre terre natale, et vous avez vécu l’exil. Qu’est ce qu’est, pour vous, la notion de terre ? Le sens d’appartenance à un territoire spécifique ? Comment concilier cela à notre appartenance à une humanité que l’on rendre plus à libre à travers la reconnaissance de l’autre?
Amos Gitaï : J’ai grandi dans une maison à Haïfa avec une mère née, elle aussi à Haïfa, au début du XXième siècle. Il y avait alors cinquante mille juifs en Palestine. C’était encore l’époque de l’empire Ottoman. Je crois que ma mère m’a transmis l’idée que les frontières ne sont pas importantes. Elle était complètement contente d’être juive, mais pas au sens religieux, plutôt au sens culturel, de l’identité. Je crois qu’elle m’a transmis une certaine idée de la laïcité. Je crois que je lui dois ça.
J’ai fait un film, Carmel, qui n’est pas encore diffusé, sur la vie de ma mère.
Denis Chouinard : Tu fais aussi un film sur ton père ?
Oui tout à fait… mon père était architecte du Bauhaus, et je trouve que cette génération d’architectes a été très intéressée par l’architecture pour les gens modestes. L’architecte du Bauhaus dessinait un appartement de 40 mètres carrés pour les travailleurs, et réfléchissait sur le rapport entre l’espace construit et l’espace vert.
Aujourd’hui cette dimension de l’architecture est complètement abandonnée. Nous sommes dans l’image. Le grand architecte d’aujourd’hui, veut faire tout le temps des palais, des musées. On a assez de musées partout, il faut aussi faire des logements, et je crois, que chez vous comme chez nous, une des grandes raisons de la révolte actuelle, (Occupy Wall Street, par exemple) c’est aussi l’architecture. Parce que l’architecture est devenue un moyen de répression et d’aliénation.
Il faut réfléchir sur des choses modestes, et je crois que c’est la direction dans laquelle je travaille depuis deux ans. Je fais des films à partir des archives de mes deux parents.
Carmel
Le Bauhaus : mon père a été mon premier professeur
Paul Tana : C’est très intéressant ta référence au Bauhaus. Dans cette école on mettait dans les mêmes ateliers les artistes, les maîtres de la forme et les artisans. Ce faisant on soulignait le rapport entre art et artisanat. Qu’est ce que la méthode du Bauhaus peut nous apprendre pour l’enseignement du cinéma ?
Amos Gitaï : Mon père a été mon premier professeur, parce qu’il m’a amené sur le site de ses bâtiments. Il ne m’a pas parlé tout de suite du Bauhaus, mais j’ai vu comment il parlait avec les gens qui travaillaient sur ses chantiers, avec ses artisans: les charpentiers, les maçons, et j’ai appris beaucoup de choses qui sont très utiles au cinéma. Lorsque l’on va dans les festivals et que l’on dit merci à l’équipe du film, ce n’est pas une forme de modestie. Tous ces gens qui font partie de l’équipe méritent vraiment ces remerciements. Un film c’est une œuvre de collaboration. Il n’y a pas un film qui est fait strictement par le réalisateur seulement. Il y aussi l’équipe et si les réalisateurs ne savent pas solliciter et même mobiliser la bonne volonté de l’équipe, ils ne peuvent pas faire un bon film.
Ludwig Mies Van der Rohe
Paul Klee – Les jardins du temple
Mon père est né dans un village vraiment très pauvre d’Ukraine. Comment cet homme de 18 ans a eu l’idée d’aller au Bauhaus, dans l’école la plus avant-gardiste d’Europe, d’avoir Mies van der Rohe, Kandinsky et Paul Klee comme professeurs, moi, je n’ai pas la réponse. Mais c’est quand même assez étonnant car il venait d’un contexte milieu modeste, d’une famille assez traditionnelle. Mais effectivement, cet amour pour l’artisanat lui a permis de rencontrer Mies van der Rohe et Oskar Schlemmer qui lui ont dit qu’il il fallait qu’il aille faire l’école de charpentier parce qu’ils voulaient des gens qui connaissaient leur matière, pas des gens qui allaient faire strictement du blabla sur des concepts modernistes. Et un an plus tard, il était intégré au Bauhaus.
Étudiant : Je suis architecte et je m’intéresse au cinéma aussi. Alors ma question concerne la démarche de votre père qui est parti d’un milieu assez pauvre d’Ukraine pour aller étudier avec les grands architectes du Bauhaus. Est-ce qu’il n’y a pas un lien ou à faire avec ce que vous disait votre mère que « si tu travailles avec quelqu’un, prends les meilleurs » ?
Amos Gitaï : Tout à fait. Il a eu l’audace d’aller voir tous ces grands monstres à l’école la plus avant-gardiste d’Europe, c’est vraiment incroyable. Le Bauhaus avait une démarche profondément intelligente car on y avait compris qu’on était en train d’entrer dans la phase industrielle de l‘art. Leur approche du travail n’était pas seulement artisanale. Les professeurs du Bauhaus avaient passé des accords avec les grandes usines parce qu’ils voulaient que l’ouvrier puisse avoir le droit d’avoir une lampe, des objets bien dessinés. Ils ont compris très tôt l’idée de diffusion, de diffusion du design. Étrangement je ne suis pas arrivé à poser la question à mon père avant qu’il ne décède à propos de son arrivée au Bauhaus, et c’est dommage, car ça m’intéresse beaucoup. Parce qu’il avait la leucémie, il savait qu’il allait mourir, alors il m’a parlé de ses rencontres avec Kandinsky, avec Mies van der Rohe.
Récemment, avec Laurent Truchot, nous avons trouvé un calepin n’appartenant à Mies van der Rohe, avec ses notes écrites à la main sur chacun de ses étudiants. Et dans l’une d’elle, il mentionne Kandinsky qui dit qu’il devaient interroger mon père qui revenait d’un voyage à Paris, sur ce qu’il y avait vu. Ce rapport très attentif des professeurs du Bauhaus avec leurs étudiants avait un impact énorme. C’était tout petit, je crois 120 étudiants. Le Bauhaus était en quelque sorte une école nomade, puisqu’elle a eu d’abord son siège à Weimar puis, dès que les nazis l’ont fermée, ils sont passés à Dessau. Mais dès que le conseil municipal de Dessau est devenu nazi le Bauhaus on a fermé l’école pour de bon en 1932. Mon père avec 4 autres étudiants, a été mis devant un tribunal nazi, accusé ni plus ni moins de trahison contre le peuple allemand. Il a eu la chance d’être expulsé par les nazis et il a été caché par ses copains en Suisse où il était un immigrant illégal, après il est allé en Palestine.
Helena Třeštíková est née à Prague en 1949, elle a étudié à la FAMU, qui est l’une des grandes écoles de cinéma du monde, et elle y enseigne aujourd’hui le documentaire.
Elle a reçu son diplôme au milieu des années soixante-dix, en pleine période de « normalisation », c’est-à-dire le retour à la norme communiste imposée par l’URSS à la Tchécoslovaquie suite au Printemps de Prague de 1968.
Aujourd’hui elle fait partie des documentaristes de tout premier plan tant en République tchèque qu’en Europe.
Le temps, le changement qu’il provoque en nous est au cœur même du cinéma de Helena Třeštíková. La production de la série de six documentaires intitulée Les Études Maritales (aussi appelée Histoire de couples) s’est déroulée de 1980 à 1987. Helena Třeštíková y fait le portrait de six couples qu’elle suit pendant six ans. Un de ces documentaires, Marcela, sera même complété, vingt ans plus tard, soit en 2007.
Quel est le rapport qu’elle établit avec ses personnages pour qu’une telle démarche soit possible ? Quels sont ses enjeux éthiques et esthétiques ? Comment est-ce qu’elle résout la question technique lorsque le tournage, le montage se déroulent sur de si longues périodes ?
Ce sont autant de questions qui sont abordées dans cette classe de maître qui s’est déroulée à l’École des médias de l’UQAM en novembre 2011. Elle a été rendue possible par la Chaire René-Malo et les RIDM 2011. C’est Denis Chouinard qui l’a animée avec la collaboration de la traductrice, Lucie Čermáková.
Cette classe de maître a été éditée par Térence Chotard et Emmanuelle Lane.
Supervision : Paul Tana
Présentation
Denis Chouinard : Helena Třeštíková est une figure de tout premier plan du documentaire tchèque et avec ses films ( Katka, René) elle s’est méritée les plus grandes récompenses décernées aux documentaristes européens.
Elle est ici avec nous aujourd’hui en compagnie de sa fille Hanka qui est sa collaboratrice et son bras droit. Nous sommes très heureux de les accueillir. Bienvenues à vous deux à l’École des médias !
Tous les films de Helena Třeštíková sont basés sur la durée. Elle accompagne ses « personnages » pendant de très grandes périodes de temps. Elle a suivi Katka et René, les protagonistes des deux films homonymes, pendant plus de 15 ans.
Je voudrais commencer en posant la grande question : pourquoi la durée ? Parce que ce n’est pas une façon facile de produire, ça amène beaucoup d’insécurité à bien des niveaux, pourquoi travailler de cette manière ?
Helena Třeštíková : Il y a à peu près 35-40 ans, quand j’étudiais le cinéma à l’université, je ne savais pas ce que je voulais faire dans ma vie professionnelle, quels seraient mes buts. Pendant mes études, je n’ai pas arrêté de penser à « Qui suis-je ? », « Qu’est-ce que je veux ?». Même aujourd’hui, je trouve qu’il s’agit de questions très importants pour chaque cinéaste : comprendre qui nous sommes et ce que nous voulons.
Depuis l’âge de 11 ans, je tiens un journal intime. Ça m’a toujours intéressé de savoir ce qu’emmenait le temps dans la vie et quels changements il apporte. Pendant mes études, j’ai fait un film sur un village qui était détruit, couvert par l’eau, parce qu’on y avait construit un barrage. C’était un film sur le changement, sur ce qui s’était passé avec le village. L’autre film que j’ai fait juste après ma sortie de l’école avait pour thème le changement que le temps apporte dans la vie : le sujet était une femme qui, pendant le tournage, était enceinte puis on la suivait encore six mois après la naissance de son enfant. C’est à ce moment que j’ai réalisé que le temps était quelque chose de très important pour moi et que j’aimais faire ce genre de film.
Je vais vous montrer un extrait qui est très lié à cette période. Le film sur la naissance de l’enfant durait 15 minutes et était fait pour le cinéma. Il s’intitulait Miracle. Après que le film soit terminé, j’ai décidé de continuer de suivre l’enfant dont j’avais filmé la naissance. Dans ce temps-là, personne n’avait jamais fait quelque chose de semblable, alors le projet avait l’air complètement fou. Par exemple, cette méthode était plutôt utilisée pour filmer des plantes pousser et mourir, mais s’il était possible de filmer les plantes comme cela, pourquoi pas les gens ?
La naissance de Honza dans « Private Universe », 2012
Le hasard comme méthode
D.C. : Comment choisissez-vous vos sujets puisque, évidemment, lorsqu’on entreprend de suivre quelqu’un sur une longue durée il peut se passer tellement de choses? Comment s’assurer de la fidélité et l’intérêt du sujet pendant une si longue période ?
H.T. : Tout d’abord, j’aimerais dire que je ne suis jamais certaine de rien. Ce qui est typique de ma méthode c’est de gager sur cette incertitude. Peut-être pourrais-je vous répondre en vous donnant comme exemple mon projet Les études maritales.
En 1980, nous avons conçu, dans la compagnie de documentaires pour laquelle je travaillais, un projet de film pour comprendre les raisons qui amenaient divers couples à divorcer. Nous voulions suivre ces couples et découvrir ainsi, au fur et à mesure, les raisons de leur divorce. On m’a choisie comme responsable du projet, car j’avais déjà exprimé mon intérêt pour le phénomène du temps, son impact sur la vie des individus. Nous avons passé beaucoup de temps au bureau municipal (là où l’on enregistre les mariages) et on a posé des questions aux couples qui venaient planifier leur date de mariage, à savoir s’ils seraient d’accord de se faire suivre pendant cinq ans. À cette époque, les gens étaient plutôt choqués, car il n’y avait pas encore de reality shows.
On a réussi à trouver dix couples qui étaient d’accord. Après six mois nous étions obligés de réduire notre nombre à six pour une raison de budget. Alors, la réponse à votre question est : le hasard ! C’est le hasard qui me fait choisir mes protagonistes.
« Histoire de couples », 1987
La complicité totale avec les protagonistes
D.C. : Votre film Marcela est bouleversant et on voit que vous avez réussi à construire une complicité tout à fait remarquable avec vos protagonistes. Marcela se confie à vous comme si vous étiez son amie la plus intime. Dans une séquence tout à fait troublante, la fille de Marcela que l’on a vu naître dans le film, grandir, devenir une jeune adulte, meurt soudainement. On ne sait pas s’il s’agit d’un suicide ou d’un accident. Alors que Marcela apporte l’urne funéraire au cimetière, elle s’évanouit devant la caméra. Comment réagissez-vous lorsqu’il se passe quelque chose comme ça, que vous êtes en train de filmer et que vous êtes au cœur du drame ?
H.T. : Les situations que l’on retrouve dans mes films sont la vérité, ce n’est pas scénarisé ni organisé. Quand des choses comme ça arrivent, je me sens responsable de garder ces situations dans le film. C’est une chose de filmer la situation et c’en est une autre de la monter dans le film. On peut alors poser la question du rapport du cinéaste à l’éthique. Pendant le montage, nous avons beaucoup discuté de cette scène. Nous avons décidé de garder la scène dans le film, car cela montre à quel point Marcela est affectée par l’événement, ce n’est pas seulement verbal, mais c’est aussi physique.
Helena Třeštíková sur le tournage de « Marcela », 2007
D.C. : Il y a un moment où Marcela parle de suicide. Elle dit : « Si ma fille n’était pas là, ça ferait longtemps que j’aurais mis fin à mes jours » et vous entendez ça en tant que cinéaste et confidente. Au moment où sa fille meurt de façon inexpliquée, on la sent vraiment sombrer dans une profonde dépression et elle se remet à parler de suicide. Comme dans plusieurs de vos autres films, vous vous retrouvez réellement à la croisée des chemins avec votre personnage, car on est toujours entre la frontière de la vie et de la mort. Ce n’est pas très confortable pour une cinéaste. Comment faites-vous ?
H.T. : Ça fait partie de la profession que j’ai choisie et je suis obligée d’être capable de vivre dans des situations comme ça, de survivre. Il faut que je reste quelqu’un qui est sûr d’elle et qui ne pose pas de dangers pour mes partenaires qui sont devant la caméra. Ma fille ajouterait peut-être que je prends parfois des antidépresseurs…
« Marcela », 2007
D.C. : Le film René, dont on a vu un extrait tout à l’heure, commence avec une correspondance avec ce jeune adolescent. Vous vous mettez encore plus personnellement en scène dans ce film qu’à l’habitude puisque, évidemment, tout le film est basé sur une relation épistolaire. C’est cette correspondance qui vient ponctuer le récit.
H.T. : On a commencé à travailler sur le film en 1989. Il faisait partie d’un cycle sur les jeunes délinquants. L’idée était de faire six films sur une période de cinq ans. Nous avons trouvé le sujet dans une prison pour adolescents. Le psychologue l’a recommandé pour son intelligence. On a donc produit six films, l’un de ses films était René. Pendant ce tournage, j’ai compris que René était un personnage très intéressant. J’ai moi-même fini par être cambriolée par René. Après avoir été fâchée pendant une certaine période, je me suis dit que cela avait été fait par quelqu’un de très fort avec beaucoup de caractère. J’ai donc décidé de continuer à suivre René.
Au début, je payais le film moi-même. Je n’avais aucun contrat, je ne savais pas si quelque chose de cohérente allait surgir de ce matériel. Pendant ces années, René a continué à m’écrire des lettres, car il en écrit beaucoup. Il y a quinze ans de cela, j’ai trouvé une compagnie de production qui s’appelle Négatif et nous avons monté tout le matériel que j’avais. René est vraiment un personnage spécial; il est très intelligent et très asocial. Il y a une constante bataille entre ses pulsions positives et ses pulsions négatives et cela en fait quelqu’un de très intéressant.
« René », 2008
Un tournage perpétuel
D.C. : René est très touchant et fascinant. On commence le film avec lui alors qu’il est adolescent et l’on sent qu’il est très intelligent et qu’il pourra s’en sortir. Il y a ce moment pivot de l’histoire, car en 89 c’est la révolution provoquée par la chute du mur de Berlin. Il y a cette amnistie et tout de suite après sa libération. Il se fait incarcérer à nouveau et là commence le ballet entre la prison et des courtes périodes de liberté. Le système carcéral et le système de réhabilitation n’ont jamais fonctionné avec lui et il s’est comme « durci ».
Le regard que vous portez sur le système carcéral est très dur, mais en même temps on ne peut pas s’empêcher de penser que malgré l’aide que vous lui avez apportée (il a même réussi à trouver un éditeur pour être publié) il est dans cette spirale négative imposée par le système qui l’aspire dans la noirceur.
Comme vous l’avez dit tout à l’heure, il est allé jusqu’à vous cambrioler pour s’acheter de la drogue et payer les prostituées. Vous réussissez quand même à garder contact avec lui. Le voyez-vous encore ? Est-ce que vous savez ce qu’il fait maintenant ? Et cela m’emmène aussi à la question : quand est-ce qu’Helena Třeštíková arrête de suivre quelqu’un ? Car, si vous les suivez si longtemps, pourquoi ne pas les suivre à perpétuité et en faire un grand journal ouvert ?
H.T. : Oui, la perpétuité. Ne jamais arrêter. (rires) On a beaucoup de nouveau matériel avec René qui est très intéressant. Je peux vous donner les dernières nouvelles : un accident avec une voiture, la syphilis, il a écrit la thèse de doctorat de sa copine sur l’existentialisme français et elle a été acceptée. Il est en prison à nouveau, car il a conduit sans permis. Cela veut dire qu’il est dans une prison moins sécurisée et il trouve ses collègues prisonniers un peu amateurs, car ils ne sont pas capables d’organiser des actions « cool » dans la prison. Il a écrit un journal qu’il m’envoie et que je réécris, ça a l’air très intéressant. On va essayer de le publier.
Le montage
D.C. : Quand vous tournez sur une longue période, parfois il faut tourner dans l’urgence et vous ne pouvez pas toujours avoir un caméraman à disposition. Comment est-ce que vous faites pour avoir un film qui a une certaine continuité sans rupture de style?
« Private Universe », 2012
H.T. : C’est un grand problème car je change souvent de directeur photo. On change aussi de format, tous les formats que vous pouvez imaginer. Avec un matériel si chaotique c’est le montage qui devient très important, heureusement je travaille avec un monteur très sensible. Il est beaucoup plus jeune de caractère que le héros du film. Il réussit à présenter le matériel de manière à ce que ça ne ressemble pas à la routine télévisuelle.
« Private Universe », 2012
(Présentation d’extraits de Private Universe)
D.C. : Est-ce que Karel Gott vient ponctuer le film à travers toutes les époques? Il est important de dire que Karel Gott est une icône de la République tchèque. C’est impossible de vivre en République tchèque sans le connaître.
H.T. : Oui, Karel Gott revient tout au long du film. Quand je pensais à ce qui était constant dans la vie, je pensais à une chose : Karel Gott. Cela représente une horizontale dans la vie alors ce qu’il restait à faire était de nommer les incertitudes verticales. Dans un pays qui a une prédominance athée, il me semblait que les cosmonautes seraient une bonne représentation de la verticale. Mais en même temps, cela représente l’incertitude.
Le chanteur Karel Gott dans ses jeunes années et de nos jours
Le documentaire, la fiction et le cinéma en République tchèque
D.C. : Vous avez dit que les histoires vraies intéressaient de plus en plus les gens, que depuis quelques années le documentaire était en train de faire une remontée et de découvrir un tout nouveau public. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Est-ce que vous mettez le documentaire en opposition avec la fiction ou vous dites simplement que le documentaire a changé ?
H.T. : Je pense que la fiction et le documentaire coexistent, mais pour moi le documentaire est beaucoup plus intéressant. C’est certain qu’en ce moment en République tchèque, il y a plus de productions documentaires qui sont intéressantes. Les films documentaires sont présentés au cinéma, il y a des gens qui vont voir ces documentaires. Mais ça va rester un genre pour un public minoritaire, ça ne représente pas une réelle compétition pour la fiction au niveau de la popularité.
D.C. : Vous avez gagné l’année dernière le prix du meilleur film documentaire en Europe, vos films sont de plus en plus présentés à l’étranger, vous êtes l’invité d’honneur aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal cette année, comment expliquez-vous le fait que vous scrutiez de façon très microscopique la société tchèque depuis bientôt 40 ans et que les films aient un rayonnement national aussi grand ?
Helena Třeštíková recevant le prix du meilleur documentaire européen en 2008 pour le film « René »
H.T. : Je suis d’abord très contente que les films qui sont faits en République tchèque dans les conditions locales soient appréciés à l’international. Régulièrement quand mes films sont présentés à l’étranger, je demande aux spectateurs s’il y a des moments qu’ils n’ont pas compris. La majorité des réponses étaient que non, car les histoires sont universelles. J’aimerais dire que ce n’est pas mon but de faire des films compréhensibles pour tout le monde, mais peut-être que cela veut dire qu’il y a des situations humaines qui sont identiques dans le monde entier, quel que soit le pays. Des personnages comme René, Marcela et Katka on peut en trouver partout dans le monde. Bien sûr, j’ai très hâte de voir comment mon dernier film va marcher parce qu’à côté de cette histoire familiale qui est très simple on présente des réalités spécifiquement tchèques.
D.C. : J’imagine qu’on suit l’Histoire de la Tchécoslovaquie et ses bouleversements politiques ?
H.T. : Ce que j’ai essayé de faire c’est de présenter une petite histoire dans une grande histoire. J’aimerais poser la question maintenant si dans ce que vous avez vu tout est compréhensible ? Si vous saviez qui est Karel Gott et qu’elle est son histoire ?
Public : Si Denis ne l’avait pas dit, on aurait pu imaginer qu’il s’agissait de quelqu’un d’important.
D.C. : Karel Gott est le personnage indéboulonnable de la République Tchèque, il est de toutes les époques ; quand c’était l’époque communiste, il était communiste, quand c’était le temps de retourner sa veste, il retournait sa veste. Il a toujours été là au top des palmarès et toutes les mères de famille en raffolent. C’est quelqu’un d’extrêmement présent dans les journaux à potin. C’est quelqu’un aussi de douteux politiquement, car lors de la normalisation dans les années 70, il y a eu des gens très importants tels que Vaclav Havel et Jaroslav Seifert qui ont écrit un document très important du nom de la « charte 77 ». La « charte 77 » est un document où l’on demandait au parti socialiste de respecter ses engagements concernant la liberté d’expression et il y a eu très peu de gens qui ont signé cette charte-là et Karel Gott a fait un grand spectacle de variétés pour dire qu’il s’opposait à la charte 77 et qu’il trouvait qu’ils avaient amplement de liberté.
H.T. : Il existait carrément une « anti charte ». Cela fait partie du film que vous n’avez pas vu : Karel Gott parle lors du rassemblement des artistes qui ont signé cette « anti charte ». Il y a une chose aussi très symbolique : pendant la Révolution de Velours en 1989, Karel Gott chantait sur le balcon devant les manifestants avec Karel Kryl, un musicien qui représentait les dissidents. Ils chantaient ensemble l’hymne national. Il y avait aussi un groupe d’artistes qui a suggéré que Karel Gott remplace Vaclav Havel comme président de la République.
L’homme politique Vaclav Havel, 1936-2011
D.C. : Puisqu’on parle un peu de politique, c’est difficile d’éviter de dire que vous avez été député et même brièvement ministre de la culture de votre pays. Il y a donc toujours dans vos films des extraits de bulletins de nouvelles, de documentaires pour la télévision où l’on sent que l’histoire de votre pays vient toujours ponctuer vos films. Dans un de vos films, le personnage récurrent qui revient est Vaclav Havel. On le voit donc prêter allégeance de toujours servir la Tchécoslovaquie, de toujours servir…on a donc l’impression que vous portez un regard critique sur Vaclav Havel. Il semble changer d’idée d’une séquence à l’autre et lorsqu’on sait le mythe inattaquable qu’est Vaclav Havel, pour vous en tant que documentariste, de porter un regard critique sur un homme qui est tant adulé, c’est particulier.
H.T. : Dans le film « René », il y a plusieurs images de deux présidents de la République qui jurent de servir le pays comme président. Ce qu’on voulait montrer c’est comment le temps passe rapidement quand on est à l’extérieur de la prison et comment il ne passe pas quand on est à l’intérieur. J’ai essayé de trouver une situation qui montrait ça dans une situation claire et rapide que les gens connaissent. J’ai donc choisi le thème des élections présidentielles et je voulais mettre en opposition le fait que les présidents promettent plein de choses et que René ne promet jamais rien. Cela n’a rien à voir avec Vaclav Havel ou un regard critique sur lui.
Questions de la part du public
Public : Y a t’il des choses que vous pourriez filmer que vous ne montreriez pas ? Où tracer la ligne?
H.T. : Si par mes images je risque de faire du tort au protagoniste du film, à la personne, je ne les montrerais jamais. Il y a un film, Katka , qui est l’histoire d’une toxicomane, héroïnomane grave. Dans certaines périodes de sa vie, elle produisait les drogues pour faire de l’argent. Comme c’est illégal, nous ne l’avons pas montré dans le film. Et jamais je n’utiliserais de caméra cachée.
« Katka », 2010
Public : Vous pratiquez un genre de documentaire tout à fait atypique par rapport à ce que la production télévisuelle permet de faire. C’est-à-dire que si vous étiez au Canada ou au Québec, vos films ne pourraient jamais être produits, car votre forme s’écarte beaucoup trop des standards télévisuels et du type de tournage. Comment faites-vous pour produire de tels films dans votre pays?
H.T. : C’est moi qui suis toujours obligée de trouver quelqu’un qui va financer le projet. Les débuts ont été durs et compliqués, mais maintenant c’est plus facile, car mes films sont reconnus. Il y a deux sources majeures de financement : la télévision tchèque publique et le fonds national cinématographique. Juste pour être spécifique, nous sommes une équipe de trois personnes. On utilise une caméra peu chère et nous ne sommes pas bien payés.
D.C. : On sait qu’ici au Québec, si on veut produire un film documentaire, il faut avoir l’argent de la télévision. Sans cet argent, c’est virtuellement impossible d’arriver à produire un film. Ici, les télédiffuseurs vont dire : « D’accord, vous tournez, vous faites le montage telle date et on a une fenêtre de diffusion alors il faut qu’en septembre 2012 ce soit terminé ». C’est comme cela qu’ils financent un certain nombre de documentaires avec lesquels ils vont remplir leur grille de l’année suivante avec les films qu’ils ont coproduits. Comment on fait dans un contexte où l’on sait quand les films commencent, mais on ne sait pas quand ils finissent ?
H.T. : La majorité de mes films ont été créés en deux étapes, par exemple pour Katka, la première étape a été le tournage du film qui a duré six ans. On était obligés de respecter cet horaire-là et après six ans, c’était présenté. Ce qui permettait de continuer, c’est l’existence de la fondation d’un groupe de production indépendant qui s’appel Négatif qui est assez stable au niveau des finances. Ils étaient donc capables de trouver le financement pour continuer le film de Katka et le présenter au cinéma. La compagnie me permet de continuer avec René et avec Katka, elle est capable d’avancer cet argent.
D.C. : Les films que vous avez tournés sont échelonnés sur cinq décennies ; vous avez tourné en 70, 80, 90, 2000 et 2010. Vous avez tourné à l’époque du communisme, à l’époque du capitalisme. Évidemment, on sait que les arts et la culture étaient quand même protégés, d’une certaine façon, contrôlés par l’État à l’époque des communistes. Quelle était la différence entre tourner à ces deux époques dans la même ville ? Qu’est-ce qui a changé ?
H.T. : Dans la période communiste, le cinéma était financé par l’État. Si vous aviez réussi à « vendre » vos idées aux institutions de production cinématographique d’État, le financement n’était alors plus un problème .Mais en même temps, il y avait une censure politique très dure et sévère. Par exemple, dans le film Les Études Maritales, il y avait un monsieur qui regardait le ciel avec un télescope et en regardant ça, il a dit que cela prouvait l’existence de Dieu…il a fallu couper le plan.
D.C. : Parce qu’on ne pouvait pas faire de référence à Dieu… Mais en même temps, quand vous parlez des Études Maritales, on voit la relation de Marcela et de son mari, la séparation, ils n’ont pas de boulot, ils n’ont pas d’appartement, ils n’ont pas de fric, c’est les années 80, c’est en noir et blanc et c’est la déprime. Je ne peux pas croire que la censure d’État n’a pas pu voir un genre de critique dans leur manière de gérer les conditions sociales des citoyens ?
H.T. : On était très, très surpris aussi. Pour moi vraiment, le fait que les choses comme ça étaient présentées par la télévision communiste était une grande surprise. Et un autre exemple : un des couples dans les Études Maritales emmène leur bébé à la maison pendant qu’il y a un match de hockey présenté à la télévision…
D.C. : Contre le Canada !
H.T. : Et pendant qu’il y a le match, le commentateur dit qu’un joueur A fait une passe à un joueur B. Une année après, ce joueur-là a immigré au Canada.
D.C. Je me demande si ce n’est pas Petr Svoboda, car j’ai cru reconnaître le joueur qui est venu jouer à Montréal après. J’ai cru le voir dans l’équipe nationale lorsqu’ils battent le Canada…
Petr Svoboda
H.T. : Le commentaire a dû être coupé. Parce que si quelqu’un a quitté le paradis communiste pour vivre dans le pays capitaliste qui est par définition pourri, on ne peut plus parler de lui. Mais paradoxalement montrer les conditions épouvantables dans lesquelles les couples vivaient, ça n’a pas été censuré, ni cette scène où un père de famille attend quatre heures pour acheter un arbre de Noël.
Public : Quand vous tournez pendant 5, 10, 15 ans avec quelqu’un, à quelle fréquence vous tournez et qu’est-ce qui fait qu’un matin vous allez vous lever et tourner avec telle ou telle personne ?
H.T. : Ça varie vraiment, je n’ai pas un système régulier. J’essaie de rester en contact avec les sujets des films. De temps en temps, c’est eux qui m’appellent lorsqu’il se passe quelque chose, mais c’est vrai que je manque énormément de situations importantes. Je suis très fâchée à cause de ça, quand je ne suis pas là avec la caméra.
D.C. : Combien de personnages suivez-vous en ce moment ?
H.T. : À peu près 20-25. Mais c’est une relation tout à fait amicale, j’ai beaucoup d’amis comme vous en avez aussi.
D.C. : Oui, mais je ne les filme pas. (rires)
Histoire de couples, 1987
Public : En ce qui concerne les Études Maritales, comment peut-on être certain que la caméra ne va pas influencer le rythme de vie de ces couples? Quel est l’intérêt de ces couples de se faire filmer ?
H.T. : C’est sûr que les couples étaient toujours conscients qu’il y avait la présence de la caméra et je suis certaine qu’il y avait des situations dans leurs vies auxquelles nous n’étions pas invités et qu’ils ne sont pas d’accord qu’on filme. Ça, je respecte vraiment sérieusement, je ne vais jamais faire quelque chose qui est contre leur volonté. C’est sûr que quand ils ont accepté, ils n’avaient pas idée dans quoi ils s’embarquaient. Notre aventure a duré six ans et le film a été présenté avec un certain succès. Dix ans plus tard j’ai décidé de continuer le projet, j’ai recontacté les mêmes couples et là ils savaient exactement ce que cela représentait. De ces 12 personnes, il n’y avait qu’une personne qui n’était pas d’accord de continuer : le mari de Marcela. Tous les autres étaient d’accord. J’étais très touchée qu’ils acceptent tous de poursuivre l’aventure, car cela démontrait qu’ils avaient confiance en moi.
« Marcela », 2007
Public : Quel est votre rapport au montage ?
H.T. : C’est une étape fondamentale de mon travail parce que c’est dans la salle de montage où on crée l’histoire. Je tourne pendant des années et ne fais rien avec le matériel. Mais après chaque tournage, il y a le verbatim des scènes qui est écrit. Avant le prochain tournage, je revisite le dernier tournage. Quand s’approche le temps de monter, je crée un scénario basé sur les transcriptions des « dialogues », le verbatim: cela m’aide à m’orienter dans tout mon matériel. C’est vraiment pendant le montage qu’on cherche les connexions, qu’on repense l’histoire.
Le montage est fait dans deux étapes : le résultat de la première étape est un montage long. Après ça, on prend une pause et on revient avec du recul face au premier montage et on resserre l’ensemble. Mais ça, c’est les conditions idéales qui ne sont pas toujours possibles. C’est la description de montage idéal.
D.C. : Est-ce que vous avez déjà calculé votre ratio de tournage ? Je pense que ça va battre l’ONF…
H.T. : Quand on utilisait la pellicule, c’était à peu près 4-5 pour 1, maintenant c’est à peu près 15 pour 1.
D.C. : Vous ne tournez pas tant que ça. Si vous regardez les films qui ont été faits ici à l’ONF dans les années 60-70, c’était du 60 pour 1 en pellicule.
H.T. : Si c’était 60 pour 1, je deviendrais folle. Il faut vraiment, pendant le tournage, penser à un montage, car s’il y a trop de matériel on serait peut-être incapables de monter un film avec tout ça.
D.C. : J’aimerais maintenant que les gens ici présents prennent la parole à leur tour…
Public : En terme de montage, est-ce que la linéarité va de soi puisque vous filmez la chronologie de leur propre vie ?
H.T. : Oui, c’est linéaire. Dans certains de mes films on commence avec le présent puis on retourne au début pour continuer d’une manière linéaire. Je trouve que cette manière de faire aide à mieux comprendre le comportement des personnes. Pourquoi ils ont fait ça ? Si c’était monté différemment, ce ne serait peut-être pas si clair et évident. Un de mes étudiants à la FAMU a filmé sa famille et a mélangé le temps. Quand on a regardé le film pour la première fois, c’était très confus. Je donne un exemple : il a cinq sœurs et quand c’était tout mélangé on ne savait pas quelle sœur était qui…ce n’était pas clair du tout. Dans le montage linéaire, ça serait plus facile car on les verrait grandir. Dance cette version non linéaire il y a avait toujours quelqu’un qui était petit et quelqu’un qui était grand ou adolescent, mais on ne pouvait pas les identifier.
Public : J’aimerais savoir, est-ce que vous pensez qu’il est nécessaire d’avoir un emploi à côté pour pouvoir être documentariste ?
D.C. : Un emploi alimentaire.
H.T. : Moi, je mettrais tout sur une carte de crédit. (rires)
Public : Avec vos étudiants, lorsqu’il est question de tournage documentaire, quelles sont vos principales recommandations ?
H.T. : Toujours savoir qu’est-ce que je tourne et pourquoi je le tourne. Et qui je suis.
Public : Est-ce que vos étudiants réussissent à définir qui ils sont ?
H.T. : C’est le plus difficile, mais quand ils réussissent, même un petit peu, le travail avance beaucoup plus rapidement et c’est de meilleure qualité.
Public : Je serais curieux de savoir d’où vous tirez votre inspiration? Ensuite, je me demande si, des fois, il n’y a pas une amitié responsable qui se crée entre vous et vos protagonistes ? Si tel est le cas, est-ce que vous vous sentez piégée dans ce type de rapport ?
H.T. : Pour répondre à la deuxième question, disons que je ne me suis pas encore retrouvée dans une situation semblable : pour le moment, toutes les relations avec mes protagonistes ont été équilibrées. Pour la source d’inspiration, ce sont les journaux plutôt qu’un personnage qui m’influencent. Surtout les journaux, les journaux intimes.
D.C. : Quand vous dites que vous ne vous êtes jamais retrouvée dans une situation inconfortable avec vos personnages, dans le cas de Katka qui est junkie, qui se prostitue, qui tombe enceinte, est-ce qu’il n’y a jamais eu un moment où elle vous a demandé de l’argent ? Vous appartenez à une autre classe sociale, il y a certainement des demandes qui vous sont faites de ces gens-là qui sont dans le dénuement le plus complet. Comment est-ce qu’on fait pour dire non, comment est-ce qu’on fait pour rester complètement neutre.
« Katka », 2010
H.T. : Le maître c’est René. Il excelle dans l’art de demander les choses qu’il veut obtenir. Et là il faut vraiment tracer une ligne. J’aimerais vraiment tous les aider, mais il y a une limite. Et bien sûr avec Katka, c’était aussi le cas. Parce que si c’était vraiment comme ils le veulent, ils se ramasseraient tous chez nous à fumer des cigarettes et à boire de la bière.
« René », 2008
Public : Le temps, la durée des tournages, c’est un peu votre marque de commerce. Est-ce que ça vous limite ? Est-ce que c’est devenu une contrainte ? Est-ce que vous mettez des sujets qui vous intéressent de côté uniquement pour respecter cette contrainte? Est-ce que vous feriez, par exemple, un film sur une personne mourante à qui il reste seulement trois mois à vivre ?
H.T. : C’est une question difficile, mais tous les projets sur lesquels je travaille en ce moment sont la continuation de tournages que je faisais dans le passé. Tous mes projets sont comme ça en ce moment. Donc je ne cherche pas de nouveaux sujets, ce n’est pas mon intérêt, je veux juste continuer ce que j’ai commencé.
Public : Comment décidez-vous que le tournage du film est terminé ?
H.T. : Souvent c’est le fait qu’il faut finir le film parce qu’il faut le présenter. C’est souvent la raison pour mettre fin au tournage.
D.C. : Est-ce qu’un de vos personnages vous a déjà dit « nous tournons depuis un an mais je veux te dire aujourd’hui que je n’ai plus envie de faire partie de ton film » ?
H.T. : Non, ce n’est jamais arrivé. Bien sûr, j’ai très peur que cela arrive un jour.
D.C. : Parce que vous ne faites pas signer un contrat avant le tournage? C’est une entente verbale ?
H.T. : Ce n’est pas possible de signer un tel contrat.
D.C. : Ça marche vraiment à la confiance.
H.T. : Ça ne peut pas être autrement.
D.C. : Dans le cas de Katka ou de René où vraiment on les voit en train de se piquer, vous êtes obligée légalement d’avoir une certaine forme de cession de droits pour que le film soit exploité commercialement ?
H.T. : Ils visionnent le film avant et ils signent un formulaire d’autorisation qui stipule qu’ils ont vu le film et qu’ils sont d’accord avec ce qu’il montre.
Public : Je suis curieuse de savoir, comment les « personnages » réagissent au fait de voir toute leur vie se dérouler devant eux à l’écran? Est-ce que Katka a arrêté de se piquer ?
H.T. : Pour Katka, je craignais la réaction de Roman, son copain. Mais après la projection, il est venu me saluer et m’a serré la main. Il a dit très, très lentement : « Félicitations, félicitations ! Je pense que ça peut aider. » Là, j’étais vraiment soulagée.
« Katka », 2010
D.C. : En terminant, Private Universe, dont on vient de voir un extrait, quand est-ce qu’il va être terminé ? Quand est-ce que vous venez le présenter à Montréal ?
H.T. : J’espère que le film va être terminé avant la fin de l’année. Dès que vous me téléphonez, j’arrive !
D.C. : Notre salle de projection est ouverte pour la première.
H.T. : J’espère que vous ne serez pas déçus.
D.C. : Merci beaucoup Helena.
« Private Universe », 2012
Filmographie sélective
1980-1987: Manželské etudy (vf : Histoire de couples)
1993 : Kašpar (va : Jester)
1994 : Rekni mi neco o sobe – Lada (va : Tell me something about yourself – Lada)
1997 : Sladké století (va :The Sweet Century)
2001 : Byt Romkou (va : To Be a Roma girl)
2001: Hitler, Stalin a já (va :Hitler, Staline and I)
2003 : Když musíš, tak musíš? V pasti a stále v pasti (va : When You Must, You Must ? Trapped and Still Trapped)
2004 : Moje šťastná hvězda (va : My lucky Star)
2006 : Manželské etudy po dvaceti letech (vf : Histoire de couples vingt ans après)
2007 : Marcela
2008 : René
2010 : Katka
2012 : Soukromý vesmír (vf :Private Universe)
Le cinéaste documentaire français Stan Neumann répond à l’invitation de Paul Tana et de la chaire René Malo pour une classe de maître avec les étudiants du Baccalauréat en cinéma de l’Uqam.
Paul Tana et Stan Neumann
Exergues
Pour dire ça plus brutalement, je pense qu’il y a des films qu’on peut faire qui sont passionnants sur une table comme ça et qui seront dix fois plus passionnants que l’énième film à propos des désarrois d’un adolescent…
Je n’ai jamais fait un projet parce qu’il était raisonnable de le faire ou parce que c’était le moment de le faire. Je l’ai toujours fait parce que j’ai estimé que j’en avais suffisamment le désir pour en accepter le prix à payer.
Le film est quelque part dans cette zone de négociation entre ce que peut la caméra et ce que l’œil désire…
Kramer comme cinéaste documentaire était un des plus grands cinéastes du XXe siècle, avec un cinéma extrêmement lyrique et extrêmement puissant, vraiment magnifique.
« Ok, je m’effondre comme réalisateur, tant pis, c’est comme ça. Mais la réalité que j’ai mis devant ma caméra, je ne vais pas la trahir ».
Quand j’ai commencé à faire des films, la voix -off était considérée comme le symbole du ringardisme en documentaire
C’est cette phrase de Picasso que j’aime beaucoup qui dit « je suis comme un collectionneur qui n’aurait pas assez d’argent pour s’offrir les tableaux qu’il aime alors il se les peint lui-même ».
Les films, c’est de la durée. Tout à l’heure, je vous ai dit que c’est des histoires que l’on raconte mais c’est des histoires que l’on arrive à faire durer le temps du film.
Quand je travaille sur un projet, quand je travaille sur un tournage, sur un cadre, je me pose autant la question de ce que j’enlève que de ce que je garde.
Un film, c’est quelque chose qui avance. C’est la fatalité du cinéma. Et aussi son plaisir : lorsqu’un film s’arrête, il est mort.
Il ne faut jamais être dans la contemplation car la contemplation, c’est souvent le réalisateur qui se complaît à regarder ses propres images. Et ce n’est absolument pas ça le but du jeu. Le but du jeu, c’est de les donner aux autres.
Je n’hésite jamais à demander aux gens de refaire quelque chose. Je ne suis absolument pas dans le culte de la première fois devant la caméra, « le moment unique. »
C’est Paul Valery qui disait « Ôtez tout que j’y vois ». Souvent les images, c’est ce qui empêche de voir le film. Parenthèse de monteur, combien de fois au montage le film apparaît au moment ou on enlève le plan, la séquence, que l’on aimait le plus. Ça veut dire que les images, à un moment, peuvent empêcher de voir.
« Quelle est la légitimité de faire un film sur de la photographie ? ». Pourquoi faire ? Les photos, elles n’ont pas besoin de moi pour exister. Que peut faire un film pour exister face à ça ? Et c’est pour ça que j’ai choisi de vous parler de Nadar, c’est parce que je pense que pour les documentaristes, c’est une question fondamentale.
L’idée, c’était d’essayer de faire du cinéma avec rien. Rien sauf ces photos-là. Tout ce qu’on peut enlever du cinéma classique tout en restant un film.
Et quelqu’un qui raconte, quelqu’un qui fait un film, c’est quelqu’un qui décide. Et ce que le spectateur regarde, c’est la façon dont vous décidez et la justesse de vos décisions par rapport au réel et par rapport à lui en tant que spectateur. Mais aucun film ne peut être fait dans l’indécision.
Alors j’ai décidé de m’imposer une règle, je fonctionne beaucoup comme ça, en m’imposant des règles, et ici il va y avoir une règle de jeu spécifique pour ce film, c’est de raconter à travers l’histoire de la maison un siècle d’histoire de la Tchécoslovaquie. Et sans jamais quitter le terrain de la maison.
Ça fait partie du travail du réalisateur. Il faut toujours se demander si vous êtes en train de faire votre film ou non. Si vous êtes dans votre désir ou non. Si vous êtes en train de tricher ou non.
Si une position de caméra est juste, ça veut dire par définition que la position d’à côté est fausse. Si les deux sont justes, ça veut dire que vous ne savez pas ce que vous êtes en train de faire. C’est un outil élémentaire.
Souvent, il vaut mieux commencer moins fort et être plus juste, plutôt que de commencer très fort et ne pas être capable de tenir ce qu’on a promis. Parce qu’un spectateur déçu, c’est un spectateur qui s’en va. Et un spectateur qui s’en va, c’est le film qui n’existe plus.
Si vous êtes maître de votre projet, dès le début il faut mettre les cartes sur table.
Il faut être à la fois dans une relation de sincérité avec le pacte initial et en même temps il faut le déséquilibrer suffisamment pour avoir un temps d’avance sur le spectateur.
Et très souvent, quand la voix -off est travaillée de façon imprécise, soit les gens ne voient pas ce qu’on leur montre, soit les gens n’entendent pas ce qu’on leur dit.
Souvent, quand je pense à mes films ou quand je pense à des projets sur lesquels je suis en train de travailler, je dis : « Est-ce que, si c’était une chaise, on pourrait s’asseoir dessus ? ». Après on pourra se demander si elle est belle…
Stan Neumann à l’UQAM
Introduction
« …Je suis un ancien monteur de film. »
Le documentaire filme de façon extrêmement tranquille l’art de la réalité physique et ne se demande pas si
elle a suffisamment de potentiel dramatique ou si elle a suffisamment de qualité filmique entre guillemets.
Moi aujourd’hui, j’ai tendance à dire qu’il faut se souvenir tout le temps que la dimension humaine, la dimension psychologique de la réalité qui nous entoure n’est jamais qu’une dimension parmi les autres.
Stan Neumann à l’UQA
Pour dire ça plus brutalement, je pense qu’il y a des films qu’on peut faire qui sont passionnants sur une table comme ça et qui seront dix fois plus passionnants que l’énième film à propos des désarrois d’un adolescent…
Et ça, c’est toute une tendance du cinéma qui est apparue sans doute dès sa naissance et repose sur un postulat un peu étrange qui veut que si on regarde quelque chose avec la caméra, un objet, une réalité physique, une réalité sociale, humaine ou des nuages dans le ciel, on va arriver à en comprendre mieux la réalité, à en décoder la vérité, mieux qu’avec l’œil humain. Moi, j’ai été un peu baigné dans ça et je continue sans doute un peu à croire que c’est possible.
On va reprendre les choses un peu dans une sorte d’ordre… Quelqu’un a-t-il déjà eu l’expérience de préparer des extraits de ses propres films ? C’est atroce parce que c’est comme si, vous savez, il y a cette espèce de métaphore un peu bête qui dit qu’un film c’est comme un enfant, alors c’est comme si vous lui coupez le pied et que vous lui brandissez… Mais je l’ai fait quand même pour qu’on puisse discuter sur des trucs concrets car pour moi le travail que je fais comme réalisateur c’est quelque chose d’extrêmement concret, ce n’est pas théorique, et que je puisse vous expliquer un tout petit peu comment je fais, pourquoi je le fais et vous êtes libres de m’interrompre pour qu’on puisse discuter…
Je suis un ancien monteur de film, ce qui explique un peu de mes façons de voir ou de fonctionner. Et je suis passé à la réalisation très tard en 1989, un peu malgré moi car j’aimais bien ma salle de montage, le côté planqué tout ça. Je ne voulais pas m’exposer et j’ai été poussé par mon producteur avec lequel j’ai fait ensuite presque tous mes films sauf deux, ce qui fait que j’ai fait une trentaine de film avec le même producteur, Les films d’ici, qui est un des grands producteurs de documentaire français et européen.
« …C’était mon premier film.»
Mon premier film, je vais vous en montrer un bout tout à l’heure, c’est un film que j’avais décidé de faire sur le Paris Haussmannien. Une des choses qui m’a décidé c’est que jusque là, je n’avais jamais eu de désir suffisamment fort pour me lancer et puis à un moment je suis tombé sur un truc, c’est comme une histoire d’amour, qui à fait que le désir que j’avais de le filmer à été plus fort que toutes les réticences. Pour moi, ça a toujours été un facteur crucial sur un projet. Je n’ai jamais fait un projet parce qu’il était raisonnable de le faire ou parce que c’était le moment de le faire. Je l’ai toujours fait parce que j’ai estimé que j’en avais suffisamment le désir pour en accepter le prix à payer. Parce que quand vous vous lancez dans un film un peu lourd, le prix à payer est lourd évidemment. Un film comme Paris, roman d’une ville, ou les autres films dont je vais vous montrer les extraits, c’est des engagements de trois ans, trois ans et demi parfois quatre ans de travail. Donc si vous décidez à un moment que vous allez passer quatre ans de votre vie à ça, vous avez intérêt à vraiment l’aimer, vous dire que vous n’avez pas le choix de faire autrement.
«C’était mon premier film…»
Donc j’ai fait ce film-là dans un état un peu de grande confusion, parce que la première chose que j’ai réalisé c’est que, quand on sort d’une salle de montage, on sait beaucoup de choses, sur certaines dimensions de ce qu’est un film, puis il y a beaucoup de choses que l’on ignore totalement. Notamment mes premières expériences de tournage, dès que j’étais avec mon chef opérateur, Richard Copans, qui est aussi mon producteur, on était dans la rue parisienne, puisque c’était un film sur le paysage parisien et je disais : « je vois ça, filme-le . » Il me disait : « Je ne peux pas : la caméra, ce n’est pas un œil ». Ce que fait la caméra, ce n’est pas quelque chose que l’œil peut faire et vice versa. Le film est quelque part dans cette zone de négociation entre ce que peut la caméra et ce que l’œil désire, ça, c’est des trucs que j’ai appris de façon très violente parce que ça, c’est une journée de tournage de foutue. C’était mon premier film, j’étais dans une équipe où tout le monde avait beaucoup plus d’expérience que moi et j’étais traité comme le sous-stagiaire. C’était violent…
«Robert Kramer est venu à la première…»
Un truc qui m’est arrivé à une des premières projections du film, vous voyez qui est Robert Kramer ? Route numéro un ? Kramer comme cinéaste documentaire était un des plus grands cinéastes du XXe siècle, avec un cinéma extrêmement lyrique et extrêmement puissant, vraiment magnifique. Kramer vivait en France à l’époque, c’était un ami très proche de Richard Copans, mon producteur et donc on se voyait à cette époque-là à travers cette amitié, et c’est un des cinéastes pour lequel j’avais le plus, j’ai le plus, il est mort en 1999, d’admiration. Quand je le regarde je me sens comme un débutant. Vous connaissez la phrase de Kafka ? « Je me sentais comme un débutant en patinage qui en plus s’exerce dans un endroit où c’est interdit . »
Kramer est venu à la première projection du film et, c’est quelqu’un qui s’exprimait toujours de façon un peu énigmatique, il me regarde et il me dit « Toi, tu es un vrai documentariste. » J’étais très embêté parce que je n’arrivais pas à comprendre ce que cela voulait dire. J’étais vraiment très troublé, surtout par rapport à son cinéma à lui qui est un cinéma d’une beauté, d’un lyrisme et d’une force cinématographique unique. Je suis resté longtemps troublé et des années plus tard, je me suis dit au fond, chez lui comme chez moi il y a des trucs – Kramer est essentiellement documentariste même si il a fait quelques films de fiction qui sont, de mon point de vue, pas bons – chez lui comme chez moi, il y a deux trucs qui fonctionnent en même temps, c’est-à-dire, il y a une passion pour le réel et une passion pour le cinéma, et c’est la rencontre des deux qui fait nos films. Sauf que la différence entre lui et moi, c’est que si Robert (Kramer) doit choisir à un moment entre le réel et le cinéma, il va choisir le cinéma, parce qu’il aime le cinéma plus que le réel, et moi c’est l’inverse. C’est-à-dire dans la trentaine de films que j’ai fait, quand je me suis retrouvé à ce moment crucial où je devais me dire bon, au fond, en tant que cinéaste, je n’y arrive pas, est-ce que je peux quand même rendre compte à peu près dignement du réel que j’ai mis devant ma caméra ? J’ai toujours pris le parti de préférer sauver ce bout de réel plutôt que de préférer m’acharner sur quelque chose dont je réalisais que je n’arriverais pas à faire.
« …Et puis on rencontre la réalité »
Quand on est réalisateur, on a toujours des idées de réalisateur, faire le truc le plus beau, le plus sophistiqué, le plus tordu, le plus malin, etc. Et puis on rencontre la réalité, qui peut être aussi la réalité du scénario, et on s’aperçoit à ce moment-là que les idées qu’on avait, certaines marchent, certaines sont opératoires, certaines sont justes, et puis d’autres ne tiennent pas vraiment le coup par rapport à la situation face à laquelle on est confronté. C’est une expérience que vous avez déjà eu, je suppose.
Stan Neumann à l’UQAM
À ce moment-là, le choix que je fais toujours dans mes films, c’est « Ok, je m’effondre comme réalisateur, tant pis, c’est comme ça. Mais la réalité que j’ai mis devant ma caméra, je ne vais pas la trahir ». Je préfère que le film soit plat, qu’il soit moins bien, plus court, mais que le pacte avec le réel ait été respecté. Je vous dis ça parce que je pense que c’est intéressant de penser à ce qu’on fait dans des termes comme ça. Dissocier un à un les éléments et évaluer votre responsabilité de réalisateur par rapport à chacun d’eux.
Par exemple, quand j’ai fait mon film qui s’appelle Une maison à Prague en 1997, j’avais derrière mois cinq ou six films qui avaient très bien marchés et tout le monde me disait, maintenant, enfin tu vas faire un film sur ta propre histoire, c’est génial, c’est un tournant. C’était la première fois que j’allais de façon frontale me confronter à des éléments biographiques. Je pense par ailleurs que ce n’est pas du tout une position idéale pour un documentariste. En tant que cinéaste, je préfère toujours tourner la caméra vers l’extérieur que vers l’intérieur…
Je me suis dit, ce moment, c’est un moment crucial dans ma vie de réalisateur, donc ça va être un moment de grande révolution formelle. Je vais filmer autrement, je vais me réinventer filmiquement. Jusque là, tous les films que j’avais fait reposaient sur des présupposés formels extrêmement forts que j’arrivais à arracher de façon un peu improbable. Je me disais, là je vais aller encore plus loin et je vais trouver une forme unique pour ce film-là. J’ai commencé à filmer et je me suis aperçu que je n’y arrivais pas, je n’avais pas de forme. Paris, roman d’une ville était délibérément un film sur la forme, Nadar était également un film qui reposait sur un pari formel aussi absurde.
Et j’ai toujours aimé prendre les choses comme ça, c’est-à-dire que le film devait avoir une forme absolument unique en relation avec son contenu, et sur Une maison à Prague, je n’y arrivais pas. J’ai décidé au bout de dix jours de tournage que, tant pis, je ne pouvais pas prendre le risque de ne pas raconter ce que j’avais décidé de raconter parce que je n’arrivais pas à trouver un moyen d’apparaître encore plus malin que d’habitude.
Stan Neumann à l’UQAM
Et donc, j’ai fait le film le plus simple que j’ai pu en déportant toute l’énergie sur l’organisation de la narration. C’est-à-dire que par rapport à ma manière de filmer, de poser la caméra, de jouer avec le réel, je me suis assagi. Dans ce film-là, dans une approche quasi classique, toute l’énergie qui me restait, je l’ai placé dans l’organisation de la narration qui était compliquée et que je voulais rendre aussi transparente que possible pour le spectateur. Donc, le film est beaucoup plus sophistiqué dans son articulation générale que dans ses opérations filmiques particulières.
Paris, roman d’une ville
On va regarder un petit bout de Paris, roman d’une ville, vous allez comprendre ce que je veux dire par préoccupation de la forme. Paris, l’idée c’est que les rues et les bâtiments deviennent les principaux agents du film. Un des premiers choix que je fais par rapport à ça, c’est de désertifier la ville (1), de tourner le plus souvent possible à des moments où la ville est déserte. Deuxièmement, c’est de basculer sans arrêt les points de vue, c’est-à-dire de ne jamais rester coincé dans le point de vue piéton (2), de renverser la relation à la ville en prenant de la hauteur (3) mais pas trop pour rester près de la matière physique urbaine, et enfin de tourner en noir et blanc pour échapper à la ville de la fin du XXe siècle qui se signale essentiellement par des trucs colorés. C’était ce qui était prévu, en schématisant à l’extrême, les postulats de ce travail-là qui voulait raconter cette ville-là avec l’idée qu’après le film, les gens
devaient la regarder différemment, passer devant une rue habituelle et se dire « Tiens ça, je ne l’avais jamais vu et maintenant, je peux le voir. »
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«Le travail de la voix-off…»
Ce que je peux en dire, de façon très générale, c’est que, on a tendance à associer documentaire et cinéma direct, et moi je dis souvent que je fais du documentaire indirect, c’est-à-dire que je travaille de façon très systématique et avec beaucoup de plaisir avec la voix–off.
Quand j’ai commencé à faire des films, la voix-off était considérée comme le symbole du ringardisme en documentaire et ça a amené à des situations complètements aberrantes dans les années 80, 90, où des gens qui voulaient raconter une histoire voulaient de façon systématique la faire raconter par des protagonistes devant la camera. Or, il y a des milliers et des milliers d’histoires du réel, de type documentaire, dans laquelle le fait de passer par des protagonistes aboutit à des situations absurdes et inintelligibles alors qu’un travail de commentaire, de voix–off peut permettre de raconter ce que l’on a décidé de raconter. C’est quand même ça le but d’un film, partager avec les autres. C’est qu’à un moment vous avez un truc que vous avez envie de partager avec les autres et que vous allez prendre ce truc et le mettre dans une forme qui va faire que vous allez leur donner à comprendre et à entendre. Le plus important est que l’histoire soit entendue, ça ne sert à rien qu’elle soit belle mais pas entendue.
Donc, il y a beaucoup de situations où pour moi un outil comme la voix –off, à condition d’être utilisée comme un outil cinématographique et non comme un outil télévisuel, peut produire des choses très intéressantes. Après cela implique tout un travail sur la matière sonore du film, la relation entre la rythmique de la parole et la rythmique de l’image.
« Un film d’actions… »
Un deuxième truc qui me frappe en regardant cet extrait, c’est que, vous voyez on est quand même sur des contenus que l’on qualifie de savant, or l’approche filmique est complètement du côté de l’action et c’est quelque chose que je revendique. Pour moi, c’est un film d’action. Dans cet extrait, plan par plan, tout travaille tout le temps. Il n’y a pas de moment ou le regard s’attarderait et deviendrait contemplatif. Je ne suis pas un cinéaste contemplatif et je n’aime pas le cinéma contemplatif. J’aime bien que tout le temps quelque chose soit en train de travailler, bouger, d’avancer, de tordre, de créer de la tension filmique.
Paris, roman d’une ville
Pour ce film, j’avais des préoccupations beaucoup plus pragmatiques, peut-être à cause de ma formation de monteur, j’ai une approche moins analytique à certains moments. Déjà, par exemple, les outils qu’on utilise là sont des engins des travaux publics, on aurait jamais pu se payer une grue de cinéma avec le budget que l’on avait. C’était des bras élévateurs qu’on utilise pour changer les ampoules et on était les premier dans le documentaire à les avoir utilisé de façon quasi systématique comme outil de tournage. Mais je n’avais pas la volonté de reproduire une forme cinématographique. J’avais vraiment la volonté de transformer la relation à l’objet ville, et de le remettre à la place d’un jouet. Donc je montais mes mouvements de caméra, essentiellement dans cette espèce d’inversion du rapport du regard. Au fond, je pensais à la relation du spectateur à l’objet réel qui est la ville et à l’objet filmique que serait la ville dans mon film. C’était ça ma préoccupation.
Après, moi, j’ai eu envie de faire des films quand j’avais onze ans ou douze ans. J’ai attendu longtemps avant d’en faire réellement, donc forcément j’ai mis dans ce premier film énormément d’images que j’avais en tête et que j’avais envie de voir. C’est cette phrase de Picasso que j’aime beaucoup qui dit « je suis comme un collectionneur qui n’aurait pas assez d’argent pour s’offrir les tableaux qu’il aime alors il se les peint lui-même ». Moi, dans un film comme celui-là, évidemment je fais des choses qui sont des images que j’ai adorées dans ma vie et je les refais avec les moyens du bord.
D’ailleurs, parenthèse, il y a une belle histoire qui m’est arrivé sur le rapport avec le réel quand on a fait ce plan-là (un mouvement vertical le long d’une façade), je travaille avec un ingénieur du son qui s’appelle Jean Umanski et qui est à cheval entre le documentaire et la fiction, et il m’a dit « ça va être génial, on va mettre un micro par étage et au fur et à mesure du mouvement de la grue dans la rue, je vais mixer le son des appartements ». L’installation prend deux heures et à un moment je dis à Jean, il y a un problème les bras hydrauliques font un bruit de compresseur : je me suis retrouvé avec un plan muet ! Donc je l’ai reconstruit au montage. Et pourtant, je reste dans du réel en fait.
Autre chose que j’aime beaucoup faire et que j’ai expérimenté pour la première fois, filmer du réel, comme un boulevard, mais y introduire des éléments à moi qui vont faire que de nouveau les gens, après avoir vu le film, ne marchent plus jamais pareil dans la ville. Le but n’est pas de leur apprendre des trucs mais de déclencher quelque chose dans leur façon de voir. Ces éléments fictionnels permettent subitement de jouer la bascule. Par exemple sur le boulevard, on a obtenu la possibilité de couper la circulation pendant deux minutes vers six heures du matin. Le fait d’avoir tout à coup le boulevard sans les voitures change totalement la manière dont le lieu peut être joué et perçu.
Une fois que j’ai cette idée-là, je me dis que pour que ce vide devienne une perception physique, il faut que j’introduise un personnage et une durée temporelle car le plan va épuiser son énergie filmique très rapidement. L’énergie filmique d’un plan, c’est le moment où le plan finit de vous raconter ce qu’il avait à raconter et que vous avez envie de voir la suite. En introduisant un personnage, je permets au plan de durer et d’amener un troisième temps d’action. Les films, c’est de la durée. Tout à l’heure, je vous ai dit que c’est des histoires que l’on raconte mais c’est des histoires que l’on arrive à faire durer le temps du film.
Quand je travaille sur un projet, quand je travaille sur un tournage, sur un cadre, je me pose autant la question de ce que j’enlève que de ce que je garde. C’est-à-dire que je définis beaucoup de choses que je fais par des principes d’exclusions. Souvent, ça m’arrive de définir un projet en me disant, voilà ce que ça ne sera pas. Un plan, par exemple, peut-être fort, parce qu’il n’y a pas de visage. Ce processus soustractif, c’est un truc qui m’intéresse tout le temps. Je me pose toujours la question dans un cadre « qu’est ce qui risquerait, si c’était encore dans l’image, de la diluer, de l’affaiblir ou d’en diluer la visibilité ? » C’est un truc bête mais c’est l’un des outils que j’utilise constamment. Et c’est ce qui crée de la tension.
Si vous prenez une situation comme la situation dans laquelle on est, le moment où on peut la faire basculer d’une situation filmique, c’est le moment où on commence à dire qu’on va échapper au plan large
et à sa totalité indifférenciée pour commencer à la découper et à exclure. De nouveau, C’est un principe soustractif. » Moi, je considère tous les éléments d’un film comme des trucs que l’on peut mettre ou enlever. Et c’est important en documentaire car souvent on a filmé un truc que l’on considère et moi je pense qu’un plan est sécable dans sa durée et en jouant sur le son. Il s’agit toujours de faire en sorte que l’action se déplace. Un film, c’est quelque chose qui avance. C’est la fatalité du cinéma. Et aussi son plaisir : lorsqu’un film s’arrête, il est mort.
Il ne faut jamais être dans la contemplation car la contemplation, c’est souvent le réalisateur qui se complaît à regarder ses propres images. Et ce n’est absolument pas ça le but du jeu. Le but du jeu, c’est de les donner aux autres.
« le Moment Unique »
Comme tous mes films, en réalité, le propos est directement politique. « Espace public / Espace privé », à un moment tous les moyens sont bons. C’est aussi ma façon de travailler en tant que documentariste, je ne filme jamais mes repérages car je repère seul. Par contre, je n’hésite jamais à demander aux gens de refaire quelque chose. Je ne suis absolument pas dans le culte de la première fois devant la caméra, « le moment unique. » Il y a beaucoup de cinéastes que j’admire énormément qui travaillent avec ça, moi ça m’a toujours échappé, je suis toujours en retard de toute façon, donc s’il faut je demande aux gens de refaire pour le film. Ce n’est pas grave. Claire Simon, quand elle tournait son documentaire « Coûte que coûte », ne disait jamais aux protagonistes « faites comme si je n’étais pas là » mais au contraire « surtout, n’oubliez pas que je suis là ». Et je suis assez d’accord avec ça.
Nadar, photographe
Nadar, c’est un film que j’ai décidé de faire quand j’ai terminé Paris, Roman d’une ville. J’ai découvert l’existence du fond Nadar aux archives photographiques françaises, il regroupe quelque chose comme 400 000 plaques de verres provenant du studio de Nadar et je me suis dit, il y a un film à faire. Mais quand j’ai commencé à vouloir réfléchir à ça, tout s’est inversé : j’ai découvert que Nadar n’avait fait de la photographie que pendant une dizaine d’année. Il a fait une centaine de portrait absolument sublimes, mais quand il en a fait cent, il a décidé que cela suffisait et qu’il fallait faire autre chose. Donc, j’ai décidé de faire un film sur quelqu’un qui a décidé que ce n’était pas la peine de faire beaucoup d’image. Et à l’époque je disais, au fond, si je fais des films, c’est pas pour rajouter des images, c’est pour en enlever. Ce que je peux dire encore aujourd’hui, même si c’est un peu provoc’.
Nadar, photographeNader, photographe
C’est Paul Valery qui disait « Ôtez tout que j’y vois ». Souvent les images, c’est ce qui empêche de voir le film. Parenthèse de monteur, combien de fois au montage le film apparaît au moment ou on enlève le plan, la séquence, que l’on aimait le plus. Ça veut dire que les images, à un moment, peuvent empêcher de voir. Et Nadar a été vraiment tourné autour de cette question-là et aussi de la question de ce photographe qui se lance dans la photographie au tout début de la photographie et qui décide de ne pas l’embourgeoiser, de ne pas la décorer, de travailler avec la lumière naturelle, sans accessoire et dans un espèce de dépouillement absolument formidable et pratiquement toujours dans le même cadre. Nadar cadre toujours des genoux à la tête. Et avec ce dispositif, il fait une centaine de portraits.
« Quelle légitimité ? »
« Quelle est la légitimité de faire un film sur de la photographie ? ». Pourquoi faire ? Les photos, elles n’ont pas besoin de moi pour exister. Que peut faire un film pour exister face à ça ? Et c’est pour ça que j’ai choisi de vous parler de Nadar, c’est parce que je pense que pour les documentaristes, c’est une question fondamentale. Votre travail à vous, qu’est ce qu’il peut donner de plus, quelle est la valeur ajoutée au réel dont vous vous servez ? Qu’est ce qui fait qu’on n’est pas dans une position parasitaire ? C’est une question très importante pour mes propres projets : qu’est ce qui rend la démarche du cinéaste légitime ? C’est une question qui peut avoir une résonance lourde. Quand vous avez des gens qui se lancent dans des événements tragiques, comme le génocide rwandais ou l’holocauste, qu’est ce qui dans leur démarche de cinéaste fait qu’ils ne sont pas juste en train d’exploiter des monceaux de cadavres ? C’est une question cruciale.
Nadar, photographe
Pour les films à dominante artistique, c’est absolument la même chose. Faire un film sur Nadar, Cézanne ou Gauguin, qu’est ce qui vous rend digne d’utiliser ces images ? De quel droit ? Même si vous avez payé les droits. Pour Nadar, c’est comment faire pour que le film puisse exister dignement face à un travail photographique d’une telle beauté et d’une telle rigueur ? J’ai décidé de ne pas travailler en banc titre. Faire un film sur la photographie sans banc titre. De toute façon, en général, je ne bouge la caméra que lorsque c’est nécessaire. Et ensuite, j’ai essayé de découper différemment. Le problème, c’est que vous avez des œuvres qui sont cadrées, qui ont une intégrité de cadre, la démarche courante du cinéma, c’est de découper d’autre cadres, pour chercher d’autre choses à l’intérieur. Or, je trouve que c’est une démarche problématique. Parce que, comment faire pour que le détail que vous avez isolé reste en relation réelle, physique, avec le tout ? Très souvent au cinéma, on s’empare d’un détail et on le substitue à la réalité et moi c’est un truc que je trouve insupportable parce que je ne suis plus dans le travail du photographe ou du peintre mais dans le caprice du réalisateur. Donc, j’ai essayé de résoudre ça en fabriquant un outil. L’idée, c’était d’essayer de faire du cinéma avec rien. Rien sauf ces photos-là. Tout ce qu’on peut enlever du cinéma classique tout en restant un film.
« Des idées à l’échelle du film »
Vous voyez, c’est un truc assez simple. Sauf qu’a un moment donné, faire reposer un film uniquement là-dessus, ça devient un peu vertigineux. J’ai fait construire un instrument qui ressemble à un margeur mais qui n’a jamais existé. C’est un objet complètement inventé qui a un cadre de bois et des plaques métalliques qui bougent sur crémaillère et qui peuvent en plus se rabattre. Tout mon découpage, je le joue avec ça. Le découpage devient un principe actif du film. Au lieu d’être le résultat que l’on donne au spectateur, c’est quelque chose qui se passe devant ses yeux. C’est une machine qui fait du bruit et qui me permet d’obtenir les cadres que je veux.
Souvent dans ma démarche, le truc c’est ça, remettre ses idées à l’échelle du film. Quand, j’ai fait ma première projection au Musée d’Orsay, qui est un partenaire du film, la conservatrice du musée m’a dit, je ne savais pas que l’on avait cet outil là dans nos réserves. Et comme je ne mets jamais de musique sur mes films, cet outil amenait également de la dynamique et du bruit, une bande son qui se constitue. Le documentaire est un vingt six minutes et cela suffit pour faire tenir ce film sur cette durée-là. Je n’aurais évidemment pas fait un cinquante deux minutes comme ça. Car le film ne fonctionne pratiquement qu’avec ça.
«Aucun film ne peut être fait dans l’indécision.»
Si vous voulez, le but d’un film comme ça, et c’est là que ça devient un peu compliqué, c’est aussi de donner à voir les images. Ça fait partie du pacte passé avec le spectateur. Ce qui est délicat, c’est que le film va tout le temps avancer, évoluer, mais en même temps il faut laisser aux images leur poids. Le défaut du banc titre, c’est que les images sont, à cause de la lumière uniforme, parfaitement désincarnées. Et moi ce que je voulais, c’était retrouver le tirage photographique comme réalité physique mais avoir en même temps la possibilité de travailler de façon très précise. C’était assez compliqué parce qu’il fallait combiner les mouvements latéraux, verticaux et d’avant en arrière. Donc en réalité, ces mouvements sont des travellings. Mais la vraie différence avec un banc titre, c’est qu’ici l’image vit. Subitement, il y a quelque chose qui s’installe qui est de l’ordre de la présence du personnage. Et puis après, c’est à nouveau un travail d’ajustement extrêmement précis entre ce qui se dit et ce qui se joue.
La semaine dernière, j’ai lu le dernier roman d’un auteur Sud africain qui s’appelle Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003. Dans ce roman qui s’appelle journal d’une mauvaise année, il y a un chapitre où il explique ce qu’est un auteur. Et pour lui, l’auteur, c’est quelqu’un qui dès la première phrase fait preuve d’autorité. Et je vous dis ça parce qu’en déplaçant ma photo, je ne veux pas que les gens croient que je déplace mon personnage, non c’est parce que je veux que les gens comprennent que j’ai décidé quelque chose. J’ai pris la décision d’associer cette image-là en la déplaçant au déplacement que Nadar faisait réellement faire à ses modèles. Et quelqu’un qui raconte, quelqu’un qui fait un film, c’est quelqu’un qui décide. Et ce que le spectateur regarde, c’est la façon dont vous décidez et la justesse de vos décisions par rapport au réel et par rapport à lui en tant que spectateur. Mais aucun film ne peut être fait dans l’indécision.
C’est le genre de choses que j’avais en tête avant de commencer Une maison à Prague. Et c’est ce genre de choses qui se sont révélées inopérantes.
Une maison à Prague
« Ramener la grande Histoire à l’échelle de ma caméra »
Alors là, c’est un cauchemar pour moi car je décide, poussé par tout le monde mais aussi parce que j’avais épuisé tous les autres projets que j’avais, je fais ce que je n’avais pas envie de faire, filmer ma propre histoire, l’histoire de ma famille tchèque, et de ma maison de famille à Prague. J’étais content de le faire mais j’étais assez mal à l’aise parce que j’ai toujours aimé utiliser ma caméra et faire du cinéma pour découvrir des choses que je ne connaissais pas et là, j’étais face à des choses que je connaissais. Très souvent, le moteur d’un film pour moi, c’est que je découvre quelque chose qui me transforme et j’ai envie juste de le transmettre, de transmettre cette énergie de la transformation à mon spectateur. Et là, j’étais face à des histoires que l’on ne cessait de me raconter depuis mon enfance. Et en même temps, il y a bien un moment où il faut le faire.
Alors j’ai décidé de m’imposer une règle, je fonctionne beaucoup comme ça, en m’imposant des règles, et ici il va y avoir une règle de jeu spécifique pour ce film, c’est de raconter à travers l’histoire de la maison un siècle d’histoire de la Tchécoslovaquie. Et sans jamais quitter le terrain de la maison. Toute l’Histoire politique et sociale du pays se raconte à travers l’histoire de la maison. Je suis aidé parce que mon arrière grand-père était l’un des fondateurs du parti et que la maison a eu un destin dans l’Histoire du pays. Le principe, c’était de prendre la très grande Histoire du pays et de la raconter avec un tout petit outil. C’est quelque chose je fais très souvent quand je suis confronté à de grandes choses, c’est de trouver le plus petit élément possible pour les raconter. Aussi parce que la caméra est un outil petit. C’est petit une caméra. C’est pour ça que j’essaie toujours de ramener la grande Histoire à l’échelle de ma caméra.
Autre conseil de tournage, on a commencé à tourner en été, il faisait beau. On tourne la première semaine et chaque jour, quelque soit l’endroit où on pose la caméra, je suis content, ça me plaît. Au bout de trois jours, je me dis, c’est une catastrophe absolue. C’est-à-dire lorsque quelque soit l’endroit où vous posez votre regard, où vous prenez votre décision de réalisateur, c’est bien, c’est qu’il y a quelque chose qui déconne. Règle de base. En tant que réalisateur, vous êtes toujours en train de vérifier si vous êtes dans ce que vous faites ou si vous n’y êtes pas. Ça fait partie du travail du réalisateur. Il faut toujours se demander si vous êtes en train de faire votre film ou non. Si vous êtes dans votre désir ou non. Si vous êtes en train de tricher ou non.
Moi, à ce moment là, je repère que je suis tout le temps content. Il n’y a plus aucune différence entre aucune position de caméra ni entre aucune décision et il devrait y en avoir une. Si une position de caméra est juste, ça veut dire par définition que la position d’à côté est fausse. Si les deux sont justes, ça veut dire que vous ne savez pas ce que vous êtes en train de faire. C’est un outil élémentaire. C’est plus subtil que ça, j’exagère un peu. Mais c’est à peu près de cette forme là. Il n’y a pas de film possible dans l’indifférence. Car un film, c’est des choix. Et qui ne sont pas des choix naturels ou arbitraires.
Un problème de composition
Au fond, ici, le filmage est très classique, très simple parce que je ne sais pas comment faire autrement. Ca reste quand même calé sur ma façon de regarder les choses, dans des situations réelles qui restent très personnelles, mais il n’y a pas de grands gestes de réalisation. Par contre, toute l’énergie va dans l’articulation des différentes strates d’histoire. On est face à un nouveau type de film parce qu’il s’agit de raconter une histoire très complexe avec du matériau hétérogène, c’est-à-dire que j’ai du matériau vivant, avec les habitants de la maison, et leur histoire qui fonctionne comme une espèce de comédie, mais aussi du matériau historique avec les archives, la narration qui remonte au début du siècle et déroule l’histoire tragique de la baraque jusqu’à aujourd’hui. Tout le problème est d’arriver à créer une circulation entre les différents matériaux, et c’est une vraie difficulté quand vous juxtaposez comme ça des éléments vivants et de la matière de type archive. Le passage est extrêmement difficile car il ne faut pas que le film s’arrête entre les deux.
«Il vaut mieux habiter avec des étrangers qu’avec sa propre famille.»
Comment faire tenir ça ? C’est un travail de composition, tous mes films fonctionnent comme ça, par juxtaposition de petits bouts d’histoire sans forcément qu’il y ait de liens explicites. L’idée c’est qu’il doit quand même se passer quelque chose. Cette méthode d’organisation du récit, c’est prendre des fragments comme des cailloux et de les mettre chacun à côté des autres, avec une certaine autonomie. Mais il faut faire attention car si les fragments ont une totale autonomie, vous n’avez plus de film. Il y a une règle très simple, c’est « Si quelque chose commence, elle ne doit pas se terminer et si quelque chose se termine, elle ne doit pas commencer ». Il ne faut pas que les fragments narratifs soient fermés sur eux même au début ou à la fin. Il faut que cela reste ouvert quelque part pour que l’énergie du film continue à circuler. Sachant aussi que dans un film qui dure une heure vingt, il ne s’agit pas non plus de tenir l’attention des gens pendant cinq minutes, il s’agit de faire en sorte qu’ils aillent avec nous jusqu’au bout du film.
Le début d’un film
Souvent, on voit des réalisateurs, souvent très jeunes, qui font des débuts de films absolument formidables, mais qui dès la 4e minute reviennent à leur vrai matériau, et en fait vous en avez pour une heure à souffrir, en documentaire. Souvent, il vaut mieux commencer moins fort et être plus juste, plutôt que de commencer très fort et ne pas être capable de tenir ce qu’on a promis. Parce qu’un spectateur déçu, c’est un spectateur qui s’en va. Et un spectateur qui s’en va, c’est le film qui n’existe plus. Il faut se poser la question de savoir s’il est nécessaire d’être si brillant au début alors que la réalité du film est autre. Il vaut mieux être moins brillant et plus vrai, plus du côté du réel et du matériau. C’est important de penser à ça. Les premières minutes d’un film vont dire au spectateur ce que vous lui proposez, à quel jeu vous lui proposez de jouer avec vous pendant le film. Et il faut le respecter.
Par exemple, si vous prenez la notion d’outils, comme par exemple la décision de travailler avec une voix –off en documentaire, ou l’utilisation d’archives, ou utiliser des moments joués avec des acteurs, pour réaliser la stratégie du film, c’est fondamental que dans le début du film tous les outils soient mis en place. De mon point de vue, il ne faut pas faire émerger au cours du film un nouvel outil dont on aurait besoin car cela montrerait que le film n’est pas cohérent et vous tuez le film. Si vous êtes maître de votre projet, dès le début il faut mettre les cartes sur table.
Dans un autre sens, si vous utilisez quelque chose au début du film, vous avez intérêt à ce que ça travaille durant tout le film. Parce que vous créez des attentes pour le spectateur. Il faut absolument éviter de vous servir de façon opportuniste de trucs qui ne sont pas les vrais outils du film, parce que cela créé un vrai malentendu entre vous et le spectateur. La contradiction, évidemment, est qu’il faut à la fois être clair et en même temps avoir un tout petit pas d’avance sur le spectateur. Parce que si le spectateur comprend tout le film dès les premières minutes, il ne va pas non plus regarder la suite. Il faut être à la fois dans une relation de sincérité avec le pacte initial et en même temps il faut le déséquilibrer suffisamment pour avoir un temps d’avance sur le spectateur.
La langue ne ment pas
C’est un film que j’ai fait en 2003, c’est l’adaptation des journaux qu’a tenu un juif allemand de 1933 à 1945, et qui avait la singularité d’arriver à survivre dans l’Allemagne nazie et qui a réussi à survivre jusqu’à la fin du nazisme. Il a tenu la chronique de ce qu’était la vie quotidienne d’un juif sous l’Allemagne nazie. C’est une chronique absolument hallucinante car l’auteur a décidé de parler de ce dont on ne parle pas d’habitude, c’est-à-dire, les détails. Car ces détails, c’est ce qu’on va oublier. Ce type, c’est un professeur d’université, qui est chassé de son université en 1934, et il s’ennuie. Donc il décide à ce moment là de se lancer parallèlement à sa chronique dans un travail préparatoire à une étude sur la manière dont les nazis déforment la langue allemande, la transforme. C’est-à-dire, qu’est ce que la langue nazie. Il accumule ainsi ses notes en même temps que la peinture de sa vie quotidienne.
La langue ne ment pas
« Comment fait-on un film avec ça ? »
À la fin de la guerre, il va faire une étude révolutionnaire sur le fonctionnement d’une langue totalitaire. Le film est fondé sur cette chronique et ce travail sur les mots en même temps. J’ai été confronté à un problème tout bête : comment on fait un film avec ça ?
La langue ne ment pasLa langue ne ment pas
J’écarte l’approche fictionnelle, ou l’approche qui consisterait à filmer des lieux qui ressemblent aux lieux de l’histoire et mettre un commentaire ronflant par-dessus. J’ai décidé de tourner le film entièrement en studio, et de me dire ce type est privé de tout et la seule liberté qui lui reste c’est l’espace de sa table. J’ai décidé de me mettre à sa place et d’inscrire tout le film dans la petite échelle d’une table et de construire un film avec ça.
C’est ça l’idée fondatrice, c’est de me dire, la vérité du film est dans sa toute petite échelle. Abandonner la grande échelle de l’Histoire uniquement aux archives de l’Allemagne nazie. Puis, à l’intérieur de ça, j’ai essayé de fabriquer, non pas des reconstitutions, mais quelque chose qui de mon point de vue pouvait ressembler à ce qu’il pouvait avoir en tête en écrivant. J’appelais ça à l’époque des images mentales. C’est-à-dire de créer non pas des équivalents visuels de ce qu’il dit, parce que sinon cela aurait été de la tautologie, de la répétition. Mais quelque chose qui visuellement deviendrait le lieu où sa parole peut se mettre à exister.
« Quand vous êtes monteur de films…»
Quand vous êtes monteur de films, vous êtes habitué à voir arriver le réalisateur en train de dire « j’ai filmé ça, on voit ça ». Et vous commencez à regarder, car vous êtes le premier spectateur, et vous ne voyez rien. Tout ce qu’il vous raconte vous ne le voyez pas. Et le travail consiste à faire un film avec ça et pas forcément uniquement avec ce que le spectateur voit. Et je suis sensible à ça quand je travaille sur mes propres films, que cela soit vu par d’autre que par moi.
J’ai un outil ici qui revient régulièrement dans le film, c’est un haut-parleur, qui me permet de faire entendre la réalité du discours nazi. En faisant le film, j’ai réalisé que les gens, dans la relation avec le matériau « archive nazie », étaient fascinés par l’image et n’écoutaient jamais ce que cela disait. La réalité effarante du discours, on ne se donnait jamais la peine de l’écouter. Le contenu, on ne l’écoutait pas. Moi, j’ai décidé de jouer avec beaucoup d’archives sonores pour que les gens entendent comment ça parlait pour de vrai.
Quand on utilise la voix–off, le problème principal auquel on est confronté, c’est qu’il faut que les gens arrivent à suivre une dynamique visuelle et une dynamique parlée, ce qui demande un très gros effort au spectateur. Il faut créer les conditions de l’écoute. Et très souvent, quand la voix -off est travaillée de façon imprécise, soit les gens ne voient pas ce qu’on leur montre, soit les gens n’entendent pas ce qu’on leur dit. C’est une erreur très fréquente en documentaire. Vous pouvez faire l’expérience d’une voix off mal placée, les images qui sont en dessous disparaissent. Ce sont des problèmes très technique de montage. Pour ma part, j’analyse les textes par unité et puis ce que j’essaie de faire, c’est que l’image ne crée pas une rupture par rapport au mouvement de la phrase et de son idée, qu’elle ne soit pas à contretemps du mouvement de la pensée.
Dans une certaine mesure, je vais jusqu’à dire : une idée, un plan. Une phrase, un plan. Et donc si la phrase a un développement long et sinueux, je vais faire un plan en mouvement dans lequel il n’y a pas de rupture apparente ou un découpage dans lequel les ruptures ne seront pas dramatiques, pour que le mouvement de la phrase ne soit pas cassé par la rythmique propre de l’image.
Conclusion
« Les films, ce sont des objets physiques. »
Ce qui prend du temps dans un film, vous savez ce qu’on dit, c’est « Dieu est dans les détails ». Les films sont faits de leur réalité minutieuse. C’est une respiration image par image pour que le film arrive à vivre, à avancer et à amener les spectateurs avec lui. Les films, ce sont des objets physiques. C’est une activité qui est bizarre car au fond, elle a une dimension artistique indéniable mais elle a aussi une vraie dimension artisanale. On fabrique des objets. Et des objets qui doivent subir un certain nombre de contraintes physiques. Les films ne doivent pas s’écrouler sous le poids de ce qu’on essaie de leur faire porter.
Souvent, quand je pense à mes films ou quand je pense à des projets sur lesquels je suis en train de travailler, je dis : « Est-ce que, si c’était une chaise, on pourrait s’asseoir dessus ? ». Après on pourra se demander si elle est belle…
Ce qu’il faut se dire en permanence, c’est : « Est ce que l’on remplit l’engagement pour lequel on a décidé de faire le film ? »
Avi Mograbi, né à Tel-Aviv (Israël) en 1956 est un cinéaste, auteur de plus de 12 films et installations vidéo. Il sera à l’UQAM le mardi 15 novembre à 15h00, au J-3855 du Pavillon Judith-Jasmin. Le réalisateur sera à Montréal afin de présenter son film Entre les frontières lors des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal.
Pour se familiariser avec son travail, voici deux extraits de ses films :
Table ronde tenue le 16 novembre 2005, dans le cadre de la 8e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, dans la Salle Fernand-Seguin de la Cinémathèque québécoise.
Animation: Denys Desjardins, réalisateur (Mon œil pour une caméra, Histoire d’être humain)
Avec les monteuses Hélène Girard (Chili, la mémoire obstinée, Le Ring intérieur, Soraïda, une femme de Palestine) et Annie Jean (Bacon, le film, Ce qu’il reste de nous), et les monteurs René Roberge (Roger Toupin, épicier variété, Avant le jour) et Werner Nold (Pour la suite du monde, Jeux de la XXIe Olympiade).
Exergues
J’ai de la misère à m’enfermer dans le rôle technique du montage : j’aime beaucoup cette idée qu’on fait un film ensemble. Le film appartient au réalisateur et je ne veux pas prendre sa place, c’est évident. Mais quand on s’assoit ensemble et qu’on attaque le film, il n’y a plus de réalisateur, il n’y a plus de monteur.
René Roberge
Quand tu as travaillé huit heures sur une séquence, que tu ne sais plus où aller, tu es rendu au bout et que tu as besoin de recul, tu te retournes vers le réalisateur. Or, lui non plus, n’a plus de recul. L’autre solution, c’est de te tourner de l’autre bord, vers le producteur. Là, en fait, tu viens de perdre le contrôle.
Werner Nold
Les films nous transforment aussi. C’est à cette condition-là que mon métier m’intéresse. C’est-à-dire que, quand on a vraiment passé à travers un projet, on n’est plus les mêmes. Parce qu’on a fait un parcours de réflexion, parce qu’on a travaillé avec quelqu’un – qu’on a appris à connaître – parce qu’on a travaillé avec du matériel et avec un film qui a fini par avoir sa propre forme et devenir une chose réelle. C’est comme un voyage.
Annie Jean
Pour moi, l’ONF a été mon école et c’est pour ça qu’aujourd’hui je suis tellement déçue de voir ce qu’il est devenu. Je ne suis pas une vieille nostalgique mais je pense que pour apprendre ce métier, c’est très important que des gens nous le montrent, qu’ils voient notre passion, qu’ils nous appuient et qu’ils nous y dirigent. J’ai reçu ça, moi.
Hélène Girard
Quand tu fais quelque chose et qu’un assistant te demande « pourquoi » et que tu lui réponds simplement « parce que », je trouve que ce n’est pas très valable comme réponse. À un moment donné, j’ai été obligé de verbaliser et ce sont eux qui m’ont permis de le faire.
Werner Nold
Le montage c’est un dialogue avec le matériel puis avec le réalisateur. C’est un triangle. Si tu arrives là avec des théories déjà faites, tu risques de passer à côté du film.
Annie Jean
Si on accepte l’idée que le montage est une troisième écriture, c’est qu’il y en a eu des précédentes. Le tournage en est une aussi. S’il n’y a pas d’écriture au tournage, alors…
René Roberge
Le monteur ne peut pas donner le rythme à un film. Il faut que le monteur découvre le rythme qui a été donné au moment du tournage.
Werner Nold
Ce qui est extraordinaire dans un film c’est le non-dit. C’est ce qu’on essaie de laisser au spectateur et qui va lui appartenir.
Annie Jean
Les réalisateurs veulent d’abord tourner leurs entrevues pour avoir leur contenu. Ça les sécurise beaucoup. Ils ont tellement peu de journées de tournage ou bien on les leur coupe. Il faut qu’ils cernent leur sujet très vite. Donc, ils tournent des entrevues et vont chercher des shots pour les illustrer.
Hélène Girard
Quelques fois, on est obligé de détruire, je dirais, l’authenticité du matériel filmé.
René Roberge
La signature est dans l’échange, dans la relation, dans l’accouchement qu’un réalisateur va faire de son film et c’est là que le métier, aussi, se révèle parfois très difficile. On fait la troisième écriture avec le réalisateur mais ce n’est pas notre film. On n’est que la gardienne ou le gardien du film.
Hélène Girard
On ne sauve pas un film. Quand tu rentres avec de la merde, ce sera de la merde quand même, qui va peut-être sentir moins mauvais.
Werner Nold
Chaque film transporte sa propre énigme. Je recommence toujours à zéro parce que je ne connais pas encore le film auquel je m’attaque. Je ne l’ai jamais vu.
Annie Jean
En tant que monteur, on a un pouvoir énorme. Je peux rendre conne n’importe quelle personne intelligente ou le contraire. On peut jouer comme on veut. C’est notre responsabilité.
René Roberge
Moi, je fais souvent ce constat, qui est assez paradoxal : plus il y a d’heures de tournage, moins on a d’images.
René Roberge
Un beau plan a une émotion, un contenu, pas un beauty shot…
Hélène Girard
En travaillant six mois avec un réalisateur dans une salle de montage, vous passez plus de temps durant cette période avec lui qu’avec votre propre femme. Il faut donc qu’il y ait une sacrée connivence, respect et amour entre ces deux personnes.
Werner Nold
Être ou devenir monteur?
Denys Desjardins : Nous avons avec nous des professionnels qui ont monté autant des films de fiction que des documentaires, ce qui nous permettra d’aborder toutes les questions concernant le montage en général. On pourra notamment vérifier s’il est pertinent de faire ces distinctions entre les genres. Commençons par les cheminements personnels et professionnels de chacun d’entre vous. J’aimerais savoir dans quelles circonstances vous avez fait vos premières armes, comment vous avez abordé ce métier. Si cela vous est tombé dessus ou est-ce que ça a été un choix délibéré?
Werner Nold : J’avais fait de la photographie avant de venir au Québec en 1955. Comme je trouvais qu’il manquait de vie dans mes prises, je m’étais alors dit que j’allais faire de la caméra. Ça va bouger, il y en aura de la vie. Là, je me suis rendu compte que la vie n’est pas dans le fait que l’image bouge, mais que c’est le contenu de l’image qui donne une vie à une image, une émotion. À l’époque, je faisais de la caméra à Québec et comme je trouvais que les monteurs foutaient en l’air les images que j’avais mal tournées, j’ai fini par me dire que j’allais monter mes trucs moi-même. Au moins, j’en serais satisfait. Et puis, tranquillement, sans m’en rendre compte, je me suis mis à monter mes choses et des gens venaient me voir pour me dire : « c’est toi qui a monté ça? Veux- tu monter le mien? » Et je suis passé au montage presque sans m’en rendre compte. À partir de 1959, je pense que je n’ai plus fait que du montage pour les autres. En 1961, je suis rentré à l’Office national du film (ONF) où je n’ai fait que ça jusqu’en 1996.
Werner Nold au travail en 1962.
DD : Pratiquement dans la même salle d’ailleurs.
WN : Oui, j’ai été 34 ans dans la même salle de montage et c’est depuis devenu un bureau d’avocat…
René Roberge : Moi aussi, j’y suis venu un peu par hasard à travers la passion du cinéma. Je me suis occupé d’un ciné-club pendant à peu près cinq ans. Je voyais donc plein de films. Puis, je suis allé étudier en sociologie et en anthropologie à l’Université de Montréal. Aussitôt que je le pouvais, je suivais un cours de cinéma et c’est comme ça que j’ai fait la découverte des films d’Arthur Lamothe. Ensuite, je me suis retrouvé dans le coin du Vidéographe où, pour assurer la technique on fait tout soi-même : on branche, débranche les fils, on aide quelqu’un à la caméra, un autre a besoin d’un coup de main au montage. À un moment donné, tu touches à la salle de montage et puis là, comme disait Werner, sans t’en rendre compte, les gens commencent à te demander de monter. Donc, tu y vas. Je faisais aussi un peu de réalisation. Ça a duré comme ça peut-être trois, quatre ans. Et puis, tu finis par te dire que tu es monteur parce qu’on ne t’appelle que pour cela. Mais, moi, je me vois davantage comme un accompagnateur que comme un monteur, même si je le suis et que je le revendique. En fait, j’ai de la misère à m’enfermer dans le rôle technique du montage : j’aime beaucoup cette idée qu’on fait un film ensemble. Le film appartient au réalisateur et je ne veux pas prendre sa place, c’est évident. Mais quand on s’assoit ensemble et qu’on attaque le film, il n’y a plus de réalisateur, il n’y a plus de monteur. Bien sûr, c’est moi qui m’occupe comme tel de la technique du montage. J’ai une expérience de monteur qui fait que je peux avoir des solutions disons plus rapides ou plus esthétiques. C’est comme si, à cette étape-là, on faisait un film ensemble en fonction des choix que le réalisateur a fait au tournage.
DD : On verra d’où vient ce malaise du rôle attendu du monteur. En fait, nous sommes tous des créateurs, mais on sent qu’il y a comme une hiérarchie dans la description des postes.
RR : À une certaine époque, le terme « montage images » était à la mode mais moi je refusais ce terme. Je disais « je suis un monteur, pas un monteur d’images ». Je trouvais que ça réduisait techniquement notre rôle dans notre apport à la structure, au récit, à la façon de raconter une histoire.
Hélène Girard : Mais le montage c’est la troisième écriture. DD : C’est parfois la première. On y reviendra tout à l’heure.
Annie Jean et le producteur Marc Daigle pendant le montage de Rêves de poussière (2006) de Laurent Salgues.
Annie Jean : Dans mon cas, les choses sont arrivées très différemment. Il n’y avait aucune raison que je fasse du montage dans ma vie. En fait, je voulais étudier en langues, notamment en italien. Puis, au CEGEP, j’ai suivi un cours de cinéma et je me suis retrouvée à faire le montage de tous les films parce que tout le monde trouvait ça très plate de s’enfermer dans une petite salle. Moi, j’ai trouvé ça extraordinaire. J’ai alors carrément bifurqué. À partir de ce moment, je savais que c’était ça que je voulais faire. J’ai donc pris un cours qui m’a conforté dans mon choix. Je suis venue à Montréal et j’ai cogné à des portes. J’ai dit que je voulais travailler, être stagiaire, assistante; j’étais prête à faire toutes sortes de choses. J’ai été très longtemps assistante et ça m’a apporté énormément. Je n’aurais pas voulu arriver et commencer à monter tout de suite. Je ne m’en sentais pas prête parce que c’est une énorme responsabilité. J’ai donc été trois ans assistante au montage sonore. J’ai fait beaucoup de son avant de faire de l’image, ensuite j’ai été longtemps assistante à l’image et puis, enfin, j’ai tranché au couteau. J’ai dit à partir d’aujourd’hui je ne suis plus assistante et je n’ai plus arrêté depuis.
Je trouve que c’est un métier fantastique. On est un agent de transformation de films, on aide à les transformer. C’est la discussion qui m’intéresse beaucoup dans les salles de montage, amener une démarche au bout et un film le plus loin qu’il puisse aller. Mais je dis souvent que les films nous transforment aussi. C’est à cette condition-là que mon métier m’intéresse. C’est-à-dire que, quand on a vraiment passé à travers un projet, on n’est plus les mêmes. Parce qu’on a fait un parcours de réflexion, parce qu’on a travaillé avec quelqu’un – qu’on a appris à connaître – parce qu’on a travaillé avec du matériel et avec un film qui a fini par avoir sa propre forme et devenir une chose réelle. C’est comme un voyage. Quand le film est fini, tu en fais un autre, tu redescends sur Terre puis tu fais un autre voyage.
HG : Au début des années 70, il n’y avait pas de cours de cinéma, on apprenait sur le tas. J’avais étudié en anthropologie, ça n’avait rien à voir avec le montage, sauf le regard, l’intérêt pour – le mot est grand – l’humanité, ou les différentes façons de vivre. J’ai toujours été pigiste à l’Office national du film. À l’époque, j’avais commencé par traduire des narrations de films documentaires anglais puis j’ai été l’assistante de Jean Beaudin et d’autres réalisateurs. Alors, progressivement, j’ai appris le métier. Entre-temps, j’ai travaillé avec Anne-Claire Poirier à la réalisation puis, plus tard, je suis allée vers le montage parce que – ce que disent René et Annie, est très juste – ce qui m’a passionnée, c’est cette collaboration que j’aime beaucoup pendant le montage, cette passion à travailler avec quelqu’un à la troisième écriture d’un film. C’est comme ça que j’ai appris mon métier et que je suis passée à travers les différentes révolutions technologiques. Je suis très consciente aujourd’hui que j’ai eu une chance énorme de pouvoir acquérir un métier. Le plaisir du montage peut être extraordinaire. Il peut aussi être très aliénant, parce qu’on a tous, au cours des années, un film plus difficile à faire. On donne tellement que ça vient nécessairement nous chercher. C’est à la fois un travail généreux et très exigeant. On vogue continuellement entre ces deux aspects du métier, mais ça nous enrichit beaucoup. Je dois aussi beaucoup à Edouard Davidovici qui s’occupait des monteurs, à l’époque, à l’Office national du film, et qui voyait chez le pigiste celui qui était passionné, celui qui voulait continuer. Il a été merveilleux. Pour moi, l’ONF a été mon école et c’est pour ça qu’aujourd’hui je suis tellement déçue de voir ce qu’il est devenu. Je ne suis pas une vieille nostalgique mais je pense que pour apprendre ce métier, c’est très important que des gens nous le montrent, qu’ils voient notre passion, qu’ils nous appuient et qu’ils nous y dirigent. J’ai reçu ça, moi.
DD : Que pensez-vous des réalisateurs entièrement autonomes, comme ceux du groupe kino, qui font des films avec peu de moyens chez eux, qui sont à la fois réalisateurs, caméramans et monteurs, bref qui font tous les métiers.
HG : C’est très valable comme apprentissage. Il faut beaucoup de courage et d’énergie pour apprendre. Il y avait énormément d’énergie à l’ONF, maintenant elle est ailleurs. Tant qu’elle bouge, tant qu’elle reste, c’est ça qui est essentiel.
WN : Ce qui est très bon aussi c’est la discipline qu’ils ont. Parce que commencer un truc c’est une chose, le finir c’est une autre histoire.
AJ : Moi aussi, j’apprends ce métier en le faisant et j’en apprends chaque jour. Ce n’est pas un métier, à mon sens en tout cas, qui s’apprend une fois pour toutes. Si c’est le cas, je vais arrêter de le faire. Chaque film transporte sa propre énigme. Je recommence toujours à zéro parce que je ne connais pas encore le film auquel je m’attaque. Je ne l’ai jamais vu.
RR : Si on avait une recette, on les monterait tous de la même façon… Argentique versus numérique
Question du public : Comment s’est effectué votre passage de la pellicule argentée au numérique? Cela a-t-il facilité votre travail et quels ont été les problèmes rencontrés?
WN : Moi, personnellement, je n’y suis pas passé parce que j’ai quitté le métier avant. Mais ce qui m’aurait ennuyé dans le numérique, si j’en avais fait, c’est de ne plus avoir ce contact manuel avec la pellicule – j’aime sa senteur-, le côté artisanal qui laisse du temps à la réflexion, tandis qu’on cherche une bobine ou un plan.
Werner Nold derrière sa Steenbeck à l’ONF en 1980.
HG : Le numérique a été pour moi une libération. Je ne suis pas une manuelle. J’ai toujours trouvé que la pellicule sentait mauvais dans les salles de montage. Je sais que je suis à contre courant. Mais ce que je regrette, c’était le visionnement des rushes en équipe, que ce soit en documentaire ou en fiction. Maintenant, comme on peut transférer les rushes sur des VHS, chacun les regarde de son côté. C’est pour moi la grande perte.
AJ : Il y a plus d’isolement, effectivement.
HG : Et il n’y a pas le partage, l’échange. Toute l’équipe regardait ses rushes, on prenait nos notes, même si on n’intervenait pas nécessairement dans la discussion. Ça manque aussi aux preneurs de son et aux caméramans. Maintenant, par rapport à mon travail, je trouve le numérique formidable comme outil. On peut faire des copies, sans en abuser. Je ne suis pas une nostalgique de l’époque du film.
AJ : Moi, je dirais que je suis une nostalgique heureuse. J’aimais beaucoup manipuler la pellicule, faire des collures, toucher le film; j’aimais l’odeur, l’odeur du son, le magnétique ça sentait bon. Donc, quand le passage s’est fait, j’ai eu un deuil à faire. Cela dit, il y a beaucoup de souplesse et d’avantages dans le numérique qu’on ne peut pas nier. Le danger, en fait, c’est d’être toujours en mode d’exécution. Un film a besoin de réflexion. Il faut agir, mais avant d’agir il faut réfléchir. Donc moi, souvent, je lâche la souris et je réfléchis.
Avant le jour (1999) de Lucie Lambert, monté par René Roberge
RR : Le dernier film que j’ai monté en Steenbeck c’était Avant le jour de Lucie Lambert en 1999. À cette époque-là, il y a eu le Avid. Moi je trouve ça magnifique. Il n’y a personne qui me ferait revenir en arrière. Je ne fais plus d’assemblage depuis que je suis sur Avid parce que je me permets de très longs premiers montages, mais je peux déjà m’amuser à monter, chose que je n’osais pas faire avant sur une Steenbeck parce que je ne voulais pas avoir à mettre six pistes de son, couper tout ça et commencer à briser toute la pellicule alors que je ne savais pas où je m’en allais. Alors que là, maintenant, avec Avid, on peut quand même proposer tout de suite, en sachant très bien que tout va changer. C’est donc des premiers montages de trois heures et demi et, quand on regarde ça, au moins on a un certain plaisir, on a du son et on peut attaquer assez vite le film.
HG : Il y a plus de possibilités avec cet outil qui peut être très créateur.
Un Fleuve humain (2006) de Sylvain L’Espérance, monté par René Roberge
RR : Moi, je ne m’oblige pas non plus à fonctionner tout le temps. Lorsque je travaille avec Sylvain Lespérance, Lucie Lambert ou Benoit Pilon, quand on en a besoin, on va s’asseoir dans la pelouse et on jase. Je me mets les deux pieds sur la table de montage quand je veux. Par contre, il faut l’imposer ça comme monteur ou il faut travailler dans des cadres de production qui le permettent. Donc, c’est plus un cadre de production qu’une question de machine ou de technique comme telle.
Assistant monteur: la disparition d’un métier
DD : Revenons à la question de l’apprentissage et plus précisément de l’assistanat. J’ai l’impression que le poste d’assistant monteur a pratiquement disparu. Est-ce que vous êtes tous passés par cette expérience d’assistant monteur, et dans un cas comme dans l’autre, est-ce que vous avez eu par la suite des assistants monteurs? Est-ce que le fait qu’on soit passé du film à la vidéo a modifié l’organisation du travail, notamment en ce qui concerne la recherche de plans et leur « répertoriation »?
AJ : Pour avoir été longtemps assistante, j’ai appris, au-delà de la technique, beaucoup de choses durant nos discussions en salle de montage. Coller des chutes pendant dix ans, c’est pas ce qu’il y a de plus intéressant. C’est en étant dans ce lieu-là, la salle de montage, d’ouvrir mes oreilles et écouter tout ce qui se dit, que j’ai appris à aimer le métier. Je trouvais ça fascinant. Pour ma part, quand j’ai commencé à monter, je n’ai jamais eu d’assistant. Il faut dire que c’était au moment où on est passé au numérique.
DD : C’est donc clair, selon toi, que c’est le passage au numérique qui a mis fin à cette fonction d’assistant monteur?
Annie Jean pendant le montage de Rêves de poussière (2006) de Laurent Salgues.
AJ : C’est-à-dire que le numérique a malheureusement mis fin à cette collaboration-là, très étroite, à cet échange. L’assistant porte aussi un autre regard sur le film. Il connaît le matériel par cœur, il a donc un regard de l’intérieur et en même temps il profite d’un léger recul par rapport à ce que le monteur est en train de faire. Moi, j’ai toujours eu l’impression que c’était un métier d’apprenti. C’est-à-dire qu’on apprend auprès de quelqu’un et ensuite on est laissé.
DD : Comme un artisan dans une relation maître – élève. Est-ce que d’autres, parmi vous, ont eu des expériences soit d’assistant monteur ou avec des assistants monteurs?
RR : Moi, je n’ai presque jamais été assistant monteur. J’en ai énormément souffert. Heureusement que je travaillais avec des réalisateurs avec lesquels j’avais une très forte connivence et qui ont été d’une grande patience avec moi. J’avais l’impression que j’apprenais mais qu’en même temps ils voulaient m’avoir, comme je disais, un peu comme un accompagnateur pour faire avancer le film . Mais c’est évident que, sur le plan de la technique, je ne partais pas loin de zéro. Puis, un jour, je suis allé voir André Corriveau, monteur émérite, à qui j’ai demandé si je pouvais m’asseoir deux semaines derrière lui sans déranger, juste à les regarder aller, lui et son assistante. C’était le temps où je ne savais pas encore si je voulais devenir monteur mais c’est clair que ça commençait à m’attirer. Je voulais donc juste voir si ce style de vie m’intéressait et comment il discutait avec les réalisateurs, comment il travaillait avec son assistante, comment il approchait les problèmes du film.
DD : Comme un stage d’observation…
RR : Oui, c’est ça. Ce n’était pas de l’assistanat. Donc, sur le plan technique, je dirais que je n’ai pas eu cette chance d’avoir ce rapport maître – élève et je trouve ça dommage que l’on n’arrive pas à en avoir de nos jours non plus. N’ayant pas été assistant, j’ai de la misère moi-même à donner du travail à un assistant parce que je ne sais jamais trop quoi lui faire faire dans le fond.
DD : Peut-être aussi faut-il savoir que cette fonction était liée au support qui était la pellicule.
RR : Comme on fonctionnait sur des petites productions, c’est souvent le réalisateur ou la réalisatrice qui m’aidait à vider le chutier et devenait mon assistant si on veut. Et ça se passe encore comme ça aujourd’hui.
WN : Moi, quand j’ai commencé, l’assistanat n’existait pas et il n’y avait pas beaucoup de monteurs non plus. Mais du moment que j’ai pu en avoir, j’ai toujours eu des assistants qui m’ont énormément apporté dans ma vie. Quand tu fais quelque chose et qu’un assistant te demande « pourquoi » et que tu lui réponds simplement « parce que », je trouve que ce n’est pas très valable comme réponse. À un moment donné, j’ai été obligé de verbaliser et ce sont eux qui m’ont permis de le faire. Pour ce qui est de la transmission du savoir, j’aime beaucoup avoir aussi le réalisateur avec moi mais je n’aime pas quand il regarde par-dessus mon épaule. J’ai besoin de quelqu’un qui a du recul. Quand je fais un travail et que je le trouve correct, la première personne vers laquelle je me tourne c’est mon assistant. Si j’arrivais à épater mon assistant, il y avait des chances que j’arrive aussi à épater mon réalisateur.
Werner Nold en 2007
Durant les discussions, il y avait toujours un assistant présent mais il ne s’en mêlait pas, par bonheur. Tassé dans un coin, sans dire un mot, il assistait à des engueulades extraordinaires dans les salles de montage avec le réalisateur. Et dans ces grands moments de colère, de frustration ou de chicane, je dirais que l’assistant était toujours là comme une espèce de modérateur. Même sans parler, il était là et on était obligé de mettre des balises pour savoir jusqu’où on pouvait aller dans nos différends. Aujourd’hui, cette transmission de savoir n’existe plus, alors que moi j’ai appris avec mes assistants.
Mais, aujourd’hui, le monteur est tout seul, le réalisateur est tout seul. Je ne sais pas d’où vont sortir les prochains, d’où va venir la relève.
DD : Ils viennent de partout.
WN Oui, mais cette expérience d’échange dans une salle de montage entre un réalisateur et un monteur disparaît. C’est ça qui est important et pas d’utiliser un outil, que ce soit une Steenbeck ou un ordinateur. Moi, j’ai pu avoir une quinzaine d’assistants dans ma vie qui sont devenus monteurs après deux, trois ans d’assistanat. Il faut les encourager à devenir monteurs, bien sûr, mais c’est un métier comme le métier de monteur est un métier. Alors il faudrait trouver une façon de ramener les gens dans la salle de montage pendant que le monteur travaille avec le réalisateur.
DD : Pas juste pour la numérisation des rushes.
WN : Non, parce que ça c’est de la technique et tout le monde est capable de le faire.
DD : En fait, l’assistant monteur est comme le premier spectateur, avant même l’arrivée du réalisateur peut-être.
WN : Bien sûr. Je fais une hypothèse : je ne vivais pas ça mais disons que tu es tout seul avec le réalisateur dans une salle de montage et il est au-dessus de ton épaule sans arrêt. Quand tu as travaillé huit heures sur une séquence, que tu ne sais plus où aller, tu es rendu au bout et que tu as besoin de recul, tu te retournes vers le réalisateur. Or, lui non plus, n’a plus de recul. L’autre solution, c’est de te tourner de l’autre bord, vers le producteur. Là, en fait, tu viens de perdre le contrôle.
Avec tambours et trompettes (1968) de Marcel Carrière, monté par Werner Nold.
HG : En fait l’assistant c’est un allié aussi. Je pense que Werner vient de toucher à quelque chose. On n’a plus d’assistant dans nos salles mais on a de belles machines par exemple. On est tout seul avec ces machines-là et l’assistant est un allié parce qu’il connaît le matériel. Il peut beaucoup t’aider dans un contexte aussi où les producteurs deviennent de plus en plus importants. Donc, tu es de plus en plus coincé entre l’arbre et l’écorce, entre le producteur et le réalisateur. Et quand tu as un assistant, c’est comme une espèce de soutien dans ce rapport de forces.
DD : Mais compte tenu des coûts des productions…
WN : Tu as raison pour la question des coûts mais quand l’ordinateur est arrivé, on s’est dit c’est formidable, on va avoir plus de temps pour réfléchir : quatre heures de travail physique puis quatre heures de réflexion et la journée serait faite. Non mais là, les pauvres monteurs font huit heures sur Avid et puis ils réfléchissent à la maison. Il s’agit de faire plus d’argent encore.
DD : De façon à être plus efficace et avoir moins de semaines de montage. WN : Plus efficace et plus rentable.
Apprivoiser des images neuves ou le trop-plein d’images DD : Abordons les questions d’esthétique.
Quand j’entame un film, j’aime en avoir vu d’autres avant, éventuellement avec un directeur photo qui en a vu lui aussi de son côté et dont il peut me parler. Même chose pour le montage. Quelle est votre approche? Est-ce que vous préférez vous laisser imprégner par le film sans vous laisser influencer par d’autres esthétiques ou bien vous laissez agir votre propre esthétique qui vient de votre culture cinématographique? Autrement dit, est-ce que, selon vous, c’est mieux d’être complètement vierge?
Annie Jean
AJ : Mais on ne l’est jamais! Je ne limiterais pas ça à la culture cinématographique. C’est beaucoup plus global que ça. À mon avis, si on veut faire du montage dans la vie, on est mieux de ne pas juste voir des films. On est mieux de lire des livres, voir de la peinture, écouter de la musique, c’est tout ça qui nous nourrit. Mais je voudrais revenir juste un petit peu sur ce que tu as dit précédemment. Quand on m’arrive avec du matériel – le film n’existe pas encore – je n’ai pas d’à priori. Je découvre d’abord la matière. C’est un dialogue! Le montage c’est un dialogue avec le matériel puis avec le réalisateur. C’est un triangle. Si tu arrives là avec des théories déjà faites, tu risques de passer à côté du film. Il y a quelque chose à découvrir qui émane du matériel. C’est sûr qu’il faut que tu agisses sur le matériel. Le film n’apparaîtra pas si tu ne fais pas de choix mais c’est un échange.
DD : Ce que je veux faire valoir c’est que maintenant il existe des écoles où l’on enseigne le montage. Il ne s’agit pas nécessairement d’appliquer des théories, ce n’est pas scientifique à ce point-là, mais il y a une déformation professionnelle qui s’est installée dans des écoles comme l’INIS, contrairement à avant où l’on venait des lettres, des beaux-arts en général. Il n’y avait donc pas vraiment d’école.
Hélène Girard
HG : Non, ils apprenaient sur le tas. Mais, si on parle d’esthétique, j’aimerais bien qu’on parle aussi de la façon dont on tourne maintenant en numérique alors qu’on filme six heures durant un même événement. Avant, en 16 mm, lorsqu’on avait l’usage de quarante minutes de pellicule en quatre bobines, on pensait à ce qu’on voulait tourner. On se faisait un plan, décidé d’avance, tandis que maintenant on se dit « on va tourner tout ça puis on va bien « pogner » quelque chose. » C’est ça qui nous revient souvent. « Regarde les rushes et dis-moi ce que tu vois dedans. » Et il arrive fréquemment que les réalisateurs ne voient même pas tous leurs rushes tellement ils tournent. Ça définit beaucoup, pour moi, actuellement, l’esthétique du documentaire, et même en fiction, on fait ça, on tourne en multi-caméra toutes les prises…
DD : Finalement on ne choisit plus les angles de prise de vue, c’est au montage qu’on voit à ça.
HG : C’est là qu’est la véritable question en ce moment. Le montage, troisième écriture
DD : Avez-vous l’impression que filmer aujourd’hui équivaut à faire de la captation plutôt que de prendre position au tournage?
RR : Si on accepte l’idée que le montage est une troisième écriture, c’est qu’il y en a eu des précédentes. Le tournage en est une aussi. S’il n’y a pas d’écriture au tournage, alors… C’est ce qui arrive quand on nous demande de répondre à un effet de style. J’ai déjà entendu des réalisateurs me dire « j’aimerais ça que ça fasse comme dans ce film, que ce soit monté dans ce style-là ». Ouais, mais tu ne l’as pas tourné de cette façon. C’est toujours le matériel qui décide de la forme.
Rosaire ou la petite nation (1997) de Benoit Pilon, monté par René Roberge
Donc, je ne me dis pas au départ « je vais aller monter du René Roberge là-dessus ». Oui, je suis quelqu’un qui aime la transparence, qui aime jouer sur les durées mais c’est toujours en fonction des réalisateurs aussi. Je ne mettrais pas un plan d’une minute avec Luc Côté par exemple. Je sais que ce n’est pas son style. Moi j’embarque dans son style, mais on échange en même temps. Pour moi, tous les styles sont valables.
DD : Restons sur le terrain du tournage. Qu’est–ce que vous attendez du directeur photo? Est-ce qu’il doit tourner en pensant au montage? Est-ce qu’il couvre bien le tournage ? Est-ce qu’il y a assez de plans généraux pour pouvoir faire des choix au montage?
WN : La où le caméraman apporte beaucoup au montage, c’est avec ses sorties de plan. C’est très difficile pour un caméraman de faire de bonnes sorties de cadre, comme de bonnes entrées. S’il lâche son sujet en plein milieu et il coupe, moi, je ne sais pas comment finir. Alors qu’il pourrait le laisser sortir, aller ailleurs, faire un paquet de choses.
Maintenant, pour ce qui est de la vitesse, il y a des années, quand on avait tourné la comédie musicale Ixe-13 de Jacques Godbout, beaucoup de plans avaient été tournés en two-shots et le rythme des dialogues était tellement lent qu’on s’était dit qu’il fallait essayer d’accélérer le film au montage mais ce n’était pas évident. Alors Godbout a intégré des petites phrases à l’intérieur : « il s’approcha, dit-il », « elle répliqua avec force ».
DD : Comme un film muet avec des cartons.
WN : Exactement, mais là c’était la voix. Et c’est à partir de ce moment-là que j’ai compris que le monteur ne peut pas donner le rythme à un film. Il faut que le monteur découvre le rythme qui a été donné au moment du tournage. En d’autres mots, quand un personnage traverse une salle en marchant très, très lentement, tu peux décider de laisser le plan à la moitié de sa longueur. Tu l’auras raccourci physiquement de 50% mais le personnage marche toujours lentement. Et donc tu n’as rien accéléré du tout.
La dictature du sujet: de l’influence néfaste de la télévision
HG : Dans l’esthétique actuelle du film documentaire, je trouve que la parole a pris plus de place que l’image. Ça doit dépendre des époques, ça va et ça revient. C’est beaucoup la parole qui mène les films et l’image devient illustrative. Elle est beaucoup moins évocatrice, parle beaucoup moins par elle-même. Je trouve aussi qu’on tourne de plus en plus, des heures et des heures, et on n’a pas plus de plans de coupe. On tourne, on veut tout attraper, tout ce qui est dit. C’est la parole qui mène.
L’Erreur boréale (1999) de Robert Monderie et Richard Desjardins (Production ACPAV – ONF), monté par Alain Belhumeur
DD : Qui structure le film.
HG : Oui, et à cause de ça, la plupart des films se ressemblent beaucoup sur le plan esthétique.
DD : Est-ce que tu dirais que c’est parce qu’on est dans un cinéma de l’utilité en documentaire? Au service de l’efficacité du message?
HG : Oui. La télévision demande ça aussi. On doit monter des formats de 42 minutes pour l’émission « Enjeux » et il faut emprunter un style journalistique avec des têtes parlantes.
RR : Il peut y avoir un beau cinéma de la parole. J’appellerais plus ça la dictature du sujet où c’est le sujet qui doit être couvert de façon précise, déterminée selon les demandes du télédiffuseur ou du producteur dans un mode très télévisuel et très formaté.
HG : Très parlant aussi.
RR : Oui, parce qu’on n’a pas de temps à perdre. On doit donner le plus possible, on est dans le mode information, journalistique presque, ce qui n’empêche pas qu’il y ait d’excellents grands reportages.
Ce qu’il reste de nous (2004) de François Prévost et Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
AJ : C’est vrai qu’il faut que tout soit dit. Mais, à mon avis, ce qui est extraordinaire dans un film c’est le non-dit justement. C’est ce qu’on essaie de laisser au spectateur et qui va lui appartenir.
DD : Sur la question de l’accent mis sur la parole, qu’est-ce que le monteur peut faire, en accord avec le réalisateur, pour laisser respirer le film?
HG : S’il a tourné autre chose que de la parole, on peut l’amener vers ça mais les réalisateurs veulent d’abord tourner leurs entrevues pour avoir leur contenu. Ça les sécurise beaucoup. Il y a là quelque chose de très angoissant. Ils ont tellement peu de journées de tournage ou bien on les leur coupe. Il faut qu’ils cernent leur sujet très vite. Donc, ils tournent des entrevues et vont chercher des shots pour les illustrer.
Scénariser le documentaire?
WN : Vers la fin de ma carrière, il y a bientôt une dizaine d’années, alors que j’étais encore au comité du programme de l’ONF, on demandait de plus en plus aux cinéastes qui soumettaient des projets de films documentaires de présenter un scénario. Alors, imagine que tu fasses une recherche et que tu ailles voir les gens de l’Ile-aux-Coudres pour faire un film sur eux, en te disant « je vais leur faire dire ça ». Donc, tu fais tes entrevues et tu tapes sur ton scénario de documentaire qu’il y a Marie qui dit telle chose. Là, il faut que tu retrouves ça dans ton film fini pour pouvoir suivre ton scénario. Tu repars alors là-bas avec l’obsession de pouvoir faire redire à Marie ce qu’elle t’a dit à la page huit. Ça n’a pas de sens. Pour la fiction, je veux bien mais pour le documentaire c’est complètement ridicule de passer par ces trucs. Il y a quarante ans, quelqu’un disait « je veux faire un film sur la lutte » et ils partaient à quatre caméraman. Ça a donné de bons films à l’époque.
DD : Je vais me permettre de te corriger parce que j’ai rencontré Claude Fournier qui est à l’origine de La Lutte. Il avait quand même écrit cinq pages avant. Il y a ce mythe que Michel Brault et d’autres entretiennent, qu’à une certaine époque, on n’écrivait pratiquement rien et on partait. De toute façon, aujourd’hui, on est loin de ça. Maintenant, il faut réécrire deux ou trois fois avant de pouvoir tourner. Cela dit, est-ce que vous lisez les scénarios avant d’accepter un projet ou la première chose que vous dites au réalisateur c’est « je vais voir les rushes et après je verrai ton scénario. »
RR : C’est sûr qu’on lit le scénario avant et qu’on y cherche les intentions du réalisateur. Le scénario est un outil qui permet de voir le projet et de faire un premier travail, disons, d’écriture. C’est une amorce pour tenter de savoir ce qu’il veut ou pas.
DD : Donc vous êtes souvent dans le projet avant le début du tournage.
HG : On connaît déjà le réalisateur et on connaît ses intentions. Puis il nous raconte ce qu’il veut tourner et on embarque dans l’aventure avec lui.
WN : Vous ne vous trompez pas de terme? Est-ce que vous ne voulez pas dire une recherche plutôt qu’un scénario?
AJ : On devrait peut-être l’appeler comme ça oui.
HG : Je pense quand même qu’une recherche, c’est fouiller un sujet et un scénario c’est écrire des propositions de tournage.
RR : Il peut quand même y avoir de la poésie là-dedans.
HG : Une proposition de tournage, peut-être plus qu’un scénario.
DD : Mais si la rencontre se fait avant le tournage, est-ce que cela favorise l’esthétique que vous pouvez amener au montage? Werner Nold, vous par exemple, comment ça se passait avec Gilles Carle? Est-ce qu’il vous parlait du film avant de le tourner?
Werner Nold et Gilles Carles en 1985
WN : On en avait parlé mais quand je commençais le montage, il était déjà rendu trois films plus loin. Jacques Godbout, lui, me disait : « je vais faire un film sur les relations Nord-Sud. » Puis, il arrivait avec une pile de livres dont Théorie de la pauvreté de masse de Galbraith et des livres de Dumont. Il me passait toutes les recherches qu’il avait faites et me disait de les lire pour me mettre au courant. Puis, là, il partait tourner. Quand il revenait, j’avais lu en grande partie ces livres et là, il me disait « maintenant, tu en connais autant que moi » et puis on discutait de chacune des séquences. En même temps, il préparait déjà son commentaire pour ce que j’allais monter et ainsi de suite.
DD : Il faut dire que c’était dans un contexte de travail à peu près idéal. Vous aviez la sécurité qu’il fallait et le temps pour monter.
Jean-Claude Labrecque filmant Les Jeux de la XXIe Olympiade (1977) de Labrecque, Jean Beaudin, Marcel Carrière et Georges Dufaux, monté par Werner Nold
WN : Il y a un seul film où l’on m’a donné une date précise de sortie, c’est le film sur les Jeux Olympiques. Tous les autres, on me demandait quand est-ce que tu penses que ça va finir? Je répondais que je ne le savais pas encore, qu’il fallait que je regarde d’abord tous les rushes pour le dire. Et puis, à un moment donné, je disais que ça allait être prêt dans deux mois et demi ou trois. Si, alors, ce n’était pas prêt, je leur donnais des explications et ils se satisfaisaient de ça. Tant qu’ils savaient que tu travaillais, ils ne te harcelaient pas pour que tu ailles plus vite.
Monter c’est trouver
DD : Comment, en tant que monteur, peut-on influencer la démarche du réalisateur?
HG : Un réalisateur qui veut travailler avec toi va t’appeler et t’envoyer son projet. Tu le lis, tu le rappelles, tu en discutes avec lui, tu lui parles de ses personnages, tu lui poses des questions qui vont le faire avancer dans sa réflexion à lui. C’est le petit grain de sel que tu apportes. Tu peux aussi lui faire des suggestions et on commence à échanger. Après, quand on s’assoit dans la salle de montage, on regarde les rushes et la conversation se poursuit.
Ce qu’il reste de nous (2004) de François Prévost et Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
AJ : Pour le film sur le Tibet, Ce qu’il reste de nous, la forme du film a pris corps en salle de montage, à la suite des discussions qu’on a eues. C’est comme ça qu’il a été décidé de rajouter la voix-off qui allait assumer ce rôle de réflexion un peu philosophique. On a exploré cette piste ensemble en faisant des essais pour bien l’ajuster au film. Le montage, c’est beaucoup ça aussi, des essais, erreurs. Parce que ça ne marche pas toujours, parfois sans trop que l’on sache pourquoi.
DD : Est-ce que ça vous est arrivé de faire fausse route pendant un bon bout de temps?
La Naissance d’une messe (2002) de Jean-Claude Coulbois, monté par Annie Jean
AJ : Moi, ça m’est déjà arrivé, sur La Naissance d’une messe. C’est un film sur les répétitions de théâtre de la pièce Messe solennelle pour une pleine lune d’été de Tremblay, mise en scène par Brassard. J’ai commencé à monter et à assembler. Le texte était intéressant, il y avait beaucoup d’extraits de la pièce qui pouvaient nous amener à un autre niveau. Petit à petit, je me suis laissé prendre par l’aspect très séduisant du matériel et, à un moment donné, je ne trouvais pas le film, j’avais fait fausse route. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai décidé de pratiquement inverser les coupes : c’est-à-dire que j’ai enlevé ce que j’avais inclus dans le montage et j’ai mis ce que j’avais exclu. Ce n’était pas aussi radical que ça. Je l’explique grossièrement mais c’est en gros l’opération que j’ai faite. Là, le film a commencé à apparaître. Donc je m’étais trompée de route, mais se tromper ça fait partie du travail.
RR : C’est très vrai ce que dit Annie. Quelques fois, on est obligé de détruire, je dirais, l’authenticité du matériel filmé. Je donnerais l’exemple d’une entrevue que tu commences à monter. Tu la montes, tu la découpes, tu mets des plans puis, à un moment donné, tu prends conscience que c’est trop monté et que tu viens de perdre ce que la personne te donnait comme cadeau. Certaines fois, on est obligé de passer par là pour se rendre compte que, dans le fond, il fallait rester dans la simplicité. Ça amène parfois des solutions géniales! D’autres fois, on s’égare mais on trouve quand même un élément intéressant qu’on garde avant de jeter tout le reste.
La signature est dans l’échange avec le réalisateur
DD : Est-ce que vous avez tendance à aller jusqu’à la limite du possible? Combien de fois peut-on faire et défaire ce qu’on a fait? Jusqu’où peut-on aller?
HG : Il faut aller le plus loin possible mais la notion de temps entre beaucoup en ligne de compte à cause des paramètres économiques. Peu importe que tu aies douze semaines ou huit ou neuf, il t’en faudrait juste une de plus pour pousser le film plus loin, pour éventuellement retourner aux rushes.
DD : Lorsque vous demandez cette semaine, est-ce que vous l’obtenez ou il vous faut beaucoup négocier?
HG : La négociation est de plus en plus difficile. Parce que souvent on ne voit pas ce qu’on est en train de faire. Tu la tiens ta structure mais tu pourrais chercher plus loin encore.
RR : Oui mais puisque ça fonctionne…
Soraïda, une femme de Palestine (2004) de Tahani Rached, monté par Hélène Girard
HG : Oui, le diffuseur l’achète. Pour moi, c’est la notion de temps dans notre travail qui est importante. Ce n’est pas qu’on est lent et qu’on veut faire traîner les choses. On a besoin de temps pour évaluer si ça marche ou pas. Il y a aussi une autre notion, à mon sens, qui est importante quand on parle d’esthétique : c’est que la forme, l’esthétique doit être au service du contenu, du propos, du point de vue et de la vision d’un réalisateur, d’une émotion aussi. Alors, il est nullement question d’imposer mon rythme.
DD : Est-ce que vous êtes en train de dire qu’il n’y aurait pas réellement de signature de monteur?
HG : La signature, c’est dans l’échange, dans la relation, dans l’accouchement qu’un réalisateur va faire de son film et c’est là que le métier, aussi, se révèle parfois très difficile. On fait la troisième écriture avec le réalisateur mais ce n’est pas notre film. On n’est que la gardienne ou le gardien du film. On peut beaucoup lui donner. Qu’est-ce que le film dit? Qu’est-ce qu’il veut dire? Lors d’une séquence dramatique dans un film, là où il y a du stress, tu coupes vite, tu mets de la tension. Tu le fais pour cette raison, pas parce que toi tu veux faire une belle coupe. Faire une belle coupe, c’est la première chose que l’on nous apprend mais c’est aussi ce qu’il y a de plus facile. Il vaut mieux qu’elle soit moins belle, mais on s’en fout, si elle sert l’émotion et le contenu, c’est celle-là qui faut garder.
Ce qu’il reste de nous (2004) de François Prévost et Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
AJ : Des fois, c’est mieux de ne pas couper. Une fois, pendant le montage de Ce qu’il reste de nous, Hugo Latulippe a dit : « Il y a quelque chose qui ne marche pas, on ne sent pas le Tibet. » Mais comme moi je ne suis jamais allée au Tibet, je ne voyais pas ce qu’il voulait dire. Puis il rajoute: « On ne sent pas la lenteur, on ne sent pas l’espace. » Là, j’avais compris. Il m’en avait suffisamment dit pour que je comprenne qu’il fallait que j’utilise moins de beaux plans mais que je les fasse durer plus longtemps.
Atteindre l’état de grâce
DD : Est-ce qu’il vous arrive de commencer un montage sans avoir tout le matériel en main?
RR : Ça arrive de plus en plus.
DD : Dans ce cas, alors, on peut facilement faire fausse route et s’apercevoir que la deuxième portion du tournage va dans un autre sens.
Pour la suite du monde (1962) de Pierre Perrault et Michel Brault, monté par Werner Nold
HG : Il faut faire une distinction entre la fiction et le documentaire. En fiction, comme tu as un scénario, tu peux monter en suivant les rushes puis tu fais un premier montage en suivant la première intention de l’auteur. C’est beaucoup plus difficile en documentaire. Je l’ai fait et j’aime moins ça. Je le fais quand on a des échéanciers très très courts, mais idéalement, il faudrait avoir tout le matériel, parce qu’il y a une écriture particulière au documentaire.
WN : Parce que n’importe quel plan peut être le premier plan dans un documentaire. Évidemment, il faut que tu les aies tous vus.
RR : Mais c’est intéressant de visionner au fur et à mesure. J’aime suivre le processus du tournage, commenter ou pas, mais je déteste dire aux réalisateurs quoi tourner, ce n’est pas du tout mon rôle.
DD : Combien de fois devez-vous voir une image pour saisir vraiment ce qu’elle veut dire? Parce qu’il peut aussi se créer, au bout d’un certain temps, un effet de saturation. Moi, j’aime prendre des pauses en cours de montage sinon je ne vois plus.
Pour la suite du monde (1962) de Pierre Perrault et Michel Brault, monté par Werner Nold
WN : Quand j’avais des difficultés avec une séquence, je la mettais de côté. Puis, après deux, trois, quatre jours, avec le recul, je la reprenais et généralement ça allait bien. Mais je vais vous raconter une histoire qui, aujourd’hui encore, m’obsède parce que je n’ai jamais compris comment ça fonctionne. Ça remonte à Pour la suite du monde. J’ai monté une séquence avec la scène de la bénédiction de la pêche. Il y avait beaucoup de matériel là-dessus avec la forge, le personnage d’Alexis et d’autres. Je monte une séquence qui finit par durer huit minutes. On la regarde et on a tous eu le frisson, tellement on trouvait ça extraordinaire et génial. Mais, évidemment, huit minutes, c’était complètement aberrant. Il fallait donc faire une séquence beaucoup plus courte. Je la ramène alors à une minute et demie, deux. Mais là, plus aucune réaction: elle ne veut plus rien dire. Comme j’avais du temps à l’Office, le luxe que vous n’avez plus, j’ai essayé de remonter cette séquence comme elle était à huit minutes. Je n’en ai pas été capable. On n’avait plus ce sentiment. On n’avait pas non plus les appareils pour garder en mémoire les plans tels qu’ils avaient été placés. J’étais donc incapable de retrouver cet état de grâce. Je suis reparti de ces huit minutes, j’ai essayé de les réduire : aucun effet encore. Finalement, j’ai fait refaire les rushes et j’ai remonté une séquence qui est dans le film aujourd’hui mais qui n’est rien à côté de ce qu’on avait vu quand elle avait huit minutes. On n’a jamais su pourquoi.
DD : L’état de grâce. Dès qu’on l’atteint pour une séquence, on dirait qu’on ne peut plus rien toucher. Ou sinon, alors, ce n’est plus la même chose évidemment et on perd cet état- là. Mais, est-ce que c’est parce qu’on y a touché ou parce qu’on ne peut pas vivre deux fois l’état de grâce avec la même séquence? C’est tellement délicat.
WN : Non, c’est parce qu’on y a touché. Ces sont des mises en relation. Si tu intervertis deux plans, ils disent autre chose. Si j’avais eu la mémoire des plans et de la longueur qu’ils avaient, j’aurais pu retrouver cet état de grâce.
Trahir ou ne pas trahir
DD : Abordons les questions d’éthique. Vous avez un personnage qui a confié au réalisateur des choses et vous allez avoir à couper dans ce qu’il a dit, donc le citer ou le citer hors contexte des fois même si vous allez toujours chercher à mettre ces paroles en contexte. Mais vous ne savez pas non plus si le tournage s’est fait dans les règles de l’art. Vous allez, finalement, avoir votre mot à dire et refuser même de faire un film qui vous semble ne pas respecter des règles d’éthique. Quels problèmes d’éthique vous avez rencontrés et où commence l’éthique pour un monteur?
AJ : Dans le cas du documentaire, avant d’être des personnages, les gens qu’on filme sont des personnes, des citoyens. On a envers eux deux responsabilités essentielles à mes yeux : on a la responsabilité de comprendre réellement ce que ces gens veulent dire. Dans un film, comme tu ne peux pas tout mettre, il faut que tu exclues des choses, mais si tu comprends vraiment ce qu’ils voulaient dire à ce moment-là, si tu connais bien le sujet, eh bien, tu ne les trahiras pas et tu le feras avec justesse. Notre deuxième responsabilité, c’est de ne pas chercher à piéger les gens.
Bacon, le film (2001) de Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
DD : Question délicate justement. Dans Bacon, le film, il y a un personnage avec une chaîne en or qui est très fier de ses porcheries. Il était présent à la première du film et, à la fin de la séance, il s’est levé scandalisé en disant « je ne savais pas que j’étais le méchant dans l’histoire ». Pendant le tournage, le réalisateur n’avait pas avoué au personnage qu’il allait avoir besoin de lui pour montrer le mauvais côté de la médaille, si on veut. Donc, qu’est-ce qu’on fait au montage?
HG : C’est la responsabilité du réalisateur.
AJ : Mais c’est aussi celle du monteur. On a eu d’énormes discussions en salle de montage, uniquement avec ce personnage. Même si je ne suis pas du tout d’accord avec lui, il est important de le respecter et de le laisser dire ce qu’il a à dire. Si on avait voulu le piéger, on aurait pu. Il a dit des choses épouvantables qui ne sont pas dans le film. Et je dois avouer ici, qu’il y a un plan dans le film – je ne sais pas si Hugo Latulippe est là, j’espère qu’il n’est pas là – que je regrette. C’est un plan qui dure trois secondes mais qui n’était pas nécessaire. Il s’agit d’un très gros plan sur ses yeux et, à mon avis, dans ce plan, il y a une condamnation.
DD : Éthiquement, ça va trop loin?
AJ : Oui, il y a une zone de fragilité et si c’était à refaire je ne le referais pas. C’était une décision commune et c’est correct. On l’a fait à ce moment-là de notre vie mais maintenant, quand je le regarde, je suis très critique par rapport à ce choix. Ça veut dire que j’ai avancé dans ma réflexion. Mais ces questions éthiques sont omniprésentes dans une salle de montage, surtout quand il est question de sujets un peu chauds.
Bacon, le film (2001) de Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
DD : Il y a des sujets plus difficiles que d’autres. Le film Bacon a permis un moratoire, ce qui est une bonne chose en soi. Mais pour faire un film controversé ou si on cherche à provoquer une controverse, est-ce qu’il faut sacrifier un personnage ou une vraie personne pour arriver à ses fins?
AJ : Non, jamais. On n’a pas le droit.
HG : L’être humain est plus important que le personnage? AJ : Bien sûr.
DD : Donc il faut sauver l’être humain?
AJ : Si c’est par souci d’efficacité pour le montage, il faut savoir se foutre de l’efficacité à un moment donné.
DD : Même si le film a moins d’impact?
RR : On est de plus en plus là-dedans par contre. DD : On est toujours à la limite.
RR : Moi, dans Bacon, j’avais eu de la misère avec ce personnage. C’est dommage parce que le film était correct et on n’avait pas besoin nécessairement de le manipuler. Des fois, on me dit que c’est pour la cause. Oui, peut-être, mais on a déjà vu ce que la propagande faisait pour la cause, pour toutes les causes. On a chacun nos causes. Dans le film de Richard Desjardins, L’Erreur boréale, il y avait aussi de la manipulation. Moi, en tant que monteur, je voyais très bien des trucs, la construction avec la musique. Denis Gheerbrant dit quelque chose d’intéressant: « Quand je suis dans une salle de montage, il y a deux portes derrière moi. Derrière l’une, il y a le personnage qui a été filmé et derrière l’autre, il y a le spectateur. Et moi, je suis entre les deux et je n’ai qu’à bien me tenir. » C’est sûr que, pour la clarté du propos, il faut manipuler les entrevues et jouer avec. On déforme toujours, c’est évident.
DD : Tu l’avoues.
Roger Toupin, épicier variété (2003)de Benoit Pilon, monté par René Roberge
RR : J’admets que, des fois, dans plusieurs films, Roger Toupin, ou Rosaire ou la petite nation, j’adoucis les angles des personnages pour les rendre peut-être moins désagréables, parce que leur côté désagréable ne les enrichit pas. D’autres fois, par contre aussi, je vais leur donner un petit côté désagréable, sans être méchant, parce que ça ne les dessert pas.
DD : Ça les rend plus humains.
RR : Ça fait juste nous les rendre plus riches.
HG : Par contre, tu gardes leur essence. Ce qu’Annie disait, c’est très important dans les deux démarches. Il s’agit d’être authentique par rapport au personnage.
DD : Avec ses contradictions aussi.
RR : Oui puis tu peux faire un clin d’œil. Un petit défaut par ci, par là. Mais il est très important que les personnages ne se sentent pas trahis lorsqu’ils se voient. On fait des films avec de l’argent de l’État, ce sont des fonds publics et ces gens-là se donnent sans être payés, on n’a pas de rapports professionnels avec eux. Un comédien, c’est autre chose, on le paye.
L’Erreur boréale (1999) de Robert Monderie et Richard Desjardins (Production ACPAV – ONF), monté par Alain Belhumeur
Question du public : Je voudrais revenir au film Bacon. Ce qui importe, il me semble, c’est la relation que le réalisateur a eu avec son personnage. Je pense aussi aux films de Michael Moore, à The Corporation, et à celui de Desjardins. Peu importe la raison pour laquelle ces films sont faits, il ne faut pas non plus tomber dans une espèce d’objectivité qui fait dire «il ne faut faire de mal à personne ». Dans le fond, on ne peut pas non plus être nécessairement gentil, notamment avec des personnages grossiers.
RR : Mais y a une différence entre cacher les grossièretés et…
Public: …Volontairement « démoniser » la personne.
RR : C’est une forme de style aussi. Moi, Michael Moore me fait rigoler mais il utilise les techniques du divertissement qui privilégie l’efficacité. Il fait son cirque mais c’est correct. Il y a quand même un talent de montage derrière. Puis il y a du contenu et on rigole. Ça fait du bien, comme société, d’avoir ces espèces de caricaturistes qui font rigoler et qui frappent. Je n’ai pas de problème avec ça parce que je suis dans son camp. Si j’étais dans le camp adverse ou si c’était le camp adverse qui faisait ça dans mon camp, peut-être que je la trouverais moins drôle aussi.
WN : Si on était membre de la NRA, on aimerait moins ça. Se censurer ou pas?
DD : Werner Nold, quand j’ai montré Avec tambour et trompettes à mes étudiants, ils se sont réjouis. Ils se disaient « ça y est, on peut faire des films comme ça, qui ont l’air de rire du monde ». Mais, dans les faits, lorsque le film a été montré aux personnages, eux- mêmes se sont trouvés fantastiques.
Avec tambours et trompettes (1968) de Marcel Carrière, monté par Werner Nold
WN : Quand on a fait Avec tambours et trompettes, on n’était pas tout à fait conscients, ni le réalisateur, ni moi, ni les caméramans, de tout ce que ça impliquait. C’est un congrès de zouaves qui a lieu à Coaticook en 1967 et on en a tiré un documentaire. Ils venaient tous de l’Ontario et ils ont monté leurs tentes à l’intérieur d’une cour d’école et nous on les filmait. Ils étaient joyeusement ridicules mais il faut dire qu’on les trouvait tous excessivement sympathiques. Pour ma part, je suis tout de même assez puritain et mon autocensure est plutôt forte. Donc, j’avais censuré un paquet de trucs, c’est-à-dire les caisses de bière qu’on ne voit pas, les bonnes femmes dans les tentes non plus, plein de choses ont été coupées, on avait fait une bonne job. Mais, malgré tous ces trucs coupés, quand le film était projeté, tout le monde riait et se bidonnait. Et puis, là, on commençait à avoir peur de le montrer aux zouaves. Pourtant, quand ils l’ont vu, ils ont été fiers d’eux. Je n’oserais plus toucher à ça maintenant. De toute façon, aujourd’hui, il est impensable de faire un film comme ça. Avec des comédiens peut-être mais pas avec du vrai monde.
DD : Est-ce qu’il faut montrer le film aux personnages avant qu’il ne soit montré au public?
WN : Je pense que ç’est toujours essentiel de le faire. Une fois, on a montré le film à peu près fini à un personnage qui ne voulait pas se voir dans le film. Comme à cette époque, on ne faisait pas signer des décharges, si une personne ne voulait pas être dans votre film, tu étais obligé de remonter pour l’enlever. Parfois, il peut y en avoir plus qu’un. Tu l’enlèves aussi. Avec pour résultat qu’à la fin, tu n’as plus de film. J’ai vécu ça une fois. Donc il faut faire signer des décharges. Mais même avec une décharge, il faut montrer le film aux personnages pour qu’ils puissent donner leur accord et qu’ils sachent ce que les gens vont voir.
HG : C’est plus qu’une question d’éthique, c’est une question de politesse aussi.
Roger Toupin, épicier variété (2003)de Benoit Pilon, monté par René Roberge
RR : Moi, j’ai vécu le problème inverse avec des personnages qui auraient voulu être dans le film et qui, en fin de compte, n’y sont pas. Ça pose aussi un problème éthique
parce qu’ils ont donné du temps, ils ont des attentes mais tu n’arrives tout simplement pas à les intégrer dans le film.
HG : Dans ce cas, moi, je dis au réalisateur d’appeler la personne, avant même que le film ne soit terminé, pour le prévenir.
WN : D’habitude, on lui remettait une cassette avec les bouts de rushes dans lesquels il était.
RR : En tant que monteur, on a un pouvoir énorme. Je peux rendre conne n’importe quelle personne intelligente ou le contraire. On peut jouer comme on veut. C’est notre responsabilité. C’est plus là que l’on doit retrouver une certaine éthique.
HG : Pour moi, c’est une évidence. Tu ne vas pas rendre une personne délibérément mauvaise ou lui donner le mauvais rôle. Je ne connais pas de monteur qui ferait ça.
DD : Même les spectateurs ne sont pas prêts à accepter ça. On peut sentir un malaise terrible dans une salle quand le monteur va trop loin. Ou le réalisateur. Donc, est-ce que vous tentez généralement de sauver les personnages, de ne pas les laisser se couler?
HG : Oui, en général, ça fait partie de notre métier. Ils deviennent nos personnages. On vit quotidiennement pendant des semaines avec eux. On les bichonne, on s’occupe d’eux.
WN : Ce qui est aussi dangereux c’est l’autocensure. Il ne faut pas dire : « ça je ne le mets pas dedans ». L’autocensure, pour moi, c’est quelque chose de pire que la censure réelle. Des fois, il m’est arrivé de me dire « non je fais pas ça » puis je le faisais pareil, en pensant que j’allais me faire censurer. Finalement, la question ne s’est même pas posée, personne n’a rien dit. Donc, c’était moi le censeur numéro un dans la pièce.
Défendre ses positions et ses principes
Question du public : Je suis monteur de films documentaires et de reportages pour la télévision. Cet été, j’ai monté un truc un peu bizarroïde qui m’a été vendu comme un documentaire, une espèce de télé-réalité, et dernièrement on m’a proposé de faire un vrai programme de télé-réalité. Là, j’ai dit non. L’éthique, elle est là aussi. Dans le domaine du reportage ou dans le cadre d’un magazine, il y a de vrais problèmes éthiques, beaucoup plus que dans le documentaire. En France où je travaille, il arrive régulièrement que le réalisateur me mette une certaine pression parce que le rédacteur en chef lui met une certaine pression qui vient du producteur ou de la chaîne. Il y a une espèce de facilité. On peut faire un reportage qui se passe en Irak, on suit un mec, on ne sait pas trop, puis tiens on va dire Al Qaïda, on va dire terroriste. Puis on nous glisse des petits mots comme ça et là ça devient un vrai problème.
Dans le documentaire, on travaille plus dans la durée. On peut aider le réalisateur et on le considère un peu comme un copain. On est dans des conditions confortables, entre gens bien élevés, on a des intentions et une éthique communes. Il y a déjà un fond d’éthique commun qui permet de travailler dans de bonnes conditions et peut-être de ne pas se retrouver trop confronté à des problèmes de conscience mais face à une responsabilité esthétique et éthique. Comme dans l’utilisation de la musique qui tue parfois le sujet et noie des faits intéressants ou encore les effets gratuits de montage.
Est-ce que vous vous êtes retrouvés dans un cas de figure où vous êtes en train de faire un montage et vous éprouvez un problème moral, profond? Comment on peut agir à ce moment? Avec toute la pression…
Avant le jour (1999) de Lucie Lambert, monté par René Roberge
RR : Quand j’ai fait la version de 52 minutes pour la télé d’Avant le jour de Lucie Lambert, il est évident que j’ai tué ce film. On n’avait pas le choix, financement oblige. C’était un film d’environ 90 minutes où le rythme lent est important, qui porte une réflexion sur le territoire, sur les gens qui vivent à Blanc-Sablon. Il aurait fallu recommencer à zéro et comme ça m’aurait pris un autre quatre, cinq mois de montage, c’était impossible. Je l’ai donc tué. En tant que monteur, ce sont les plus gros problèmes éthique et esthétique que je peux vivre et que je vis à chaque production. Avec Roger Toupin, épicier variété, notamment, qui faisait 95 minutes et qu’il fallait ramener à 52 minutes. C’est évident que tu viens de perdre quelque chose. En plus, la rythmique ne fonctionne plus.
DD : Est-ce qu’on pourrait demander à un autre monteur de faire la version télé?
RR : Non, je le fais parce qu’on essaie de limiter les dégâts au maximum. Mais c’est évident que c’est un énorme problème parce que ton financement n’est possible que si tu as la télévision. C’est pour ça que la profession a demandé que le documentaire puisse être produit pour le grand écran, que les réalisateurs puissent faire des films qui correspondent à leurs propres formats et qu’ils ne soient pas obligés de faire des 52 minutes. On a donc ouvert un programme pour les salles de cinéma. Enfin, le documentaire n’a plus besoin de la télévision pour être présenté en salle. Mais qu’est-ce qui s’est passé par la suite? On a amené la télévision au cinéma avec des films comme Voleurs d’enfance qui prennent la place des ceux qui s’étaient fait promettre qu’ils n’auraient plus besoin de la télé.
Un Fleuve humain (2006) de Sylvain L’Espérance, monté par René Roberge
Ça paraît un peu pessimiste ce que je dis, mais en ce moment, je me fais un fun fou de travailler avec Sylvain L’Espérance avec un budget minime. Je monte dans mon sous-sol parce qu’on n’a pas d’argent. Ce ne sont pas les meilleures conditions mais je retrouve le travail de création et de discussion, comme à la belle époque de l’ONF. Le prix de la liberté, en fin de compte, est un peu cher des fois.
DD : Par rapport à la question d’éthique, est-ce qu’il vous est arrivé de préférer abandonner un travail de montage en cours parce que le film véhiculait des mensonges ou des informations non vérifiées?
HG : Il y a à peu près huit, dix ans, je visionnais des rushes avec un réalisateur avec qui c’était la première fois que je travaillais. Au bout d’une semaine, je me suis rendu compte qu’on n’en avait pas du tout la même lecture. Je sentais qu’il y avait une distorsion dans l’analyse des rushes, que ce réalisateur twistait son affaire. J’ai dit au producteur : « on va diviser la facture en deux parce que je me suis engagée, parce que, malgré tout, j’ai fait un travail qui est valable, qui va bénéficier à la production, mais comme il faut que tu recommences avec quelqu’un d’autre, voilà ce que je te propose ». C’est comme ça que je m’en suis sortie et j’étais très soulagée parce que je ne me serais pas vue endosser ce film. C’est tellement important, pour moi, l’échange et la complicité avec un réalisateur. Si tu n’as pas la même lecture des choses c’est impossible. C’est la raison pour laquelle il faut absolument voir les rushes dans les deux premières semaines parce que c’est là que se trouve la première, la seule peut-être, vraie porte de sortie.
RR : C’est là que tout se décide.
WN : C’est terriblement déchirant de prendre une telle décision De dire « je lâche ». Je l’ai fait moi aussi une fois et c’est des moments terribles. On s’en souvient toute notre vie parce qu’il y a une espèce d’honnêteté vis-à-vis de soi en constatant qu’on ne peut pas continuer dans ces conditions mais il y a aussi un sentiment d’échec parce que tu te sens incapable de rentrer dans ce jeu. Donc, on charrie tout ça : cet échec, cette obligation d’éthique et de franchise. C’est extrêmement dur. Ça prend de l’éthique de la part d’un monteur de dire « non je ne montrai pas ce film parce que je n’aime pas les personnages ou je n’aime pas le sujet. Je ne veux pas m’embarquer là-dedans parce que si je m’embarque, je vais desservir le film et je n’ai pas envie de lui faire ça. »
RR : Il y a aussi moyen de discuter avec les gens. Moi j’ai vécu des situations qui pouvaient être difficiles, où je refusais de faire telle chose. Mais on peut aussi argumenter. Je ne fais pas que refuser : je discute également. Lorsqu’on me demandait «
c’est quoi être un bon monteur? » Je répondais bien sûr qu’il fallait de la patience mais aussi avoir une grande gueule des fois. C’est qu’il faut être capable d’argumenter, essayer de convaincre.
DD : Contrairement à ce qu’on peut penser, les réalisateurs ont besoin de ça. Ce ne sont pas les producteurs qui vont jouer ce rôle. C’est plus au moment du montage que ça se passe, en huis clos.
Pour la suite du monde (1962) de Pierre Perrault et Michel Brault, monté par Werner Nold
WN : Il m’est arrivé à quelques occasions d’avoir des problèmes avec des producteurs qui voulaient que j’enlève des scènes retenues par le réalisateur ou des commentaires rajoutés par lui. Mais je refusais au risque de me faire renvoyer ou de ne pas être payé. Moi, dans ma tête, j’ai toujours travaillé pour un réalisateur et non pas pour un producteur. J’ai une espèce de fidélité pour le réalisateur et les réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé m’ont toujours défendu. Une fois, j’ai monté un film pour la production anglaise de l’Office et le producteur qui considérait que je mettais trop de temps à faire les choses a fait des pressions pour obtenir mon renvoi du film. On se rapprochait bien sûr de la fin de l’ONF tel qu’il était à l’époque. Mais le réalisateur était content de ce que je faisais et il a dû se battre pour me garder dans l’équipe, comme moi je l’aurais défendu pour ne pas qu’on enlève quelque chose au montage sans qu’il ne soit d’accord. C’est un échange de loyauté, de fidélité, et je dirais d’amour finalement. Quand on y pense, en travaillant six mois avec un réalisateur dans une salle de montage, vous passez plus de temps durant cette période avec lui qu’avec votre propre femme. Il faut donc qu’il y ait une sacrée connivence, respect et amour entre ces deux personnes. Qu’il soit homme ou femme.
DD : Comment évolue justement votre travail avec les réalisateurs avec lesquels vous êtes habitués de travailler et comment passez-vous de l’un à l’autre? Autrement dit, comment abordez-vous la rupture dans la continuité ou la continuité dans la rupture?
RR : Moi, je vais toujours voir ailleurs. Avec Sylvain L’Espérance, par exemple, on est à notre quatrième film ensemble. Sauf que je travaille sur d’autres films et lui a sa vie aussi. C’est sûr que si je montais toujours avec le même réalisateur, jour après jour, année après année, à un moment donné, je n’apprendrais plus, je n’évoluerais plus. Ce sont les rencontres avec différents réalisateurs, différents monteurs, différents directeurs photo qui comptent. Manipuler la machine, ça, tout le monde peut le faire. Quand tu travailles avec Jacques Leduc ou avec Serge Giguère et quand c’est le réalisateur lui-même qui fait sa caméra, les problèmes sont totalement différents, les façons de monter aussi. Sans compter la relation que tu as avec chacun d’entre eux.
DD : Il y a aussi le lien que le réalisateur a avec ses plans.
RR : Avec le numérique, cette question se pose de plus en plus. Maintenant que les réalisateurs font leur propre caméra, un rapport très différent s’établit dans la salle de montage. Ils ont un attachement supplémentaire à leur matériel et il faut en tenir compte.
De la «beauté» des images
Question du public: J’essaie de me mettre dans la tête d’un monteur quand il regarde lesrushes pour la première fois. Quelles sont vos attentes à ce moment-là?
HG : Moi, je veux me faire toucher, je veux être intéressée. Je veux qu’ils m’apprennent quelque chose. C’est d’abord ça qui va venir me chercher. C’est après que je me demande si j’ai assez de matériel pour raconter l’histoire que cette séquence veut raconter ou dire ce que cette séquence veut exprimer. Ça se fait en deux temps.
DD : Est-ce que la qualité des images que vous avez au départ va en s’améliorant ou en se détériorant? Que ce soit celles tournées par des directeurs photo ou, comme dans bien des cas, celles des réalisateurs qui font eux-mêmes leur caméra.
Un Fleuve humain (2006) de Sylvain L’Espérance, monté par René Roberge
RR : Je fais souvent ce constat, qui est assez paradoxal : plus il y a d’heures de tournage, moins on a d’images, habituellement. En fait, c’est parce qu’elles ne sont pas choisies à l’avance, parce qu’elles ne sont pas réfléchies. On se retrouve alors carrément dans une jungle. Tu sais qu’il y a un bon plan quelque part et qu’il faut aller le trouver. Mais, à un moment donné, c’est normal de ne plus le voir. Moi, les plans doivent venir me happer. Tu ne dois jamais oublier les premières impressions que tu as eues. C’est pourquoi les premières réactions aux rushes sont tellement importantes. C’est là que tu décides vraiment si un personnage est intéressant ou non. Parce qu’au fur et à mesure qu’on travaille, on finit par les oublier. Alors, on retourne dans les rushes, et on se demande « mais pourquoi j’aimais ce plan? » Un beau plan, ça ne veut rien dire. Une carte postale non plus. Tout dépend du film et du contexte de la séquence. Il peut donc y avoir soixante douze milles beaux plans, et aucun qui rentre dans le film, comme il peut y avoir trois beaux plans et ils sont majeurs. C’est le film qui décide.
WN : Mais un beau plan est un beau plan en comparaison d’un qu’il l’est moins.
RR : En soi, oui. Mais j’ai vu des cadrages qui sont des cadrages non conventionnels et qui, dans tel film, étaient beaucoup plus valables qu’un beau plan conventionnel.
HG : Il y a des beaux plans puis il y a des beauty shots. Je ne sais pas si vous comprenez la différence entre les deux. Un beau plan a une émotion, un contenu, pas un beauty shot…
Roger Toupin, épicier variété (2003)de Benoit Pilon, monté par René Roberge
Intervention du public : En fait, on travaille avec de la matière déjà existante. On en fait un certain nombre de choses mais il y a une responsabilité qui est encore, à mon avis, bien plus grande, c’est celle de celui qui fait cette image-là. J’aurais tendance à croire qu’il y a un nivellement par le bas. Il y a un film qui a eu un succès fou cette année en France qui s’appelle Mondovino de Jonathan Nossiter. Il n’y a jamais eu la moindre critique sur l’image. Or, c’est un film qui a été tourné style « je prends ma caméra et je filme ». Je ne sais pas comment le monteur s’en est sorti. Tout le monde a trouvé que ce film était génial. Dans le fond, c’est un très bon film mais, encore une fois, on nous sert une façon de nous habituer à une image qui n’a pas de sens, qui n’a pas d’importance. D’autre part, une des choses que moi j’apprécie en tant que monteur, c’est quand j’ai un opérateur qui vient dans la salle, qui vient voir les rushes, qui vient peut-être même discuter. Nous sommes souvent coupés du reste de l’équipe alors qu’on fait partie d’une même chaîne, on travaille sur le même film. C’est hyper cloisonné et chacun agit dans un compartiment de la production. Comment ça se fait qu’on ne soit pas plus en relation, qu’on ne collabore pas plus ensemble?
Werner Nold en pleine démonstration en compagnie de Jean-Claude Labrecque et Michel Brault en 1980.
WN : Je voudrais faire un retour sur le passé. La grande valeur de l’ONF, entre les années 60 et les années 1995 -2000, c’est le fait qu’on ait tous appris sur le tas. Quand Gilles Groulx rentrait dans une salle de projection avec ses rushes, c’est toute la production française qui était là. Il y avait cinq, six caméramans, huit monteurs, cinq réalisateurs. Et là ça parlait longtemps. Moi, plus tard, quand j’arrivais avec mes copies de travail pour les montrer, une copie de travail à trois ou quatre étapes différentes, il y avait toujours du monde dans la salle de montage. Puis là, Gilles Groulx et tous les autres faisaient des remarques et avaient des critiques acerbes. C’était très dur à prendre. On se faisait carrément taper dessus. C’était une dure école et c’était très sérieux. Mais c’était le lieu qui pouvait permettre ça. Aujourd’hui, les gens sont trop éparpillés. C’était une situation idéale, mais il ne faut pas rêver, ça ne reviendra jamais.
DD : Qu’en est-il du rôle des edit doctors? Pour faire suite à ce que vous dites Werner, Fernand Bélanger me disait qu’il y avait deux pompiers à l’ONF qui allaient dans les salles de montage quand il n’y avait plus rien qui marchait : Jean Dansereau, son frère, et Claude Jutra qui était supposément un très bon pompier pour le montage. Est-ce que vous avez déjà entendu parler de ces gens qui seraient des spécialistes pour sauver des films ou pour régler un problème?
WN : Moi, je dirais qu’on ne sauve pas un film. Quand tu rentres avec de la merde, ce sera de la merde quand même, qui va peut-être sentir moins mauvais.
RR : Mieux emballée…
WN : Mieux emballée, mais je ne peux pas sauver quoi que ce soit. Je ne crois pas aux edit doctors non plus. Claude Jutra, qui avait dix fois plus de métier que n’importe lequel d’entre nous, était capable de régler bien des problèmes en salle de montage grâce à son expérience, son intelligence et un certain recul par rapport à ce qu’on faisait. Quand il était rendu dans un cul-de-sac et qu’il ne savait plus où aller, il relançait le tournage. Mais là, évidemment, ça devient de la co-réalisation.
HG : Werner a raison, on ne peut pas sauver de la merde mais on peut noyer du bon matériel. Ça se fait régulièrement. Reste que pour sauver un film, ça peut être utile de faire venir, en accord avec le réalisateur et le monteur, un spectateur expérimenté qui a un regard neuf.
Sons et silences
DD : J’ai une question à vous poser par rapport au son. Souvent, aujourd’hui, grâce au montage numérique, des copies off-line circulent avant même que le film soit fini, notamment pour les besoins de sélection en festivals. On demande alors au monteur de travailler le son, à tout le moins d’adoucir les coupes. Vous faites donc une bonne partie de montage sonore aussi, sans que ce soit très élaboré. Que pensez-vous de cette pratique? Finalement, on vous donne toujours le même temps ou même moins de temps pour monter le film, mais avec plus d’exigences.
RR : À une époque, les monteurs son étaient obligés de refaire entièrement le son parce qu’il était en magnétique. Maintenant, avec le son numérique, ils prennent nos fichiers. Malheureusement, dans plusieurs modes de production, ce sont nos fichiers qui deviennent la base du son. Ils vont les nettoyer mais pour ce qui est de rajouter, retourner réécouter les sons, voir s’il n’y a pas une voix off ici, c’est à nous maintenant que revient cette responsabilité. Et c’en est une grosse. J’aimais cette époque où le monteur sonore était plus impliqué et demandait à voir les rapports de son. Mais de plus en plus, ils n’ont plus le temps. Les délais sont trop courts. On ne leur laisse plus du tout cet espace créatif. Donc, c’est sûr qu’on se ramasse avec beaucoup de travail. Ça peut être lourd des fois.
Rosaire ou la petite nation (1997) de Benoit Pilon, monté par René Roberge
AJ : Moi j’adore ça. J’aime beaucoup accompagner un film jusqu’au mixage. C’est super important. L’accompagner avec des discussions avec le monteur sonore, avec des visionnements. C’est essentiel en fait.
WN : Je pense que c’est essentiel pour tous les monteurs. Mais moi, ce que je reproche le plus ces derniers temps au montage son, c’est la quantité, l’utilisation du son mur à mur. Autrefois, on travaillait des silences, on avait des moments de réflexion : ça a comme disparu. Il y a tout le temps de la musique forte. J’ai l’impression que ce sont les concepteurs son qui ont commencé ça et qui ont fini par saturer les choses. Autant avant on pouvait manquer de matière sur la bande magnétique, autant aujourd’hui c’est chargé et il y a un manque d’espace.
RR : Moi, en fait, j’adore le montage son. Je me retrouve toujours avec douze pistes de son et je ne suis même pas monteur sonore. Ce que je veux dire c’est qu’on se fait prendre là-dedans. Ensuite, les monteurs sonores prennent ce qu’on a fait et le rentrent dans leur machine et demandent « Eh bien, maintenant, où est-ce qu’on met la musique? » Évidemment, il faut retravailler tout ça, ce n’est pas notre boulot. Par contre, moi aussi je suis toujours là au mixage dans la mesure du possible.
De l’utilité de la transcription des dialogues
Question du public : Je ne sais pas s’il y a beaucoup de réalisateurs ou même des monteurs qui travaillent par écrit, qui retranscrivent leurs rushes. Mais si un réalisateur arrive avec son film construit sur papier à partir des rushes, est-ce que ça facilite votre travail ou est-ce que ça le ralentit?
HG : Si sa structure marche, c’est évident qu’on va aller plus loin, mais c’est rare que ça marche.
RR : Moi je dirais que ça ne marche jamais.
AJ : C’est une première hypothèse.
RR : Les réalisateurs ont souvent des intuitions. Ils vont savoir où placer les éléments. Ce n’est peut-être pas un plan précis à la minute, mais ils nous donnent quand même une certaine idée de ce qu’ils aimeraient. Mais ça reste limité.
Roger Toupin, épicier variété (2003)de Benoit Pilon, monté par René Roberge
WN : Moi, j’aime beaucoup la retranscription des dialogues parce que ça m’aide surtout à chasser les redondances. Parce que toute personne normalement constituée dit à peu près trois fois la même chose dans des termes différents. Et c’est extrêmement difficile de retrouver ces moments de redondance et de répétition à l’image. J’adorais qu’on me transcrive les dialogues et tout ce qui se disait dans le film. C’était pour moi un outil absolument précieux.
RR : Moi, ça ne m’est pas nécessairement très utile. Quand il s’agit de dialogues traduits, bien sûr, mais habituellement, je préfère revoir cinq, dix fois les images. Je ne serais pas capable d’arriver chez moi, de prendre tout le script et essayer de construire le personnage. Pour moi, c’est impossible. En plus, il y a des redites qui ne sont pas réellement des redites. Ça dépend du plan ou de comment telle chose est dite ou montrée. La caméra n’est peut-être même pas sur le personnage.
WN : Tu as raison et, en même temps, tu n’as pas raison. La retranscription des dialogues est pratique lorsque tu as monté une scène et que tu cherches un élément à rajouter. Si ce n’est pas écrit, tu ne le retrouves pas. Là, tu peux consulter un texte. Est-ce qu’il aurait dit telle chose? Dans ces retranscriptions, on peut lire: caméra arrêtée sur ce mot-là, mais le son continue. Souvent, quand on fait la synchronisation des rushes, on coupe ce bout de son-là et ça s’arrête là. Mais, par écrit, tu découvres qu’il va jusqu’au bout de la phrase. Sauf que, parfois, il n’y a plus d’image, mais on a le bout du son. C’est un outil assez exceptionnel.
DD : Moi, je n’ai jamais conçu un film sans le retranscrire et le réécouter. Ça me vient de Pierre Perrault. Ce n’est pas parce que je veux structurer le film par la parole, mais c’est qu’à force de l’écouter puis de l’écrire, tu arrives à une connaissance assez bonne de ton matériel pour, justement, être capable d’aider le monteur à se retrouver. Je fais toujours moi-même ma retranscription : le faire faire ne donne pas le même résultat.
Bacon, le film (2001) de Hugo Latulippe, monté par Annie Jean
AJ : Moi, je me mets des petits signets. Sur Avid, ça s’appelle des locators. J’écris toujours tous les débuts de phrases, ça me sert d’aide-mémoire. Souvent je vais les voir juste pour me remémorer.
RR : Ça nous oblige à retourner dans le matériel et à retrouver des choses qu’on ne cherchait même pas.
AJ : C’est pour ça qu’il faut re-visionner tout le temps. RR : Faut laisser la place aussi au hasard…
DD : Justement, pour ne pas oublier, Annie, tu disais que tu avais des cahiers pour noter tes premières impressions.
AJ : Et mes réflexions aussi. Mais je fais ça aussi en cours de montage. C’est comme un journal de montage dans lequel j’exprime également mes premiers doutes. Ça me permet de trouver des solutions. En écrivant, ça m’aide à réfléchir. Des fois, en fin de parcours de montage, je relis mes notes du début et je me dis « Il y avait cet élément que je trouvais fondamental. Il est où dans le film? ». Pour toutes sortes de raisons, je l’avais abandonné, probablement aussi parce qu’il fallait que je fasse place nette. Je retourne alors le rechercher. Tu te rends compte après que la réflexion n’était pas vaine.
HG : C’est quand on a quelques jours de plus qu’on peut chercher et retrouver ces dernières choses, des perles qui enjolivent le film. Sentir le final cut, ça ne doit pas juste consister à réviser les coupes qui sont là.
DD : Sur ces bons mots, je vous remercie tous et toutes pour votre participation.
Bernard Émond, un cinéaste moral: réflexions sur son cinéma documentaire
Exergues
Pour moi, la spécificité culturelle, c’est ce qui fait la richesse du monde.
Quand je tourne des films dans un quartier ouvrier de Montréal ou que je vais à la campagne, ce que je cherche, c’est une certaine saveur de l’existence.
J’ai souvent l’impression que le seul choix que la société contemporaine nous offre, c’est d’être des individus qui regardent la télévision entre deux visites au centre d’achat. C’est pour moi le non-sens le plus parfait. Et, c’est vrai, j’ai la nostalgie du sens.
Ce que l’on a perdu en solidarité sociale, au niveau du sens, on l’a gagné en liberté individuelle. Mais la liberté pour quoi?
Je me suis rendu compte que la science n’épuise pas le réel et, plus tard, que le cinéma et la littérature n’épuisent pas le réel non plus, qu’il y a dans la réalité une complexité, une subtilité devant lesquelles on ne peut qu’être muet d’admiration.
Au fond, l’opération la plus importante pour un anthropologue ou pour un cinéaste, c’est celle qui consiste à être conscient de son propre point de vue et à le remettre en question.
La télévision, qui finance maintenant les films et qui les rend possibles, refuse les mystères et en a peur. La télévision aime les dossiers, les sujets, la clarté. Or, ce n’est pas de la clarté, c’est de la réduction.
Il y a plein d’images qui ont été kidnappées, appauvries, vidées par la publicité.
Est-ce que l’on est encore capable de courir vers sa blonde dans un champ de blé sans se trouver complètement niaiseux?
Si jamais vous avez une narration de documentaire à faire, je vous donne la recette la plus certaine pour vous conduire au suicide: tous les commentaires de Chris Marker ont été publiés au Seuil, alors lisez-les et vous allez vous jeter en bas du Pont Jacques-Cartier.
Ce que j’ai le plus fait dans ma vie, plus que des films et de les monter, c’est de lire des romans. Je suis d’abord un lecteur.
Ce qui fait une œuvre d’art, c’est quand c’est plus complexe et plus subtil que ce que l’on pensait y mettre. C’est quand quelque chose se passe à travers nous dans le film. À la limite, c’est ce qui, pour moi, fait la différence entre un bon et un mauvais film.
Si j’étais résigné, je ne ferais pas de film. Je pense qu’en faisant des films, on peut sauver un peu de la beauté du monde.
J’ai besoin de sentir qu’il y a quelque chose de plus grand que nous: que ce soit la solidarité, le don de soi, le petit Jésus ou une nostalgie des républiques socialistes. Qu’il y a quelque chose qui peut orienter notre action, que l’on n’est pas seul et dans le non-sens. Ce qui me reste, c’est l’humanisme, l’espoir ténu que la dignité humaine vaut que l’on se batte pour elle.
Ma première vraie émotion cinématographique, c’est La Vie heureuse de Léopold Z, le premier film québécois que j’ai vu en salle. Je suis allé le voir avec une fille que j’avais envie d’embrasser et finalement, c’est le film que j’ai regardé.
Je pense qu’il n’y a pas de film ou de livre sans question morale.
Je n’aime pas beaucoup les gens qui méprisent leur jeunesse et qui disent «j’ai été marxiste, j’ai fait cette erreur–là.» Je peux peut-être dire maintenant que je ne suis plus marxiste au sens strict mais que j’avais certainement raison de l’être et que l’on a raison d’avoir ces convictions. Donc, ne comptez pas sur moi pour dénoncer mes péchés de jeunesse.
Aujourd’hui, il y a tellement de jeunes qui veulent être cinéastes. C’est sans intérêt. C’est faire des bons films qui est important. La carrière a tellement d’importance de nos jours. Maintenant, on forme des cinéastes. Pourtant, la meilleure façon de faire de bons films, c’est de quitter l’INIS et d’aller lire de bons livres et de voir de bons films.
Le chemin du documentariste, ce n’est pas de refuser le cinéma, mais au contraire, de l’utiliser, pour ne pas faire de cinéma.
On n’échappe pas à la fabrication, mais il faut le faire pour la bonne cause, toujours d’égal à égal, toujours dans le respect, toujours dans la connaissance.
C’est curieux parce que quand je parle de cinéma, c’est un idéal extraordinaire à atteindre et c’est à la fois quelque chose de terrible contre lequel il faut se défendre.
Il reste de moins en moins de ces gens qui ont ce grand art d’être eux-mêmes devant la caméra. Maintenant, tout le monde joue. On connaît tellement le pouvoir de la télévision.
J’ai un rapport d’amour haine avec mes films: un peu d’amour, beaucoup de haine. Je suis généralement très insatisfait de mon travail. J’ai plus de facilité de parler de mes mauvais coups, que je regrette amèrement. Pour moi, chaque film est une série de défaites. Heureusement, à la fin, il reste assez pour faire un film. Mais pas toujours.
Il y a quelque chose dans l’idée d’un Québec cosmopolite que j’aime beaucoup et il y a quelque chose dans le vieux fond canadien français que j’aime autant. Alors comment concilier les deux?
Au fond, j’étais prêt pour être anthropologue. C’est dommage que je n’aie pas persisté!
C’est un vice de faire du cinéma. C’est la pire des drogues. On me permet de faire un film après l’autre, ce dont je suis tellement heureux et étonné et c’est comme un fix. Ça bouffe ma vie de citoyen. J’essaie d’être un cinéaste responsable, de parler de choses importantes. Mais ça ne me laisse pas de temps pour l’action.
Je dois être un maniaco-dépressif que le cinéma empêche de prendre du lithium.
On peut trahir le réel mais on ne peut pas trahir une histoire: on en écrit une autre. C’est peut-être pour cela que j’ai plus de difficultés à vivre avec ce que je vois comme mes échecs en documentaire qu’avec les imperfections de mes films de fiction.
Ça fait déjà quelques années que je ne fréquente que des cinéastes et des écrivains, je commence à être un peu fatigué. Il est temps que j’aie une cure de vrai monde. Parce qu’au Québec parfois, on a l’impression que la moitié de la population fait un show pour l’autre moitié. J’ai envie de retourner voir l’autre moitié.
Introduction
Animateur: Cet après-midi, nous allons cheminer ensemble à travers l’œuvre documentaire de Bernard Émond en sa présence, en retraçant un par un l’ensemble des éléments qui constituent cette œuvre. Évidemment, nous allons permettre à Bernard de nous rapprocher de ses personnages, de ses lieux d’intérêt, si importants pour lui, de ses lieux de mémoire également et de ses thèmes de prédilection. On pourra alors juger de la cohérence de cette oeuvre. Souvent, les réalisateurs répondent qu’ils ne sont pas en mesure de l’évaluer, qu’ils n’en connaissent pas trop la logique et qu’ils partent seulement avec certaines intuitions. Ils ne se disent pas toujours conscients nécessairement de leur cheminement puisqu’ils sont à l’intérieur de ce processus de création. Nous allons donc voir avec Bernard comment lui regarde son oeuvre.
Merci d’avoir accepté l’invitation à faire ce parcours-là avec nous. Beaucoup de cinéphiles vous connaissent par votre œuvre de fiction, plus récente que celle de vos films documentaires. On sait à quel point le cinéma documentaire est toujours relégué au second plan et a rarement l’occasion d’être promu, reconnu, étudié.
Bernard Émond: Je me souviens d’ailleurs quand La Femme qui boit est sorti, j’étais vraiment scandalisé parce qu’on parlait plus de ce film que de tous mes autres mis ensemble. Alors, j’étais triste de constater cela même si c’est sûr que l’on est content quand on parle de nos films. Reste que je ressentais une injustice par rapport à mes camarades documentaristes. C’est une injustice qui se poursuit. Et, pourtant, à mon sens, c’est dans le documentaire que le cinéma québécois a fait sa marque la plus profonde sur le cinéma mondial.
Animateur: On parlera plus tard de ce rapport entre la fiction et le cinéma documentaire. Pour commencer, j’étais sûr que vous étiez né à Maniwaki ou ailleurs à la campagne, dans un village éloigné en province. Et puis là, je découvre que vous êtes né à Montréal en 1951, dans le Québec qui n’est plus ce qu’il est aujourd’hui. Est-ce que vous vous sentez citadin, homme de terre ou citoyen du monde?
B. Émond: Non, pas citoyen du monde. Alors là, absolument pas! Homme d’un autre siècle peut-être, certainement même. Non, je suis né à Montréal et j’ai un enracinement profond dans la terre et le passé québécois. Je suis toujours un peu étonné quand mes films passent à l’étranger, parce que j’ai l’impression de faire des films parfaitement locaux. Je ne suis donc pas né à la campagne. Je sais bien que la moitié du Québec vit en- dehors de Montréal et j’ai parfois l’impression que le cœur français du Québec vit ailleurs qu’ici.
Animateur: Pourquoi? Est-ce à dire que vous ne vous reconnaissez pas dans cette ville?
B. Émond: Non. J’y suis à l’aise. J’y suis bien. Mais je sens qu’il y a quelque chose de précieux qui est en voie de disparition que je retrouve plus facilement ailleurs: le Québec de mon enfance, le Québec des clochers. Vous savez, Pasolini en 1975, dans ses Écrits corsaires, parlait de la disparition de la culture traditionnelle italienne. Il disait : «Cette culture paysanne, cette culture ouvrière, ces patois, ces dialectes… Tous ça est en train de disparaître sous les assauts conjoints de la télévision et de l’éducation nationale.» Ses textes sont extraordinaires. Il était consterné par la disparition de la culture traditionnelle, de cette diversité-là. Et il disait que ce qu’il reste de la culture italienne, c’est essentiellement un ersatz de culture bourgeoise et des trucs importés.
Alors, je sens que la même chose se passe ici au Québec. Je n’ai pas de nostalgie pour le pouvoir des curés ou les familles de 18 enfants, ça c’est certain. Par contre, je sais qu’il y a quelque chose qui faisait la spécificité de la culture québécoise qui est en train de disparaître très rapidement. Pour moi, la spécificité culturelle, c’est ce qui fait la richesse du monde. Quand je tourne des films dans un quartier ouvrier de Montréal ou que je vais à la campagne, ce que je cherche, c’est une certaine saveur de l’existence. Alors, oui, je suis de Montréal mais je pense que tous mes films sont l’expression d’un lieu. Pour moi, l’idée du lieu et du lien avec la culture traditionnelle, c’est quelque chose de très important. Eh bon, j’ai été élevé par des curés. J’ai fait tous mes vendredis du mois jusqu’à l’âge de douze ans.
La perte du sens
Animateur: Justement, parlons des lieux de mémoire. Pour moi, la mémoire a une forme d’inconstance et elle est tout le temps en évolution. J’ai souvent l’impression, dès qu’on évoque la mémoire, qu’il y a une espèce de nostalgie de quelque chose qui n’est plus. Or, il y a bien quelque chose aussi dans le présent.
B. Émond: Oui, il y a quelque chose quand même dans le présent. Il reste que, comme d’ailleurs dans tous mes films, il y a un plaisir de regarder ce qui est. Mais vous disiez tantôt que l’on n’est pas toujours conscient des thématiques de notre œuvre. Je me suis rendu compte, il y a quelques années, que ce dont je parlais tout le temps, c’est de la perte du sens. S’il y a un sujet central dans mon travail, c’est bien celui-là. C’est autant l’univers englobant chez les Algonquiens que chez les anciens Canadiens Français: il y avait une vision du monde, un sens plein, un sentiment d’être dans un lieu et d’avoir une raison d’être, des choses à faire. J’ai souvent l’impression que le seul choix que la société contemporaine nous offre, c’est d’être des individus qui regardent la télévision entre deux visites au centre d’achat. C’est pour moi le non-sens le plus parfait. Et, c’est vrai, j’ai la nostalgie du sens.
Animateur: Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui le sens est plus diffus? Il est là, il est présent dans tout: même dans cette perte de sens, il y a du sens, non?
B. Émond: Oui. L’expérience contemporaine fondamentale, c’est la perte, et pas seulement au plan individuel, parce que l’on perd nos parents, nos enfants, nos amis et finalement notre vie. Sur le plan collectif aussi, puisque l’on assiste sur toute la planète à l’uniformisation qui est terrible. C’est l’expérience fondamentale, à mon avis, de l’homme contemporain: la perte du sens, la perte des repères. C’est probablement pour ça que dans mes films, j’ai toujours envie que cette question soit au centre. Ma façon à moi de retrouver le sens, c’est de le planter dans un lieu et dans un temps.
Animateur: À ce moment-là, est ce qu’il y a une perte de culture aussi?
B. Émond: Absolument.
Animateur: N’est-ce pas plutôt la nature de la culture qui change?
B. Émond: Un romancier américain extraordinaire avait eu cette phrase: «Capitalism burns off nuance in a culture». Le capitalisme détruit la nuance dans une culture. Je pense que c’est profondément vrai. Moi, je viens des sciences sociales, de l’anthropologie. C’est ma formation. J’ai pour métier et pour plaisir d’observer la diversité humaine, et je constate que la diversité humaine recule, qu’il y a mille mots dans le vocabulaire québécois qui ne sont plus compris par les jeunes gens. Quand je dis par exemple sainte table, il n’y a personne au-dessous de vingt ans qui sait ce que c’est.
Animateur: C’est un processus qui est – je ne veux pas dire irréversible – mais qui est là depuis longtemps et pas seulement au Québec: la disparition des sociétés dites traditionnelles.
B. Émond: Il faut retourner dans Le Capital de Marx, lorsqu’il décrit la disparition des métiers à partir du phénomène des enclosures, l’expropriation des outils, en fait, la naissance de l’individualité. Comment des gens qui étaient pris dans des réseaux familiaux, sociaux, de corporation, dans les solidarités sociales, se sont tous retrouvés expropriés de leurs terres, de leurs outils, et n’ont plus eu qu’à vendre leur seule force de travail. C’est le début de la déculturation telle qu’on la connaît. Alors, le capitalisme détruit. C’est ce qu’il fait depuis deux cents ans: il détruit les liens sociaux traditionnels, il détruit les réserves de sens, pour faire de nous des producteurs et des consommateurs. C’est le mouvement d’ensemble de la société occidentale.
Animateur: C’est le capitalisme ou l’industrialisation? Parce qu’on peut la voir aussi dans des sociétés dites communistes, cette même «désappropriation» de la personne.
B. Émond: Ce qui est étonnant, c’est qu’il y a eu jusqu’en 1989 persistance dans les partis communistes de réseaux de solidarité et d’amitié. Il y avait une vie sociale paradoxalement plus riche que dans les pays occidentaux. La chape de plomb de l’État prétendument socialiste n’avait pas empêché la persistance des liens sociaux.
Animateur: Est-ce que l’on peut faire le même parallèle avec le Québec de la période dite noire?
B. Émond: La période dite noire, elle était noire pour de vrai, c’est clair. Je n’ai aucune nostalgie de Duplessis, comprenez-moi bien. Maintenant, quand on va voir un vieux à la campagne et qu’on apprend à le connaître, il y a toutes sortes de subtilité dans la politesse… Il y a une complexité des liens sociaux et si on ne reconnaît pas cette complexité-là, ça ne sert à rien, on passe à côté. Comment un jeune homme qui dit «tu» à tout ce qui bouge peut avoir un lien avec cet homme-là? Le rapport est perdu, dès le départ. La nécessaire déférence. Mais, ceci dit, évidemment, ce que l’on a perdu en solidarité sociale, au niveau du sens, on l’a gagné en liberté individuelle. Mais la liberté pour quoi?
Animateur: Liberté à tout prix ou pas à tout prix? Ou solidarité à tout prix?
B. Émond: Je ferai comme notre ex-premier ministre Bernard Landry, je vais vous parler en latin: In medio stat vertus (la vertu est au centre).
Inspirations: Rossellini, Marker, Jean Chabot, Gilles Groulx
Animateur: Quelles ont été vos premières inspirations? Le cinéma de fiction, le cinéma documentaire, ou quelque part à mi-chemin?
B. Émond: En fait, ma première vraie émotion cinématographique, c’est La Vie heureuse de Léopold Z. C’est vraiment à mi-chemin. C’est le premier film québécois que j’ai vu en salle. Je suis allé le voir avec une fille que j’avais envie d’embrasser et finalement, c’est le film que j’ai regardé. C’était extraordinaire. Guy L’écuyer était formidable. C’était la première fois que je voyais le Québec au grand écran. Et c’est un Québec que je connaissais: les souffleuses, les églises, la veille de Noël, les matantes. J’étais absolument fasciné par ce film-là à cause des signes de reconnaissance et de l’humour très subtil qui est à mille lieux de ce que l’on peut voir à la télévision ces temps-ci. C’est très drôle. Je n’ai rien contre le rire, quand il est aussi fin.
Animateur: Il y a aussi un autre réalisateur très important à vos yeux: Roberto Rossellini, un des premiers de la vague néoréaliste italienne. Dans sa période plus introspective ou dans sa période plus néoréaliste?
B. Émond: Dans sa période Ingrid Bergman! Alors, à mi-chemin entre les deux périodes, pour trois films extraordinaires: Stromboli, Europe 51 et Un voyage en Italie. Évidemment, dans Stromboli, c’est facile. C’est une histoire de réfugiés qui s’installent sur une petite île de pêcheurs , où il y a des éléments de fiction et de documentaire, où l’on voit des images documentaires extraordinaires de la pêche au thon, la présence d’Ingrid Bergman…
Animateur: C’est facile pourquoi? Parce que c’est romancé? Parce qu’il y a Ingrid Bergman?
B. Émond: Parce que c’est à la fois un film de fiction et un documentaire. On voit immédiatement pourquoi j’aime ça. Mais dans Europe 51, il y a quelque chose de particulièrement bouleversant. C’est l’histoire d’une grande bourgeoise anglaise dont le jeune fils se tue et qui échappe peu à peu à son milieu familial. Elle a un ami journaliste communiste qui lui dit qu’il connaît une famille d’ouvriers dont le petit garçon est très malade, qu’ils ont besoin de médicaments et qu’elle pourrait peut-être leur en acheter. Alors, elle, qui vient de perdre le sien et qui est toute à sa peine, dit bien sûr. Elle se ramasse dans cette famille ouvrière et, peu à peu, elle va découvrir le monde ouvrier. Elle se lie d’amitié avec une femme qui travaille en usine et va même la remplacer quand elle est malade. Elle se lie aussi d’amitié avec une prostituée. C’est donc l’histoire d’une bourgeoise qui quitte son milieu et qui découvre how the other half lives et qui en est bouleversée. Sa famille la fera interner en disant qu’elle est folle. À la fin du film, dans l’asile d’aliénés, les prolétaires qu’elle a aidés viennent se rassembler sous sa fenêtre pour lui dire adieu.
Animateur: Il y a un côté mystique.
B. Émond: Absolument. Mystique mais elle refuse la foi. C’est un film sur la bonté. Ingrid Bergman est plus belle que jamais sans maquillage, dans un jeu d’une grande sobriété. Et il y a ces séquences, où l’on entre dans ces ménages ouvriers, ces images presque documentaires où la grande bourgeoise découvre les quartiers ouvriers de Rome. Il y a là, à la fois, un véritable amour du cinéma, une histoire qui est une vraie histoire, des images documentaires qui sont de vraies images documentaires et une complexité. Puis, finalement, il y a la grande question morale qui est au centre du film. Je pense qu’il n’y a pas de film ou de livre sans question morale.
(Projection d’un extrait de Europe 51.)
B. Émond: Ce qui arrive à Ingrid Bergman dans Europe 51, c’est ce qu’on rêve de faire en documentaire, en fiction aussi: que les écailles nous tombent des yeux, que les spectateurs voient quelque chose. Ce qui m’attire le plus chez Rossellini, c’est d’abord l’exigence morale. C’est le fait qu’il n’ait pas fait de film sans poser de question morale.
Animateur: Est-ce que Rossellini cherchait à donner une conscience à une certaine Europe bourgeoise avec ce film? De rappeler au monde un réel qui peut-être commençait à lui échapper?
B. Émond: Rossellini était hanté par l’idée du bien, du bien commun. Ses films de cette époque m’offrent tout ce que je cherche dans une œuvre d’art: de la beauté, un questionnement moral, une quête de sens, une comédienne extraordinaire, une prise sur le réel.
Animateur: Le cinéma italien de cette époque, en général, a été très important.
B. Émond: C’était une époque privilégiée parce que c’était aussi un cinéma qui trouvait son public.
Animateur: Donc, quand on voit du Rossellini, on se dit «Je veux faire du Rossellini.»
B. Émond: Non. Je pense que si j’ai eu des influences, elles sont du côté de Chris Marker, de Jean Chabot, de Gilles Groulx. Quand j’ai découvert le documentaire québécois, j’ai été fasciné. 24 heures ou plus est un film extraordinaire, un film fabuleux. La Fiction nucléaire de Jean Chabot est un des films que je place le plus haut dans la cinématographie québécoise. Évidemment, on voit tout de suite la narration qui se situe au niveau politique et les influences que j’ai eues quand j’ai commencé à faire du documentaire. D’ailleurs, on peut bien voir l’influence de Jean Chabot dans la narration de Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces, une narration qui est au vous. Ce n’est pas seulement Chabot, c’est aussi Georges Perec dans Les Choses, c’est aussi Jacques Ferron dans Papa Bosse.
Question du public: Comment voyez-vous le travail de Jean Rouch?
B. Émond: C’est un grand maître. Quand j’étais au département d’anthropologie de l’Université de Montréal dans les années 70, j’ai eu la chance d’assister à plusieurs de ses conférences et à plusieurs de ses films. Mais je ne suis pas un spécialiste de Rouch et je ne peux pas dire que j’ai été attiré par son travail autant que par celui de Chris Marker que je connais beaucoup mieux. Alors, dans mes grands anciens, c’est sûr qu’il est là comme Pierre Perrault. Mais Groulx plus que Perrault, et Marker plus que Rouch. Je me sens plus près de Groulx d’une certaine façon par les racines, par le travail de fabrication et de montage.
Premières images: les années GIV
Animateur: Parlons de vos premiers errements et de votre période militante.
B. Émond: Dans les années 70, j’ai eu le privilège d’être l’un des pères fondateurs d’un groupe qui a fini par devenir un groupe féministe. C’est le Groupe d’intervention vidéo (GIV), qui à l’origine était un groupe mixte. On passait beaucoup de temps en réunion à savoir comme on devait finir les films. On ne les montrait pas beaucoup, mais on en a fait quelques-uns, dont Trois mille fois par jour, qui porte sur la division du travail, un film marxiste bon teint réalisé en 1975. Ça commence sur des diagrammes d’ergonomie, avec évidemment la musique pour cordes, percussions et célesta de Bartok. Je ne donnais pas dans la dentelle.
(Projection d’un extrait de Trois mille fois par jour.)
B. Émond: Le film est constitué d’une série d’entrevues avec des travailleurs et des travailleuses qui traitent de la parcellarisation du travail. Alors on passe de la division assez simple du travail dans une shop de textile à l’automatisation du travail au bureau de poste, avec l’arrivée des codes postaux.
Animateur: Ces films, qui les voyaient, à qui étaient-ils destinés?
B. Émond: Ils étaient essentiellement projetés par des professeurs marxistes dans les Cégeps et accessoirement par quelques syndicats.
Animateur: Donc, c’était leur utilité première.
B. Émond: Absolument. On ne voulait pas faire d’art. D’ailleurs, on ne signait pas les films et il n’y avait pas de générique. Ce qui est important pour moi, c’est l’expérience de l’altérité. Un jeune petit bourgeois qui n’était pas vraiment sorti de chez lui, tout à coup, va poser des questions à des gens qu’il n’aurait jamais rencontrés autrement. Or, quelle que soit la valeur de ces films, pour moi, ça a été important. J’ai entendu une autre musique, une autre langue, d’autres façons d’être. Par-delà l’engagement politique dont il m’est resté quelque chose, il y a cette découverte des autres.
Animateur: Donc, c’était un rappel nécessaire. Autour de vous, autour du Groupe d’intervention vidéo, vous sentiez qu’il y avait un silence, que tous ces autres-là n’étaient pas représentés. La télévision n’avait pas encore explosé comme elle a explosé de nos jours. Est-ce que vous vous sentiez seul dans votre coin en train de faire ces films?
B. Émond: On était tellement conscients de faire des choses importantes que ça n’avait pas d’importance.
Animateur: C’est-à-dire que le militantisme suffisait?
B. Émond: C’est assez loin cette époque, mais je n’aime pas beaucoup les gens qui méprisent leur jeunesse et qui disent «j’ai été marxiste, j’ai fait cette erreur–là». Je peux peut-être dire maintenant que je ne suis plus marxiste au sens strict, mais que j’avais certainement raison de l’être et que l’on a raison d’avoir ces convictions. Donc, ne comptez pas sur moi pour dénoncer mes péchés de jeunesse.
Animateur: Y a-t-il eu d’autres péchés de jeunesse?
B. Émond: Oui. Il y a des films absolument pas montrables. Mais, c’était un apprentissage.
Animateur: L’apprentissage du métier?
B. Émond: C’était vraiment l’apprentissage de la technique. On ne voyait pas ça comme un métier. Je n’avais jamais à l’époque l’intention de devenir cinéaste. On ne faisait pas une carrière, on faisait des tapes. On faisait des vidéos. Les gens qui tournaient des vrais films sur pellicule 16mm ne nous aimaient pas beaucoup et ne s’occupaient pas de nous. C’était bien correct. Mais cette idée de faire carrière, d’être cinéaste, ne nous préoccupait pas. Aujourd’hui, il y a tellement de jeunes qui veulent être cinéastes. C’est sans intérêt. C’est faire des bons films qui est important. La carrière a tellement d’importance de nos jours. Maintenant, on forme des cinéastes. Pourtant, la meilleure façon de faire de bons films, c’est de quitter l’INIS et d’aller lire de bons livres et de voir de bons films.
Animateur: Donc, l’enseignement du cinéma, ce n’est pas la panacée, quoi?
B. Émond: L’enseignement du métier, ce n’est sûrement pas la panacée. Il n’y a rien qui va remplacer 500 soirées à la Cinémathèque. Rien! C’est ça qui est essentiel dans une formation de cinéaste. On dit toujours qu’il ne faut pas manger trop salé, qu’il faut faire attention aux OGM. Mais il faut aussi faire attention à ce que l’on se met dans la tête. On a demandé un jour à John Burger, le critique d’art et romancier britannique magnifique, qui vit en France: «Comment on fait pour reconnaître une bonne œuvre d’art?». John Burger a répondu: «Il n’y a pas de recette. Il faut juste avoir vu un million de peintures.» Et il faut avoir vu mille films, lu mille livres au très minimum. C’est ça l’aspect le plus important de la formation de cinéaste.
Animateur: Est-ce que cette culture peut écraser, voire paralyser?
B. Émond: Ça paralyse dans la mesure où l’on a la tête enflée. Mais si on se dit que l’on n’atteindra jamais la hauteur des grands, mais qu’on y va quand même, ça va.
D’opprimés à oppresseurs
Animateur: Dans les années 80, vous avez repensé votre engagement?
B. Émond: J’ai enseigné l’anthropologie dans des Cégeps. Puis, j’ai eu une grosse peine d’amour qui m’a fait regarder les offres d’emploi dans le Grand Nord et je suis allé travailler chez les Inuits à Salluit. J’y ai passé un an pour leur enseigner le maniement des appareils alors qu’ils commençaient leur propre télévision. Ensuite, pendant une période de cinq ou six ans, j’ai beaucoup travaillé pour Inuit Broadcasting.
Animateur: Donc, ce Grand Nord a été plein d’enseignements.
B. Émond: Je pense que c’est peut-être ça mon expérience fondatrice. Vraiment, le désarroi que l’on éprouve à regarder quelque chose sans comprendre. Et on ne parlera jamais assez des bienfaits de la solitude. J’ai lu beaucoup. J’ai marché beaucoup. Quand j’ai fini mon travail dans le Grand Nord, je pense que j’étais prêt à faire mes propres films.
Animateur: On sait que, chez les Inuits, il y a toujours cette idée de disparition qui est là, de cette communauté qui est en butte à la modernité, aussi à la présence de l’homme blanc, et à la dépossession de leur culture traditionnelle. C’est là que vous avez établi un lien avec le Québec.
B. Émond: Absolument. Parce que je découvrais avec effroi que je n’étais pas juste un minoritaire. J’en ai parlé dans un autre film, La Terre des autres. Je découvrais que je faisais partie des méchants, que je faisais partie des colonialistes blancs, que je ne comprenais rien, que j’étais un représentant de la culture dominante. Et ça, ça a été un grand choc, parce que nous autres, les Québécois, on est habitués d’être les victimes. Et on aime ça. Être victime, c’est être du côté du droit. C’est formidable d’être une victime. Ça simplifie les choses. Or, de se rendre compte de la vraie nature de nos rapports avec les autochtones, de découvrir que nous ne sommes pas seulement les victimes des méchants Anglais, que nous sommes aussi un peu les oppresseurs… ça rend les choses beaucoup plus compliquées. On n’a pas massacré les Indiens comme l’ont fait les Américains, mais l’histoire est ce qu’elle est.
En même temps, je me sentais très coupable d’amener la télévision dans le Nord, même à la demande des Inuits. Plus je travaillais à enseigner la télévision et la vidéo là-bas, plus j’avais des doutes. Et, même aujourd’hui, je me dis qu’il n’aurait jamais fallu faire ça. C’est la radio qui est importante dans le Nord, c’est la radio qui est près de la culture traditionnelle. Ils ont donc maintenant leur propre télévision, où ils copient allègrement les modèles du Sud. En ce temps-là, les Inuits aimaient Dallas et ils me demandaient si c’était comme ça dans le Sud. Ces années ont été précieuses. Je n’ai pas arrêté de me sentir coupable. En même temps, qu’est ce que l’on peut faire contre la télévision? Fermer son poste.
Animateur: Vous avez donc vécu un choc culturel, un choc émotif personnel. En passant du statut de victime à celui de coupable, on devient ainsi tour à tour opprimé et oppresseur.
B. Émond: C’est une découverte assez particulière. D’une part, j’avais l’impression de connaître les Inuits parce que j’avais lu tout ce que j’avais pu trouver à leur sujet. Mais je me rends compte que, bien que ces lectures préparent à recevoir un peu la réalité, elles n’épuisent pas le réel. Ce choc a donc été une relativisation de mon rapport aux sciences humaines, à l’histoire et aussi au cinéma. Alors, tout ce que je pouvais avoir comme certitude à ce moment-là s’écroule. C’est probablement ça qui a préparé le terrain à ce que j’ai fait plus tard.
Filmer la dignité: Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces
Animateur: Justement, on va arriver au plus tard avec Ceux qui ont le pas léger (…). C’est un film qui a été commencé au début des années 90. Au départ, il y a une anecdote. Est-ce que tout film commence par une anecdote?
B. Émond: Je me rappelle de mon ancien maître, le professeur d’anthropologie Asen Balikci, qui a été un des responsables de la série Netsilik. C’était mon premier cours à l’université: Ethnologie 101 avec Asen Balikci: figure imposante, œil de verre, accent bulgare. Avec sa veste d’armée il avait l’air d’un vrai anthropologue. Il s’installe, nous regarde, puis dit: «Aimez-vous les commérages? Si vous n’aimez pas les commérages, sortez! Il n’y a pas d’anthropologie sans commérage.» Ce qu’il essayait de nous dire, c’est que l’anecdotique, la petite histoire, le petit fait vrai, tout ça a beaucoup d’importance. Que de voir un petit fait chez les Inuits, c’est plus important pour un anthropologue que de lire Le cru et le cuit, mettons. Donc, ce film part d’une anecdote. Je suis un petit gars d’Outremont, mais toute ma famille vient d’Hochelaga. Alors, mes parents ont été, en langage social, en mobilité sociale ascensionnelle. Mais n’imaginez pas une maison sur la montagne, plutôt un quatre pièces sur la rue Bernard. Moi, j’ai voulu faire l’artiste. Je suis retourné d’où eux sont sortis parce que je n’avais pas les moyens de vivre ailleurs.
Un jour, je suis allé me faire couper les cheveux chez mon barbier, qui était à trois maisons de chez nous, et Guy, que l’on voit dans le film, avait l’air tout triste, lui qui était de nature plutôt gaie. Il me dit: «Henri est mort. Ah, tu ne l’as jamais rencontré? Il était ici tous les après-midi.» Moi, qui me faisais couper les cheveux le matin, je ne l’avais jamais rencontré. Guy commence alors à me raconter l’histoire. Henri est un vieux du quartier, pas très intelligent, un peu simple d’esprit, qui ramassait de la scrap. Comme il ne venait plus dans son salon, Guy s’est inquiété et s’est mis à sa recherche puis a fini par le trouver à la morgue. Guy était en tabarnak, parce qu’il dit: «S’il était mort avec un veston et une cravate, ils auraient retrouvé sa famille tout de suite. Mais, comme il avait l’air d’un robineux, ils ne se sont pas forcés le cul. Ils allaient l’enterrer de façon anonyme si je ne l’avais pas retrouvé.»
Là, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai vu une histoire. J’ai posé toutes sortes de questions sur Henri. Et, plus Guy me racontait l’histoire de cet homme – plus ordinaire que ça tu meurs – plus j’avais envie de faire un film, une sorte de monument à sa mémoire, simple et digne. Radio-Québec venait de lancer un concours, un appel de documentaires, qui s’appelait Documentaires en vue. J’ai soumis un projet et, miraculeusement, on m’a accordé les fonds pour le réaliser.
(Projection d’un extrait du film Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces.)
B. Émond: On voit un peu le dispositif: des entrevues avec des gens qui ont connu Henri, une narration lue par Pierre Falardeau, une espèce de commentaire poétique, l’artiste qui ramasse des matériaux pour faire un monument à Henri, des photos de famille. En fait, c’est un film qui a été construit vraiment par étages, très écrit, où il y a toutes sortes d’éléments de fiction. L’appartement d’Henri, c’est une reconstitution, bien entendu.
Animateur: Il a fallu aussi reconstituer ses pensées parce que le personnage n’existe plus.
B. Émond: C’est formidable de faire un documentaire sur quelqu’un qui n’existe pas. Je sais que les gens de sa famille étaient contents du film. Ça m’a d’ailleurs surpris, parce que c’est un film assez arty. Il y a toutes sortes de magnifiques coïncidences: ses neveux que l’on voit à l’écran font le métier de scrappeur. C’est quand même extraordinaire. Ils ont une cour à scrap sur la Rive-Sud, alors que leur oncle Henri ramassait de la scrap à petite échelle et pour pas d’argent. Je travaillais aussi avec une artiste qui travaillait avec des déchets. Ça se tenait. L’histoire de la narration de ce film est quelque chose dont il faut parler aussi parce qu’elle n’était pas dans le scénario original. C’est arrivé par la suite.
Animateur: Ça s’est imposé comment?
B. Émond: J’avais écrit un texte de trente pages dans lequel j’expliquais toutes les raisons qui me faisaient vouloir faire ce film et c’est ce qui m’a fait obtenir mon financement. Après le tournage, je me suis dit que je n’avais pas filmé toutes les choses dont je parlais, notamment sur la dignité humaine. Je n’avais que des souvenirs sur un vieillard. Ce n’était pas inintéressant, mais ça ne levait pas. Alors, j’ai eu l’idée de tourner des choses en vidéo et d’écrire une narration qui partait sur l’idée de vidange, de déchet, de non-existence.
Animateur: C’est un des films qui vous est le plus proche?
B. Émond: Si on me disait que tous mes films allaient disparaître sans laisser de traces et qu’on me donnait le choix d’en garder un, je pense que c’est celui-là. Plus que les films de fiction encore. Pour moi, c’est une espèce de miracle ce film.
Animateur: Parce qu’il rassemble beaucoup des questions qui vous préoccupent?
B. Émond: Oui, et sous une forme poétique. Le côté formel du film est intéressant à mon avis, les différents étages, les textures, l’utilisation de la vidéo.
Question du public: J’ai trouvé intéressant que vous disiez qu’il y avait des parties de fiction. Vous n’avez pas eu une sorte de problème moral justement à reconstituer un univers qui n’était pas exactement celui de ce bonhomme-là?
B. Émond: Non. On a reconstitué son appartement d’après des indications que sa famille et le coiffeur nous ont données. De toute façon, le cinéma est un art de fabrication. Le cinéma documentaire doit fabriquer de la vérité. Ça a l’air parfaitement contradictoire, mais c’est ce que l’on doit faire. On n’échappe pas à la fabrication, on n’échappe pas au simulacre, on n’échappe pas aux choix. Alors, l’idée est d’utiliser toutes les stratégies du cinéma pour dénoncer ces stratégies-là, puis d’essayer d’arriver à quelque chose qui ressemble à la vérité. C’est un chemin tortueux, mais c’est le seul. Il ne faut pas imaginer qu’il n’y a pas de mise en scène dans Roger Toupin. Au contraire, c’est un film qui est parfaitement mis en scène. C’est du cinéma d’un bout à l’autre, mais c’est un cinéma dont il se dégage un parfum de vérité extraordinaire. Pour moi, le chemin du documentariste, ce n’est pas de refuser le cinéma, mais au contraire, de l’utiliser, pour ne pas faire de cinéma.
Animateur: Est-ce que la vérité est palpable? Souvent c’est l’âme des personnes qui vous intéresse. L’âme, c’est quelque chose qui est presque magique.
B. Émond: J’ai plutôt envie de parler d’un goût. La vie goûte quelque chose. Quand je regarde ce film, je pense qu’il y a quelque chose du goût de la vie d’Henri, de sa saveur, de son époque, du quartier. D’entendre parler ses neveux scrappeurs, ça goûte. Il y a une espèce de vérité qui nous parle de ce qu’est Hochelaga-Maisonneuve dans ces années-là, il y a une espèce de vérité qui nous parle de ce que c’est d’être un homme sans importance. Quand ça goûte quelque chose, je suis content.
Animateur: Même quand ça goûte amer?
B. Émond: Même quand ça goûte amer. Je n’ai pas de misère avec l’amertume.
Question du public: J’ai vu dans cet extrait – je n’ai pas eu la chance de voir ce film – qu’il y a toujours une volonté de justice, à travers deux petits détails: faire ce film pour une personne qui n’a pas existé pour les autres, lui donner une sorte de vie. Aussi, quand vous parlez des déchets qui n’ont aucune importance, ce sont eux qui vont donner une preuve de notre existence.
B. Émond: Effectivement, je m’intéresse à ce qui est petit, à ce qui est caché. C’est quelque chose de tellement petit la dignité. C’est pas grand-chose quelqu’un qui se tient debout, puis qui est un homme, juste un homme. Tout un homme.
Filmer d’égal à égal
Animateur: Est-ce que l’on vous a reproché, avec ce film ou avec les autres, de faire un cinéma misérabiliste?
B. Émond: Si l’on m’avait dit ça, j’aurais été très fâché. Je ne fais vraiment pas un cinéma misérabiliste.
Animateur: Qu’est-ce que le cinéma misérabiliste justement?
B. Émond: La Bête lumineuse de Pierre Perrault, qui est un film que je déteste profondément.
Animateur: Film pourtant consacré et tant admiré par beaucoup de cinéphiles.
B. Émond: Il y a des choses qu’il ne fallait pas montrer. Cette espèce de regard supérieur du gars qui regarde les autres se saouler la gueule et faire des insanités, cette espèce de mythification de ce qu’il y a de plus bête dans la nature humaine. Je déteste ce film profondément, autant qu’il y a des films de Pierre Perrault que j’adore.
Animateur: Parce qu’il y a de l’indignité? Comment doit-on alors filmer l’indignité? Est- ce qu’il faut ne pas la filmer?
B. Émond: Il y a des cinéastes qui le font très bien. À l’époque où j’ai fait mon film sur la vieillesse au centre d’accueil où ma mère est morte, il y avait une exposition de photo de Donigan Cumming dont celles, grandes, de cette femme extraordinaire qui était comédienne et qui lui a permis de la photographier nue. C’est une image du vieillissement, de la déchéance du corps d’une telle cruauté que, moi, je n’aurais jamais été capable de filmer. Mais j’étais vraiment content que lui ait photographié ça, parce qu’il restait la dignité à travers la déchéance. On sentait l’âme humaine. Moi qui suis assez pudique dans mes documentaires, je ne peux pas faire ce genre de travail mais j’admire ceux qui arrivent à le faire. Il a photographié cette femme qu’il connaissait depuis longtemps. C’est toute la différence: cette espèce d’intimité, de confiance, de connaissance. Et, c’est le fait de filmer d’égal à égal et non pas de haut en bas. Ça, c’est fondamental.
Animateur: Jean Rouch disait: «Ceux qui sont filmés ont les mêmes droits que ceux qui filment.»
B. Émond: Absolument. Je le crois. Combien de fois, dans mes documentaires, j’ai refusé de tourner certaines choses, dit au cameraman d’arrêter de tourner pendant que les gens allaient pleurer.
Animateur: Qu’est-ce que l’on doit faire quand quelqu’un pleure face à la caméra?
B. Émond: C’est possible de le montrer. Mais j’en ai tellement peur. Je ne veux pas jouer les larmes. Il y a quelque chose qui me fait très peur dans le documentaire, c’est de faire du cinéma.
Animateur: L’exploitation du sentiment?
B. Émond: C’est curieux parce que quand je parle de cinéma, c’est un idéal extraordinaire à atteindre et c’est à la fois quelque chose de terrible contre lequel il faut se défendre.
Animateur: Il faut se défendre contre la fabrication?
B. Émond: Oui. On n’échappe pas à la fabrication, mais il faut le faire pour la bonne cause, toujours d’égal à égal, toujours dans le respect, toujours dans la connaissance.
Animateur: D’où l’exigence de morale.
B. Émond: L’exigence de morale, certainement. Mais je n’ai pas toujours réussi, sans avoir été immoral, à être à la hauteur de cette exigence. Mais c’est ce que je souhaite, en tout cas. Je souhaite à tous les gens qui vont se faire filmer, de l’être par des gens comme Lucie Lambert ou Benoit Pilon, cinéastes dont j’admire le travail, le respect, le sens de l’observation. Un des plus beaux films de ma vie, c’est le magnifique Marie Uguay de Jean-Claude Labrecque, un film d’une profondeur formidable. Marie Uguay, c’est une grande artiste, une grande poète. Jean-Claude est en face d’elle et lui dit: «Tu vas mourir? Parle-moi de tes poèmes. Je t’écoute. Je vais être tout là. Je vais rester pendant des jours s’il le faut, mais parle-moi.» Quel film!
L’instant et la patience, ou comment se réconcilier avec l’idée du vieillissement
Animateur: Après Ceux qui ont le pas léger (…), il y a L’instant et la patience. D’où vient ce titre?
B. Émond: J’ai tiré ça d’un roman policier italien. Je ne me rappelle même pas du titre ni de l’auteur. Dans une scène qui se passe dans un train, il y a un vieux voleur qui parle à un jeune et qui lui dit: «Ce qui est important dans la vie mon petit garçon, c’est l’instant et la patience.» L’instant, parce que si tu ne le saisis pas, tu ne pogneras jamais quoi que ce soit de la vie, puis la patience, parce que l’instant, il faut que tu l’attendes. C’est la même chose avec ces vieillards que j’ai filmés, surtout les femmes qui, devant la grande patience qu’il faut pour attendre la mort, trouvaient quand même la force de saisir l’instant de bonheur.
Animateur: J’aime bien La légende balinaise de Simone de Beauvoir dans La Vieillesse qui a été une source d’inspiration pour ce film. On peut peut-être la raconter?
B. Émond: Je vais la lire, parce que je ne m’en souviens pas de mémoire: «Autrefois, dans les montagnes, on sacrifiait et on mangeait les vieillards. Un jour, il n’en resta plus un seul. Et quand il fallut reconstruire la salle du conseil, plus personne ne savait comment faire. On risquait de s’attirer la colère des dieux et de déclencher des catastrophes en inversant le sens des morceaux. Heureusement, un jeune homme avait caché son grand-père qui, lui, savait.»
C’est toute la valeur accordée à la parole et la mémoire des vieux qui m’a donné envie de faire ce film. À cette époque, j’étais pris entre une mère qui devenait impotente et un fils adolescent. À un moment donné, ma mère n’était même plus capable de faire réchauffer les plats que je lui préparais. Il a fallu l’amener au centre d’accueil qui n’était pas loin de chez nous. Je l’ai visitée là pendant sa dernière année et demie. Moi, j’ai toujours aimé les vieux, pour les raisons que l’on devine: la mémoire, la parole… J’étais assez bien dans ce centre d’accueil et quand ma mère est morte, j’ai conçu le projet de lui faire un film, de tourner avec ses amis. J’avais envie, j’avais besoin de parler de la mort de ma mère.
Animateur: Mais ce n’est pas vraiment un hommage à votre mère, si ce n’est dans la narration.
B. Émond: La narration est constituée d’une espèce de lettre à ma mère morte. Par la lettre, je lui parle, mais le film est construit autour de trois types d’images en alternance: des images d’observation de la vie en centre d’accueil, des entrevues avec les amies de ma mère et une partie fiction où l’on reconstitue la dernière journée de sa vie, à travers un point de vue, qui aurait été le sien, tourné en vidéo. On a tourné dans sa chambre, avec les infirmières qui s’étaient occupé d’elle. Je dois dire que, parmi mes documentaires, je pense avoir réussi celui-là aussi.
Animateur: C’est un film plus personnel aussi qui a une part autobiographique.
B. Émond: Je raconte aussi la mort de ma mère qui est morte dans mes bras, qui m’a attendu pour mourir. Quand j’ai fini ce film, j’avais quarante et quelques années et j’avais l’impression que je m’étais réconcilié avec l’idée de mon propre vieillissement. Maintenant, j’en ai 53, et je me rends compte que ce n’est pas du tout le cas. Ce qu’il faut dire aussi c’est que j’ai fréquenté le centre d’accueil pendant un an et demi, lorsque ma mère y était, et que j’ai fait du bénévolat pendant six mois avant de tourner le film. Là, je voulais vraiment faire de l’anthropologie. C’était aussi clair que ça. Je revenais à mes racines, comme d’ailleurs Ceux qui ont le pas léger (…) avait un côté ethnographique, parce que c’était mon quartier, mes voisins. Mais là, c’était délibérément une méthode anthropologique où, pendant six mois, j’ai fait du bénévolat: je suis allé reconduire les mesdames à leur rendez-vous à l’hôpital ou chez le médecin, j’ai organisé les loisirs au centre… Bref, après un an et demi à voir ma mère et six mois comme bénévole, j’étais connu comme Barabas dans la Passion, je faisais partie des meubles dans le centre d’accueil. Alors les femmes m’ont parlé en toute liberté, j’ai pu filmer n’importe quoi.
Animateur: Ça permettait une proximité, évidemment.
Question du public: Est-ce que vous aviez songé à faire le film avec votre mère avant que son état se détériore?
B. Émond: Je commençais à jouer avec l’idée de faire un film. Mais, c’est sa mort qui a vraiment été le déclencheur. Je revenais du Festival de Blois, où j’avais été montrer Ceux qui ont le pas léger (…). J’ai débarqué de l’avion, il y avait un message sur mon répondeur qui me disait qu’il fallait que j’aille au centre d’accueil de toute urgence, parce qu’elle était en train de passer et puis finalement, elle était déjà rendue à l’hôpital. Alors, je suis passé de la projection de mon film à ma mère qui est morte dans mes bras.
(Projection d’un extrait de L’instant et la patience.)
Animateur: J’en profite pour parler d’un film qui passe aux Rencontres qui s’appelle Que sera? de Dieter Fahrer, un film suisse, tourné dans un centre d’accueil dans lequel, à l’étage au-dessous il y a une garderie. Donc, les vieux vivent en communauté avec les petits enfants. C’est assez beau. Est-ce qu’il y a des commentaires en rapport à l’extrait ou des questions?
Question du public: En étant bénévole six mois avant, vous aviez déjà un contact, une proximité, une intimité avec vos personnages, mais qu’est-ce qui est arrivé lorsque l’équipe a débarqué? Est-ce que ça a bousculé les choses?
B. Émond: Je les avais prévenus: «Vous savez, Madame Girard, il y a cinq personnes qui vont venir. Là, dans un mois, on va tourner.» Ça crée des conditions extraordinaires. J’ai recréé ces conditions quand j’ai fait mon film sur Saint-Denis de Kamouraska où, sur une période d’un an, j’ai passé trois mois dans le village à faire la préparation. Dans certains de mes films, je n’ai pas pu faire ça et les films s’en ressentent. Je pense que je ne filme bien que ce que je connais bien.
Animateur: Donc, il faut que le terrain vous soit connu, mais ne faut-il pas aussi laisser une part de surprise pour garder de la spontanéité dans les interviews?
B. Émond: Oui. Ici, on touche au problème du jeu au cinéma. Je me rends compte que j’ai eu tendance à éviter le plus possible des gens qui peuvent jouer. J’ai cherché toute ma vie de cinéaste à filmer des personnages immédiats, qui sont vraiment eux-mêmes. Je n’ai jamais filmé d’experts. Quand je réussis mon travail, les gens dans mes films sont vraiment eux-mêmes et, s’ils jouent, ils ne jouent qu’eux-mêmes. C’est ça qui est important d’aller chercher. Ça, on l’obtient soit en filmant les gens dans l’action ou dans leur travail. Il faut de toute façon une confiance. Mais il reste de moins en moins de ces gens qui ont ce grand art d’être eux-mêmes devant la caméra. Maintenant, tout le monde joue. On connaît tellement le pouvoir de la télévision.
Animateur: On a beaucoup abordé cette question dans la classe de maître de Claire Simon. On lui avait posé justement cette question du personnage: est-ce un personnage ou un acteur? Elle préférait carrément le terme acteur, en disant que les gens, non seulement racontent des histoires, mais s’en racontent également. C’est ça qui l’intéressait.
B. Émond: C’est intéressant ce qu’elle dit, mais c’est un rapport très français à la parole. Nous, les Québécois, on n’est pas vraiment des gens de parole. On est mal à l’aise dans nos mots. Je ne demande pas aux gens de se jouer eux-mêmes. En fait, j’espère qu’ils se sentent assez en confiance pour presque oublier la présence de la caméra.
Animateur: Elle ne dit pas qu’ils jouent eux-mêmes. Dans son cas, c’est plus un rapport à la vie, c’est son regard sur l’être humain, lui-même, qui se raconte toujours des histoires, qui a besoin de le faire. Elle cherche des gens qui sont vraiment acteurs de leur propre vie.
B. Émond: Moi, ce que je cherche, ce sont des gens qui peuvent me donner un peu de la saveur de leur existence, par leur façon de se tenir, de parler… C’est une espèce de petit miracle au cinéma quand on réussit à avoir ça.
Autocritique et insatisfactions
Question du public : J’aimerais vous entendre parler de la relation que vous avez avec vos films, à mesure que vous avancez dans votre carrière, entre autres avec ce film-là. Je trouvais ça intéressant quand tout à l’heure, vous avez dit que vous pensiez peut-être que ce film allait être un baume pour vous.
B. Émond : Ça m’a certainement permis de surmonter la mort de ma mère. Ça, c’est sûr. J’ai un rapport d’amour haine avec mes films : un peu d’amour, beaucoup de haine. Je suis généralement très insatisfait de mon travail. J’ai plus de facilité de parler de mes mauvais coups, que je regrette amèrement. Pour moi, chaque film est une série de défaites. Heureusement, à la fin, il reste assez pour faire un film. Mais pas toujours.
Animateur : Est-ce que c’est le temps qui fait ça? À quel moment ressentez-vous cette insatisfaction ?
B. Émond : Le pire moment, c’est quand on regarde les rushes. En documentaire comme en fiction, c’est effrayant. Je viens de terminer le tournage d’un long métrage de fiction (La Neuvaine)(Photo). La première semaine où l’on regarde les rushes, c’est affreux. Sur trente ou quarante heures de tournage, on va en garder deux, même pas. Mais là, il faut se taper les quarante : toutes les erreurs, les plans mal faits, la mauvaise direction d’acteurs, la journée où l’on n’était pas dedans, la lumière qui ne nous a pas aidés, le plan qu’on n’a pas pu faire parce que l’on n’avait pas d’argent pour payer le temps supplémentaire, le mauvais cadre, encore le mauvais cadre. Une chance que les fenêtres barrent au dixième étage, parce que je ne serais pas là pour vous parler aujourd’hui. C’est pénible! Alors, pourquoi je continue à faire ça? Je ne sais pas des fois.
Animateur : Ce sont les contraintes inhérentes à la production?
B. Émond : Si c’était juste des contraintes, ce serait bien le fun, mais c’est souvent le
manque de talent aussi, les erreurs.
Animateur : De tout le monde ?
B. Émond : Les miennes, principalement.
Animateur : Enfin, le réalisateur n’est pas non plus Dieu.
B. Émond : Non, mais en principe, tu es supposé choisir les bons comédiens… Alors, tu es responsable de toutes les erreurs et il y en a beaucoup que tu fais absolument seul. Un réalisateur est toujours parfaitement capable de se planter tout seul. Au bout du compte, tous les films sont des sauvetages et il y a des sauvetages qui marchent mieux que d’autres. Ceux qui ont le pas léger…, c’est un sauvetage qui a vraiment bien marché. Le film tel que je l’avais tourné n’était pas un film mais après l’écriture de la narration, le tournage en vidéo et le travail magnifique de Louise Côté au montage, on l’a récupéré. Avec Louise, d’ailleurs, ça fait plus de quinze ans que l’on travaille ensemble. On a calculé qu’on a passé plus de deux ans ensemble dans une petite pièce noire, alors, il faut quand même s’aimer bien…
Animateur : C’est important, justement, d’avoir la même équipe ? Est-ce qu’en général, pour vos documentaires, vous avez eu les mêmes collaborateurs ?
B. Émond : Toujours Louise Côté au montage, toujours Marcel Chouinard au son. Pour la direction photo, il y a eu un film avec Serge Giguère, trois avec Jean-Pierre Saint- Louis et j’ai commencé aussi une collaboration avec Jean-Claude Labrecque, avec lequel je travaille encore maintenant. Dans mes films de fiction aussi, j’ai souvent recours aux mêmes comédiens, à la même équipe autant que possible. Faut dire que faire un film, que ce soit en documentaire ou en fiction, c’est avoir une longue conversation avec des gens passionnés par le même sujet que vous. On passe deux ans ensemble à parler d’un film, à parler des plans. Alors, c’est bien quand on n’a pas besoin de tout réexpliquer, quand on travaille avec des gens qui connaissent nos défauts, nos erreurs, nos vies, et qui les acceptent ou qui tentent de les corriger film après film, à qui l’on n’a pas besoin de dire : « Excuse-moi, mais le pot de fleur sur la table, je n’en veux pas. » Je pense que c’est formidable de trouver des artisans avec lesquels on est bien, qui peuvent parfois nous sauver la peau et qui vont nous accompagner en enfer quand il le faut. On ne dira jamais assez que le cinéma, en documentaire comme en fiction, c’est un travail d’équipe, ce qui n’enlève absolument rien de la responsabilité finale du zozo qui fait les films.
« Comment je construis mes films. »
B. Émond : J’ai envie de vous lire un texte qui explique comment je construis mes films. On m’avait demandé après Ceux qui ont le pas léger, et pendant que je préparais L’instant et la patience, de préparer un court texte pour la revue Lumière. Ça commençait comme ça, ce qui est quand même amusant pour quelqu’un qui est supposé donner une classe de maître : «Je ne sais pas comment faire un documentaire. Un réalisateur de ma connaissance m’a rapporté le commentaire d’un membre de son équipe pendant un tournage où il arrangeait un peu les choses : «Ce n’est pas du documentaire». Ah, l’heureux homme, il sait ce qu’est le documentaire. Moi, je ne le sais pas. J’aime à la fois 24 heures ou plus de Groulx, les films d’Arthur Lamothe, le Marie Uguay de Labrecque, De la tourbe et du restant de Fernand Bélanger. Je cherche ce que ces documentaires si différents ont en commun. Voici ce que je trouve. Ils ont en commun la lumière, la pellicule et le cinéma. Le cinéma, faut-il encore le dire, est un art d’effets et de fabrication. Même en documentaire, même en équipe réduite, ce que l’on voit à l’écran est fabriqué de part en part. La spontanéité, l’émotion et la vérité sont le produit d’un travail et d’une intention (…).
Ce que je dis est simple : au cinéma documentaire, la vérité elle-même est sans intérêt. Ce qui m’intéresse comme spectateur, c’est la rencontre d’une réalité et d’un cinéaste ou d’une cinéaste. Cette rencontre-là peut être un combat ou une danse, un rapport de séduction, un jeu, peu importe. Il y a cent façons de faire un bon film. Mais il faut que la rencontre ait lieu et qu’elle produise une forme et un sens : qu’elle produise une œuvre d’art. N’ayons pas peur des mots et rappelons-nous le premier sens du mot œuvre, qui est celui de travail. Documentaire, définition d’un ignorant : travail filmique sur le réel.» Après ça, je disais:«Je sais comment faire mon prochain film. Braque a dit un jour : « Comment me serais-je trompé, je ne savais pas ce que je voulais. » Moi, je peux me tromper infiniment. Je sais ce que je veux et chaque choix est une erreur possible. Quand je prépare un documentaire, je scénarise comme un film de fiction. Évidemment, ça bouge au tournage et au montage, et ça ne se passe jamais comme prévu. Tant mieux d’ailleurs, c’est le réel qui reprend ses droits. Mais il n’empêche que mon film est commis, compromis, dès le scénario. Il y a des cinéastes qui sont des trappeurs du réel, qui piègent à l’écart des moments du réel et se laissent piéger par eux. Ils fabriquent des films admirables où l’essentiel, me semble-t-il, se passe au tournage. Ce n’est pas mon cas.
Pour moi, le film se réalise davantage à l’écriture et au montage, qui est une autre forme d’écriture. Je ne crois pas qu’une méthode soit supérieure à l’autre. Si je travaille ainsi, c’est à la fois par choix et par nécessité, parce que j’y trouve du plaisir, parce que ça me permet de dire ce que j’ai à dire, de jouer avec la forme et finalement, parce que ma tête est faite comme ça. Je travaille à partir de métaphores. Je cherche un lien entre les choses. J’essaie de trouver un rythme, de trouver une émotion et puis un sens : je compose. J’aime ce mot, qui évoque à la fois la musique, les arts visuels, la cuisine (les salades composées) et les efforts maladroits des élèves du primaire qui font leur composition. Je me sens proche d’eux.
La Terre des autres, film-piège
La Terre des autres
Animateur : Parlant de racines, passons au film La Terre des autres, qui s’intéresse à la notion de territoire et de coexistence. C’est un projet assez casse-gueule.
B. Émond : Non, seulement casse-gueule. Moi, je trouve que je me suis cassé la gueule comme il le faut avec celui-là.
Animateur : C’est un film vraiment pas évident. Vous vous êtes lancé sur ce terrain miné qu’est le conflit israélo-palestinien, en traçant des parallèles avec la situation du Québec dans ses relations avec les Amérindiens. Pourquoi être allé sur ce terrain ?
La Terre des autres
B. Émond : Ma première erreur, c’est d’avoir accepté une commande. Un producteur m’a dit : « C’est l’année internationale de la tolérance, veux-tu faire quelque chose là- dessus? » Alors, j’ai dit spontanément non, puis il a ajouté : «Tu peux faire ce que tu veux.» C’est plus dur de dire non dans ce temps-là. Moi qui suivais depuis longtemps le conflit israélo-palestinien, je me suis dit :«C’est ma chance, j’y vais.» J’ai passé deux mois au grand complet là-bas. J’avais beau avoir lu beaucoup de choses là-dessus, contrairement à mon habitude, je ne connaissais rien. Je n’avais pas de connaissance intime de ce dont j’allais parler, ce qui fait que j’ai fini par faire un reportage glorifié.
On était à un an et demi des accords d’Oslo, il y avait une lumière d’espoir qui diminuait très vite : les expropriations avaient continué, les colonies de peuplement aussi, les terroristes palestiniens continuaient à frapper, il y avait un climat de durcissement. J’ai eu envie d’aller voir des modérés des deux côtés. Donc, des Juifs israéliens contre l’occupation des territoires, mais Juifs israéliens quand même et de l’autre côté, des Palestiniens, soit des Arabes palestiniens ou des gens des territoires, qui trouvaient du positif dans les accords d’Oslo. Alors, je suis allé tourner là-bas une série d’entrevues. Ce qu’il faut dire aussi, c’est qu’il y avait une partie du film qui devait se passer en Irlande du Nord où j’ai tourné mais ce n’est pas dans le film.
Mais il y avait aussi quelque chose dans les entrevues avec les Juifs et les Palestiniens qui me ramenait constamment à mon expérience du Nord. En plus, j’avais retrouvé dans le désert de la Palestine des images du Grand Nord canadien. (Je suis un grand amoureux des déserts. Il n’y a pas grand chose dans la vie que j’ai plus aimé que marcher dans la Toundra. j’en rêve encore). J’allais là-bas en me disant, évidemment, le Québécois victime va aller spontanément s’identifier avec les bons Palestiniens. Et j’ai eu le choc de retrouver chez les modérés juifs un raisonnement qui n’est pas tellement différent de celui que je tenais sur le territoire québécois malgré le malaise que j’avais éprouvé dans le Nord comme représentant de la culture dominante. Il y a des revendications territoriales inuits, montagnaises, mais on n’est quand même pas pour partir de l’Île de Montréal !
Alors, je montais mes images d’Irlande du Nord et de Palestine, puis finalement, je me suis dit, ce n’est pas l’Irlande du Nord. Je m’en vais tourner dans le Grand Nord. Et ça fait un film vraiment bizarre, dont la seule qualité est l’audace et dont je revendique quand même les discours sur la tolérance et les minorités. Mais bon, c’est un film malade mais c’est une maladie intéressante.
(Projection d’extrait de La Terre des autres.)
B. Émond : C’est une espèce d’opération de rescapage de matériel insuffisant. J’aime encore la narration de ce film.
Animateur : C’est une sorte de carnet de voyage. Pour revenir à la narration : premier film, texte lu par Pierre Falardeau. Et pour les suivants ?
B. Émond : C’est moi qui les ai faites, toujours au «je». Je n’ai vraiment pas une voix de comédien. Ça dessert probablement les films.
Animateur : Pourquoi les faire soi-même alors ?
B. Émond : Par désir d’authenticité. Parce qu’il y a une adéquation entre la voix du gars qui pose des questions dans le film et la voix du narrateur. C’est comme ça que je le rationalise.
Question du public : J’ai vu le film hier et je me suis demandé pourquoi il n’y avait pas d’entrevues avec les Inuit ?
B. Émond : C’était voulu. J’essayais de montrer un regard très objectivant sur les Inuit. Beaucoup de gens me l’ont reproché, peut-être avec raison. C’est un choix que j’ai fait au tournage. C’était aussi le choix de quelqu’un qui a aidé les Inuit pendant des années à faire leurs propres émissions. Je m’étais contenté d’un rôle technique et là, j’avais envie de prendre le crachoir.
Animateur : Dans le film, si l’on comprend bien, il y a cette idée qu’il n’y a jamais de justice complète.
B. Émond : Non, il y a des compromis où l’on peut survivre. Mais il faut savoir préserver l’essentiel et ce n’est pas facile. On dit aussi dans le film : «Ce pourquoi on n’est pas prêt à se battre, on risque de le perdre.» Ce n’est pas une vision angélique. J’ai autant de désarroi devant ce film maintenant qu’il y a dix ans.
Animateur : Est-ce que le malaise qui est dans le film sur notre rapport avec les autochtones est encore présent ?
B. Émond : Oui, il est encore là. C’est sûr qu’au fur et à mesure que les négociations se font avec les Premières nations, il y a beaucoup de dossiers qui se règlent. Pas toujours de la meilleure façon mais les rapports aujourd’hui sont probablement moins tendus qu’ils ne l’ont déjà été. Certainement avec les Cris et les Inuit, même s’il reste beaucoup de sujets de tension et même si la vie sur les réserves est une injustice permanente. Mais tout ça est très compliqué.
Animateur : C’est là où l’ethnologue s’est peut-être trompé de terrain ?
B. Émond : Je ne sais pas. Je suis très mal à l’aise face à ce film. J’avais envie de travailler de façon métaphorique, et là, la métaphore était un peu trop lourde. Finalement, le sujet réel du film, ça a été mon propre désarroi face aux injustices qui se font dans mon pays. Mais il aurait fallu que je sache ça dès le départ.
Animateur : Parce qu’il y avait aussi l’idée du référendum en 1995.
B. Émond : C’était juste avant le référendum. Il y avait cette idée, au moment où j’étais persuadé que l’on allait devenir une majorité, que notre dignité en tant que majorité tenait à la dignité de nos minorités. Alors, je pensais qu’il fallait être plus magnanime envers les autochtones et les anglophones.
Animateur : Est-ce qu’on l’a été ?
B. Émond : D’une certaine façon, le Québec est plus multiethnique qu’il ne l’a jamais été. Il y a une relative absence de tension. Pour une société qui a un tel brassage, ce n’est pas si pire. Ce n’est pas idéal. Il y a des injustices qui sont commises et il y a encore de la discrimination tous les jours. Mais je ne suis pas un spécialiste de la question.
Animateur : C’est une question identitaire : du comment vivre ensemble.
B. Émond : C’est une question difficile. C’est sûr que quand je me promène sur la 20, et que je dépasse l’Île d’Orléans, la fibre canadienne française me frétille. J’ai l’impression de retourner chez moi. J’ai un lien très fort avec cette culture traditionnelle québécoise. C’est de là que je viens, mes grands-parents étaient agriculteurs. Ils sont montés à Montréal pour vivre dans un quartier ouvrier. C’est cette saveur des choses qui m’a fait et je vois ça disparaître très vite. Alors, d’un côté, je trouve que l’on ne défend pas assez le vieux fond canadien français. Il y a quelque chose dans l’idée d’un Québec cosmopolite que j’aime beaucoup et il y a quelque chose dans le vieux fond canadien français que j’aime autant. Alors comment concilier les deux ? Pour moi, ce n’est pas suffisant de dire que le Québec est un pays multiculturel où l’on parle le français – ce qui est une façon de concevoir la vie en commun. Pour moi, le vieux fond canadien français, si on ne veut pas le préserver, je ne vois pas pourquoi on veut faire l’indépendance. J’ai vraiment là comme ailleurs une pensée en contradiction : la volonté de vivre ensemble, mais en même temps, préserver l’héritage culturel de la majorité, qui disparaît à la vitesse grand V.
Animateur : On pourrait vous reprocher d’être passéiste, archaïque.
B. Émond : On pourrait, ne vous gênez pas. Il y a toutes sortes de vertus à la république laïque à la française mais moi, la saveur des choses m’importe. C’est sûr qu’une grande culture avec des monuments de littérature, de musique, de théâtre, de cinéma ne cessera jamais d’être elle-même. Ce patrimoine-là ne disparaîtra pas. Notre parole à nous, c’est la parole fragile d’agriculteur. Notre grandeur à nous, c’est quelques petites églises de campagne. Tout ce que l’on a va disparaître. C’est donc plus facile d’être laïque et républicain pour un Français, parce que leur patrimoine national n’est absolument pas menacé, au contraire. Mais pour un Québécois francophone, qui est parfaitement disposé à se battre pour la laïcité, il y a quand même une certaine tristesse. Il faut se battre pour les valeurs universelles mais il faut voir que ce combat qui est nécessaire, qui est un travail d’honnête homme, ça menace aussi la saveur des vieilles églises, la parole des vieilles gens, qui vont devenir de simples souvenirs.
L’Épreuve du feu: dire ce que l’on a à dire
L’Épreuve du feu
Animateur : Nous allons aborder L’Épreuve du feu.
B. Émond : Ce n’est pas un bon film. C’est vraiment un film que je n’aime pas.
Animateur : Je sais. Lorsque nous l’avons projeté dans cette salle, vous lui avez accordé une note de 6 sur 10. Et non pas 4.
B. Émond : Il y a quand même du cinéma là-dedans.
Animateur : Il y a quand même un effort. Il y a quand même du travail.
B. Émond : Bel effort, peut faire mieux.
Animateur : Il y a un affrontement avec ce sujet qui vous intéresse par-dessus tout : le feu, la destruction par le feu. Ce n’est pas la mort, c’est plutôt la perte.
B. Émond : En fait, ma vie personnelle était en train de s’effondrer à ce moment là et je ne le savais pas. C’est quand même particulier d’être en train de vivre une fin de vie de couple sans s’en rendre compte tout en faisant un film sur la destruction par le feu. C’est pas mal, j’avais une intuition… Cette rétrospective m’a fait réfléchir. Autant je trouve que les deux premiers films sont réussis, autant je trouve que les trois derniers ne le sont pas ou le sont moins. Je me suis vraiment demandé pourquoi. La réponse, c’est que j’ai abdiqué de mon travail d’écriture pour des raisons différentes dans le cas des trois derniers films. Alors, si dans le cas de La Terre des autres, j’avais envie de parler de ça, il fallait en parler et pas aller chercher une métaphore à l’autre bout de la planète. Si dans L’Épreuve du feu j’avais envie de parler de la perte, des pertes personnelles, il fallait y aller carrément et vraiment exploiter le matériel de façon plus conséquente. C’est celui de mes films qui n’a pas de narration ou presque pas, et ça me manque cruellement. Ce dont j’avais envie de parler, je n’en parle pas. Ça reste un film anecdotique où ce qu’il y a de plus réussi c’est le travail des pompiers. Je ne l’aime vraiment pas, même s’il y a quand même des moments de cinéma.
Animateur : Il y a évidemment cette construction cinématographique à différents niveaux d’écriture, comme dans la plupart de vos films.
B. Émond : Je pense que ce qui fait la force de mon travail, quand ça marche bien, c’est vraiment le travail d’écriture, le travail sur les métaphores, sans avoir peur de se coletailler avec le matériel et lui faire dire ce que l’on veut qu’il dise.
(Présentation d’extrait de L’Épreuve du feu.)
Animateur : C’est sûr que ce film fait beaucoup penser à 20h17 rue Darling, parce qu’ils ont le même point de départ. Est-ce qu’avec 20h17…, vous avez voulu réparer l’erreur ?
B. Émond : Non, je n’ai pas voulu réparer l’erreur. Mais j’ai compris ce qui avait mal marché dans ce film. Ce qui est le plus réussi, c’est mon travail d’anthropologue que j’ai fait avec les pompiers, c’est les mois que j’ai passé en caserne. Alors, les séquences dans la caserne sont vraiment bonnes, les séquences de feu aussi. Il y a toutes sortes de petites astuces là-dedans. Évidemment, on n’avait pas le droit d’aller dans les maisons en flamme mais j’ai eu le droit d’aller à l’école des pompiers filmer avec une petite caméra VHS, lors d’exercices de feu des intérieurs en flamme.
Animateur : J’ai l’impression que c’est le côté journalistique, le côté investigation, qui est le terrain le moins approprié pour vous.
B. Émond : Tout à fait. J’avais envie de parler de la perte et j’aurais dû en parler carrément, dire ce que j’avais à dire, trouver un dispositif. Je pense maintenant qu’il aurait fallu filmer davantage les décors et écrire une narration sur la perte et ça aurait fait un très bon film comme Ceux qui ont le pas léger…. J’ai un peu reculé devant l’idée de faire le poète mais au fond, je ne suis pas mauvais là-dedans.
Pour ce qui est des interviews, la seule vraiment bonne, c’est celle avec Robert Morin et Andrée-Line Beauparlant, parce que c’est des amis de longue date et qu’ils m’ont confié des affaires extraordinaires. Mais les autres personnes, je ne les connaissais pas et ça paraît. En plus, je refusais d’aller tourner des sinistrés pendant des incendies. Je les ai filmés de loin et vraiment de la façon la moins sensationnaliste. Loin de moi l’idée de faire comme le héros de 20h17 rue Darling, puis d’entrer dans un autobus de sinistrés avec un micro pour aller interviewer un père qui a perdu sa fille. Je peux faire ça dans un film de fiction, mais pas dans un documentaire. J’ai voulu parler avec des sinistrés qui avaient subi un incendie il y a au moins un an. C’est la contrainte que je m’étais donné.
Le Temps et le lieu
Animateur : On va terminer avec Le Temps et le lieu, film tourné en l’an 2000. Cette fois, également, il y a un travail de mémoire sur un lieu. Vous êtes parti sur les traces de l’anthropologue Horace Miner.
B. Émond : J’ai une affection particulière pour ce film, qui n’est pourtant pas tellement réussi. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à tourner un documentaire. Je vous rappelle un peu le contexte. Pendant mes études d’anthropologie, on m’avait fait lire l’ouvrage de l’anthropologue américain Horace Miner sur Saint-Denis de Kamouraska. Miner était venu en 1936 faire l’anthropologue dans un village du Bas-du-fleuve et avait écrit un livre qui est presque fondateur de la sociologie québécoise : Saint-Denis, a French Canadian Parrish, que l’on a traduit – c’est le temps qui veut ça -, par Saint-Denis, un village québécois. Un jour, à la campagne, j’étais avec Catherine (Martin, sa compagne cinéaste, NDLR) et on s’est arrêté à Saint-Denis de Kamouraska, voir par curiosité une maison musée. Tout en parlant avec la dame qui faisait l’accueil, je lui montre le livre de Miner. Elle commence à tourner les pages, elle tombe sur une photo et dit :«Mon Dieu, c’est mon grand-père.» Ça a été le début du film. Je me suis promené un peu dans le village avec le livre, je montrais les photos et je suis tombé sur plusieurs personnes qui reconnaissaient leurs aïeux. Il y avait même deux ou trois personnes encore vivantes qui s’en souvenaient. Je me suis dit :«C’est extraordinaire. Il reste des traces de ce qui s’est vécu ici il y a soixante ans, ils se rappellent de Miner. Il faut que je le retrouve !». J’ai fini par savoir qu’il était professeur à Ann Harbor à l’Université du Michigan mais qu’il était mort. Mais un professeur m’a dit que sa veuve était toujours vivante et qu’elle pourrait peut-être répondre à mes questions. Alors, j’ai écrit à Madame Miner, qui avait 89 ans à l’époque. Elle me dit:«Oui, Monsieur Émond. Je serais heureuse de répondre à vos questions. Venez me voir à Ann Harbor et je serai très heureuse de vous parler.» J’arrive là et je vois cette extraordinaire femme qui est resté une amie. Lors de notre rencontre, elle me dit :«J’ai quelque chose qui pourrait vous intéresser.» Elle m’arrive avec une centaine de photos et des négatifs de Saint-Denis en 1936. Elle me sort aussi la correspondance, les lettres qu’elle avait écrites à une amie, que les descendants de cette amie-là lui avaient renvoyées quand elle était morte. J’avais donc les photos, la correspondance, la vieille femme, Saint-Denis, le passé canadien français, le clocher, les curés, la religion. Là, j’étais en affaire!
Je ne vous dis pas à quel point j’étais stimulé, emporté. Alors, j’ai fait faire des photocopies laser grand format des photos des Miner et je suis retourné dans le village. Puis là, j’ai fait la tournée : j’ai frappé à des portes, je suis allé au dépanneur, j’ai trouvé plein de gens qui les reconnaissaient. Peu à peu, j’apprenais l’histoire du village et je devenais plus compétent qu’eux dans leur histoire. Finalement, le film a été cette extraordinaire découverte du patrimoine canadien français. C’est comme si je retournais à la maison. J’ai une affection profonde pour ces gens et j’y ai encore plein d’amis. Bref, ce film est une histoire d’amour. Malheureusement, il est moins bon que l’histoire d’amour est belle, pour toutes sortes de raisons que j’ai peine à démêler.
Animateur : C’est peut-être aussi parce que vos grands-parents étaient aussi agriculteurs.
B. Émond : Mes grands-parents ont été agriculteurs. Ils ont perdu leur ferme pendant la crise et mon grand-père est venu se louer dans une cours à bois à Montréal. Donc, c’était comme de retrouver le passé de ma propre famille. Ça a été un plaisir extraordinaire. J’ai aimé le village de Saint-Denis. J’ai aimé cette lumière, ce paysage, les terres, les gens, les histoires, les ancêtres, les photos. J’ai adoré ça. Au fond, j’étais prêt pour être anthropologue. C’est dommage que je n’aie pas persisté!
J’ai fini par tourner un film sur quatre saisons, ce qui est, en soi, difficile. On a tourné en 16mm, ce qui était un choix esthétique, mais je pense que j’aurais dû tourner en vidéo pour pouvoir tourner davantage. Pour toutes sortes de raisons, le film n’est pas à la hauteur de l’amour des gens. Ça reste un film que je défends parce qu’il met en parallèle le patrimoine et ce qui se passe à Saint-Denis. Il y a des passages qui marchent assez bien entre le passé et le présent, et il y a cette figure d’Agnes Miner qui est extraordinaire que j’ai ramené 60 ans plus tard dans le village. Je connaissais les gens qui habitent la maison où elle a habité.
C’est une histoire fabuleuse. Deux intellectuels de gauche de Chicago – Horace Miner voulait faire un livre sur la paysannerie mais il n’avait pas assez d’argent pour aller au Mexique, alors il a décidé d’aller au Québec, c’était moins loin, moins compliqué. C’était leur voyage de noces, ils venaient de se marier et se sont ramassés à Saint-Denis de Kamouraska, bloqués par la neige, pas de char, pas de route. C’était horriblement romantique. Le village les a pris sous leur aile. Ça a été une histoire d’amour il y a soixante ans, ça a été une histoire d’amour maintenant.
Animateur : Quel extrait allons nous voir ?
B. Émond : Ce que je vais montrer n’est pas ce qu’il y a de plus réussi dans le film. C’est à la fin du tournage : dernier tournage, dernière saison. Je suis allé chez les gens que je connaissais le mieux : un fils agriculteur qui reste dans la même maison que ses parents et qui a beaucoup de la difficulté à faire vivre la ferme que son père a créée. On sent toute la tension, les problèmes entre les générations, entre le mari et la femme. Je suis particulièrement fier de cette séquence parce que c’était le produit d’une confiance qui était née de l’amitié. Je me suis longtemps demandé si je devais la laisser dans le film parce que c’était tellement intime. On entrait tellement dans leur histoire de famille. J’en ai longuement parlé avec Jean-Claude Labrecque, avec eux aussi. Ils m’ont dit :«Écoute Bernard, on te l’a donné, c’est à toi.» Alors, je l’ai mise dans le film.
Animateur : Combien de temps avait duré le tournage?
B. Émond : Il s’est fait en quatre périodes d’une semaine à chaque saison. Je me rends compte que si j’avais tourné en vidéo, j’aurais pu le continuer. J’avais presque atteint la quête du Graal du cinéaste, de l’anthropologue. Je l’avais là. Mais il n’y avait plus d’argent, il n’y avait plus de temps, plus de pellicule.
Question du public : Est-ce qu’il y a un film dont vous êtes complètement satisfait ? Parce que vous dites toujours: «J’aurais pu, j’aurais pu…»
B. Émond : Non, il n’y en a pas. En fait, peut-être les deux premiers. Mais pas les trois suivants, où là il n’y a pas d’excuses. Mais j’ai retrouvé le plaisir avec les longs métrages de fiction, où, même s’il y a des choses que j’aime moins, je pense que je me suis vraiment remis à faire du bon cinéma.
Animateur : On va en reparler justement, du passage à la fiction, après l’extrait.
Projection d’un extrait de Le Temps et le lieu.
Animateur : Il y a un travail d’anthropologie total ici. On a évoqué longuement le fait que vous êtes un homme intéressé et nourri par la littérature. Comment est-ce que vous vivez avec la technique ? Quelle importance à la technique ? Non seulement la prise de vue mais le travail avec la lumière et le montage aussi.
B. Émond : Ce qui est le plus facile pour moi, c’est certainement le montage, parce que c’est très près de l’écriture : c’est de l’écriture. Par contre, pour ce qui est de la technique, comme j’ai fait mes classes en vidéo à l’époque où il n’y avait pas de spécialiste, j’ai tâté un peu de tout : de la caméra pour me rendre compte que je n’avais aucun talent; de la prise de son aussi, assez longtemps pour me rendre compte qu’il ne faudrait pas que j’en fasse parce que j’avais trop tendance à écouter les gens plutôt que de vérifier le vumètre. Bref, je n’ai pas de misère avec la technique, que ce soit en vidéo ou en cinéma.
Animateur : Est-ce qu’il y a un plaisir dans la technique aussi ?
B. Émond : Oui. Moi, je suis assez bricoleur. Je fais de la menuiserie. J’ai construit mon shack dans le bois. C’est pareil pour le cinéma. Il y a un côté bricolage que j’aime beaucoup. J’aime beaucoup voir l’inventivité des équipes de cinéma. J’ai plus de difficulté avec le côté purement formel du cinéma, du côté de l’image. Je sais ce que j’ai envie d’avoir comme cadre mais je n’ai pas ce raffinement de l‘image à un degré suprême qu’ont certains cinéastes.
Animateur : Avec le son, plus alors ?
B. Émond : Le son, beaucoup mais ça me joue des mauvais tours. Moi, qui suis un amoureux de la musique, je me suis régulièrement planté dans mes musiques de film.
Animateur : Elle est trop omniprésente ?
B. Émond : C’est souvent des musiques qui vieillissent mal ou qui sont omniprésentes ou c’est peut-être tout simplement le fait, qu’en vieillissant, j’aime de plus en plus le silence.
Question du public : Je vois un peu vos films comme des quêtes, des questionnements qui prennent peut-être de plus en plus de place. Et je me demandais à partir de quel moment un questionnement devient un film ou à quel moment naît le film ?
B. Émond : Ce n’est jamais pareil. Je pense que malgré tout ce que j’ai dit au sujet des images, le film surgit quand j’ai envie de filmer quelque chose. J’avais un projet de film documentaire que j’ai écrit et que je ne ferai malheureusement pas. On a présenté le projet à une époque où c’était vraiment compliqué et Télé-Québec nous a laissés tomber. C’était un film qui se serait appelé Quartier Saint-Maurice du nom d’un quartier de Thetford Mines qui a été rasé pour faire place à la mine. En 1975, alors que la mine d’amiante était encore en plein travail – c’était une mine à ciel ouvert – il était devenu dangereux de rester dans un quartier à proximité de la mine parce que les explosions envoyaient de gros blocs de roc. Il été décidé de déplacer toutes les maisons. Alors, sur un kilomètre carré, elles ont été réparties ailleurs dans la ville de Thetford Mines. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, il reste les rues et les trottoirs, mais là où il y avait les maisons, il y a des arbres matures. Là, j’ai su qu’il y avait un film, comme j’ai su qu’il y avait un film quand j’ai vu l’air de la madame à Saint-Denis de Kamouraska en disant : «Mais, c’est mon grand-père!». C’est toujours les mêmes questionnements sur des questions de morale et de mémoire. Je n’arrête pas de tourner en rond autour des mêmes questions pendant toute ma vie. Mais un film se met à exister lorsqu’il y a ce choc d’une reconnaissance.
« J’essaie d’être un cinéaste responsable »
Question de Magnus Isaacson, cinéaste documentariste : J’ai une question sur le type de cinéma et l’attitude que tu adoptes devant certains sujets. Par exemple, ce qui est absolument désolant au Québec, c’est la destruction du patrimoine. Moi, lorsque je suis arrivé ici, j’avais déjà vingt ans. Mais si j’avais grandi dans des villages envahis par les Tim Horton et les Petro-Canada, je trouverais ça absolument révoltant. Je trouve ça déjà révoltant mais si ça avait été mon patrimoine d’enfance, ce serait épouvantable. Puisque tu réfléchis à ces phénomènes, plutôt que de rester anthropologue et un peu littéraire, est ce que tu n’as pas parfois la tentation d’aller voir les multinationales, les conseils de ville, les décideurs ?
Animateur : Vous voulez dire faire des films qui seraient dans la même veine que les vôtres ?
B. Émond : Tu as raison, Magnus. Il faut connaître ses limites et ses désirs. Moi, je suis vraiment content que tes films existent parce qu’ils font ça. Mais je ne pourrais pas faire ce travail-là. Je ne sais pas pourquoi. Je n’arrête pas de penser à la politique. Dans les 24 heures d’une journée, je suis en tabarnak pendant au moins huit heures.
Animateur : Mais de l’indignation ne naît pas toujours un film.
B. Émond : Non. Si je savais comment faire de bons films politiques comme toi tu fais, j’en ferais. Je ne peux pas répondre à cette question autrement que par mon plus grand désarroi.
M. Isaacson : Je ne le disais pas dans un sens critique, parce que je trouve que c’est extrêmement précieux d’avoir des films comme les tiens qui témoignent de ce qui disparaît ou de ce qui a disparu. Mais je me demandais juste si, toi, tu es toujours à l’aise avec cette attitude ou cette approche-là.
B. Émond : C’est super intéressant comme question parce que je me rends compte que le cinéma ne me laisse plus le temps de vivre, que j’arrive à peu près à avoir une vie de couple, en bonne partie parce que je vis avec une cinéaste. Mais je ne fais que penser et travailler sur des films. Je suis citoyen à tous les quatre ans quand je vote, accessoirement en faisant attention à mon recyclage, en conduisant un char qui ne consomme pas trop, en prenant le métro le plus souvent possible. J’essaie d’être vertueux. Ce qui est certain, c’est que si on ne me permettait plus de faire des films, cette énergie-là, il faudrait bien qu’elle se dépense ailleurs.
Animateur : Vous reviendriez à l’écriture, de toute façon…
B. Émond : L’écriture. Mais il m’arrive souvent de me dire :«Arrête de chialer Bernard ! Fais de quoi !». Je veux dire qu’un des combats les plus importants que l’on devrait mener maintenant c’est le combat contre la télévision et contre la déculturation : combat pour une radio culturelle, combat contre la « bêtification » de la télévision publique. On est en train de devenir un peuple d’analphabètes sans mémoire. Mais, qu’est ce que tu veux, c’est un vice de faire du cinéma. C’est la pire des drogues. On me permet de faire un film après l’autre, ce dont je suis tellement heureux et étonné et c’est comme un fix. Ça bouffe ma vie de citoyen. C’est ça que je pense que ça fait, Magnus. J’essaie d’être un cinéaste responsable, de parler de choses importantes. Mais ça ne me laisse pas de temps pour l’action.
Question du public : D’abord, je crois qu’en voyant ces extraits, avec les personnages que l’on a vus tout à l’heure, c’est une façon de faire partie du combat et de porter une critique contre les images de la télévision. Ce n’est pas souvent que l’on rencontre des gens de cette manière-là à la télévision. Ma question concernait votre insatisfaction. Je voulais savoir si elle est là pendant le tournage, au moment de sortir le film ou si elle arrive par la suite, alors que votre regard change avec la vie ?
B. Émond : Elle est là au premier jour de tournage. C’est là que les peines d’amour commencent, parce que tant que l’on fait la recherche, tant que l’on écrit, ça va, on peut rêver n’importe quoi. Mais au premier jour de tournage, on se rend compte que l’image que l’on avait imaginée, espérée ou la chose que l’on aurait espérée se produire n’arrivent pas. Chaque jour de tournage apporte son lot de deuils. Comme je l’ai dit tantôt, visionner les rushes, c’est difficile en documentaire, comme en fiction. Geler le montage image, c’est un moment épouvantable. C’est un deuil aussi. Finir le mix, c’est un deuil.
Animateur : Parce qu’ il faut jeter ?
B. Émond : Ce que l’on jette, ce que l’on n’a pas réussi. Au fond, je dois être un maniaco-dépressif que le cinéma empêche de prendre du lithium. Il y a des films avec lesquels je reste en bons termes. Mais je ne peux pas me départir du sentiment de perte, ça c’est sûr.
Du réel à la fiction
Animateur : Le passage à la fiction s’est-il imposé de lui-même? Est-ce que ça a été une manière de dire différemment les mêmes choses ? Comment c’est passé cette transition ?
B. Émond : Moi, qui suis un lecteur de romans, j’avais envie d’écrire des histoires. J’ai écrit La femme qui boit. (photo) Ça a pris sept ans pour monter le projet. Pendant ce temps, j’ai fait des documentaires. Finalement, je l’ai tourné. Ça a eu un succès critique qui m’a surpris. On m’a permis d’en faire un deuxième. La critique n’a pas été trop mal et il y a eu la sélection à Cannes. Ça aussi, ça a aidé. On me permet d’en faire un troisième. Il y a vraiment le plaisir de l’écriture. Je pense que c’est ça qui est vraiment à la base, le plaisir de raconter des histoires. Moi, j’irais en enfer pour une bonne histoire, pour qu’on me les raconte. C’est un des plaisirs d’être documentariste : de se faire raconter des histoires.
Mais à un moment donné, on a envie d’en raconter aussi. Je ne savais pas le plaisir que j’allais avoir à travailler avec des comédiens. Il faut dire que j’ai été gâté et j’ai le plaisir d’apprendre une nouvelle forme. C’est formidable, à 54 ans, de vraiment être un novice. C’est un grand plaisir. Après mes années de technicien, mes quelques années de vidéo militante, j’ai commencé à quarante ans à apprendre à faire des vrais documentaires et j’ai commencé à 51 ans à apprendre à faire des vrais films de fiction.
Dans le film (La Neuvaine) dont je viens de finir le tournage, je plonge à deux pieds dans le patrimoine religieux canadien français. C’est un film que l’on a tourné à Sainte-Anne de Beaupré, imaginez ! Encore une fois, c’est le thème de la perte qui est abordé. Pour moi, c’est le même cinéma que je continue de faire avec d’autres moyens mais qui ne sont pas si différents. J’ai moins de difficulté à vivre avec mes erreurs en fiction, je ne sais pas pourquoi. J’ai plein d’insatisfactions. Je suis très content que les gens n’aient pas accès aux « chutiers » de mes films de fiction pour voir toutes les mauvaises séquences et tous les mauvais plans que j’ai tournés.
Animateur : Où y a-t-il plus d’aléatoire, dans la fiction ou dans le réel ?
B. Émond : Moi, tourner un documentaire, ça me terrorise. Je me faisais la réflexion que si je gâche une de mes histoires en fiction, ça ne regarde que moi : c’est mon problème. Mais si je me plante en documentaire, je pense aux gens qui m’ont confié leurs histoires, que j’ai aimés, ceux à qui j’ai voulu rendre justice, ceux que j’ai voulu rendre beaux. On peut trahir le réel mais on ne peut pas trahir une histoire : on en écrit une autre. C’est peut-être pour cela que j’ai plus de difficultés à vivre avec ce que je vois comme mes échecs en documentaire qu’avec les imperfections de mes films de fiction. C’est quand même paradoxal. J’ai beaucoup moins peur à la première journée de tournage d’une fiction de 3 millions qu’au moment de commencer un documentaire.
Animateur : Est-ce que c’est parce qu’il y a plus de contrôle, plus de maîtrise ?
B. Émond : Il y a plus de contrôle, plus de maîtrise mais il y a aussi cette idée de plus de responsabilités. C’est une histoire que j’ai inventée. Si je me plante, je ne fais du mal qu’à moi et à celui qui paie 10 dollars pour voir la vue mais certainement pas aux gens que je filme.
M. Isaacson : Je suis intrigué par ta notion de trahir le réel, parce que comme tu le disais auparavant, le réel en soi n’est pas un film et le réel n’existe que si on l’interpelle. Alors, en réalité, c’est ta vision du réel que tu trahis. Il peut arriver que des personnages n’aiment pas le film que tu as fait avec leur collaboration. Mais ce n’est pas une trahison.
B. Émond : Dans mon cas, ce n’est pas arrivé. J’ai l’impression de trahir la beauté du monde. Quand je me fourre dans mes propres histoires, c’est juste une histoire de Bernard Émond, ce n’est pas le réel. Probablement qu’il faudrait que je fasse quelques séances de divan.
Animateur : C’est une question de morale encore.
B. Émond : Ce que j’espère en tout cas, c’est que j’apprenne de mes erreurs pour quand je referai d’autres documentaires – parce que je veux vraiment en refaire. Il n’y a rien qui peut remplacer le bonheur de frapper à la maison dont tu sais qu’elle était habitée par Monsieur Arthur Garon il y a 60 ans, à Saint-Denis de Kamouraska, et de voir qui reste là et de savoir s’ils veulent te parler. Jamais je ne ferais ça dans la vie de tous les jours ! Mais, quand on fait du documentaire, on le fait et c’est génial. C’est une jouissance extraordinaire.
Écoutez, ça fait déjà quelques années que je ne fréquente que des cinéastes et des écrivains, je commence à être un peu fatigué. Il est temps que j’aie une cure de vrai monde. Parce qu’au Québec parfois, on a l’impression que la moitié de la population fait un show pour l’autre moitié. J’ai envie de retourner voir l’autre moitié. Ça commence à me manquer sérieusement. Mais, évidemment, quand je fais des recherches pour mes films de fiction, j’y arrive. J’ai vu plein de curés et de bonnes sœurs à Sainte-Anne de Beaupré. J’ai appris tous les petits potins aussi à Petite Rivière Saint-François. Ça m’a fait plaisir aussi. Mais, ce bonheur d’aller vers l’autre, c’est ça qui me manque.
La fiction, c’est extraordinaire. C’est remplissant. Il y a le bonheur de travailler avec des comédiens. Finalement, c’est très semblable au bonheur d’aller vers l’autre, parce que travailler avec des comédiens comme Élyse Guilbault, comme Patrick Drolet, c’est une rencontre extraordinaire autour d’un projet commun. Mais, quand je pense aux Garon, aux Gagnon, à Monsieur Martin, à tous ces gens que j’ai connus et que je n’aurais jamais connus autrement, ça en fait la richesse de ma vie.
Ma vie est beaucoup plus riche à cause de ça. Ils m’ont transmis la saveur des choses qui s’en vont. Ils m’ont transmis l’amour de leur village. Leurs voix résonnent encore en moi. Et cette richesse est différente de ce que je peux créer dans mes films de fiction. Seuls les grands artistes dans la fiction peuvent dans leurs œuvres mettre autant de résonance qu’il y en a dans la vie réelle. Moi, je suis encore en train d’apprendre le métier.
Quand je regarde le film sur la chorale de l’Accueil Bonneau (Enfants de chœur de Magnus Isaacson), ce portrait d’hommes extraordinaires, cette musique de leur langue, quel cadeau ! C’est ça qui est extraordinaire dans le documentaire, qui est vraiment fabuleux. Quand j’entends Rosaire, la musique de sa voix, quand je vois les films de Benoit Pilon et de Lucie Lambert, sacrifice! Il y a dans les documentaires réussis quelque chose de fabuleux où, lorsque le cinéaste fait bien son travail, il rend et permet aux autres de retrouver les nuances de la vie et toute la complexité de l’existence. Tabarnouche, c’est beau comme une prière!
Biofilmographie résumée
Bernard Émond est né à Montréal en 1951. Anthropologue de formation, il a longtemps vécu dans le Grand Nord canadien où il a travaillé pour la télévision inuit. Depuis 1972, il a collaboré à titre de réalisateur, scénariste ou monteur à une trentaine de films et vidéos.
D’abord documentariste, cinéaste de la perte et de la mémoire, de la dignité et de la fragilité humaines, il a réalisé Le Temps et le lieu (2000) sur la disparition de la culture paysanne traditionnelle québécoise et L’Épreuve du feu (1997), sur la douleur des sinistrés qui ont tout perdu suite à un incendie. L’Épreuve du feu a reçu le prix du meilleur moyen métrage documentaire de l’Association québécoise des critiques de cinéma. Dans La Terre des autres (1995), le cinéaste met en rapport la situation des Palestiniens et celle des autochtones canadiens. Bernard Émond a également réalisé L’instant et la patience (1994), tourné dans le foyer de personnes âgées où sa mère est décédée, et Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces (1992), un hommage à un inconnu mort dans un quartier ouvrier de Montréal, qui a reçu le prix André-Leroux du meilleur moyen métrage.
Bernard Émond est passé à la fiction en 2001 avec La femme qui boit. Invité à participer à la Semaine internationale de la critique au Festival de Cannes en 2001, le film a soulevé l’enthousiasme de la critique au Québec et a mérité plusieurs prix à son interprète principale, Élise Guilbault. Le second long métrage du réalisateur, 20h17, rue Darling (2003), a lui aussi été sélectionné à la Semaine internationale de la critique et a valu à Luc Picard le prix de la meilleure interprétation au Festival International du Film Francophone de Namur.
En 2005, Bernard Émond retrouve Élise Guilbault pour La Neuvaine. Le film remporte trois prix au prestigieux festival de Locarno, dont le prix œcuménique et le prix d’interprétation masculine à Patrick Drolet, et il sera sélectionné dans une trentaine de festivals internationaux. À l’automne 2006, Bernard Émond entame le tournage de Contre toute espérance, deuxième volet d’une trilogie sur les trois vertus théologales commencée avec La Neuvaine.
Filmographie complète
-La Neuvaine
2005, long métrage de fiction, 35 mm, 97 min. Prod.: Bernadette Payeur, ACPAV. Scénario et réalisation.
Prix oecuménique, prix du jury Jeunesse, Léopard d’Or du meilleur acteur, Festival international du film de Locarno; prix du meilleur long métrage québécois, Association québécoise des critiques de cinéma; prix du public, Rendez-vous du cinéma québécois; prix La Vague du meilleur long métrage canadien, Festival international du cinéma francophone en Acadie; British Federation of Film Societies Jury Award for Best Fiction Festure, Commonwealth Film Festival, Manchester; prix Jutra de la meilleure actrice; huit nominations aux Jutra, dont meilleur film, meilleure réalisation et meilleur scénario; choisi dans la sélection « Canada’s Top Ten » du Toronto International Film Festival Group.
Festivals (liste partielle): Locarno (compétition officielle), Toronto, Namur, Vancouver, Pusan, Vienne, Tübingen-Stuttgart, Ljubljana, Thessaloniki, Tallinn, Palm Springs, Göteborg, Istanbul, Hong Kong, Taïpeï, Wroclaw, Karlovy Vary, Munich.
-20h17, rue Darling
2003, long métrage de fiction, 35 mm, 100 min. Prod. Bernadette Payeur, ACPAV.
Scénario et réalisation
Choisi dans la sélection « Canada’s Top Ten » du Toronto International Film Festival Group. Prix La Vague du meilleur long métrage canadien, Festival international du cinéma francophone en Acadie; Bayard d’Or du meilleur acteur, FIFF (Namur); six nominations aux Jutra, dont meilleure réalisation et meilleur scénario.
Festivals (liste partielle) : Festival de Cannes – Semaine Internationale de la Critique, Namur, Toronto, Halifax, Calgary, Vancouver, Taos, Prague. Film d’ouverture, festival Images du Nouveau Monde, Québec, 2003.
-La Femme qui boit
2001, long métrage de fiction, super 16 mm. gonflé en 35, 91 min., prod. Bernadette Payeur, ACPAV.
Scénario et réalisation.
Grand Prix, 30e Festival International de Cinéma de Figueira da Foz (Portugal). Prix Radio-Canada du meilleur premier scénario de long métrage fiction; Bayard d’Or de la meilleure actrice, FIFF (Namur); prix Jutra de la meilleure actrice; 5 nominations aux Jutra, dont meilleur film; prix Génie de la meilleure actrice; 5 nominations aux Génies, dont meilleure réalisation. Choisi dans la sélection « Canada’s Top Ten » du Toronto International Film Festival Group.
Festivals (liste partielle) : Festival de Cannes – Semaine Internationale de la Critique, Toronto, Namur, Varsovie, Valladolid, Annonay, Göteborg, Prague. Film d’ouverture, Rendez-vous du cinéma québécois, 2001.
Prix (ex-aequo) AQCC-Téléfilm Canada du meilleur court ou moyen métrage documentaire, Rendez-vous du cinéma québécois, 1998. Mis en nomination, Canadian International Documentary Film Festival and Awards (Hot Docs), Toronto, 1998.
-La Terre des autres
1995, documentaire, vidéo, 49 min., prod. Claude Cartier, Les Productions du Lundi Matin.
Scénario et réalisation.
Festivals : 6e Festival International du Film Documentaire, Odivelas, Portugal, 1995; Blois, 1996; Terres en Vues, Montréal, 1996; Images du Monde Arabe, Montréal, 1996, Québec, 1998.
-L’Instant et la patience
1994, documentaire, 16mm., 50 min., prod. Bernadette Payeur, ACPAV, dans le cadre du programme Documentaires en vue 2.
Recherche, scénario et réalisation.
Prix de la meilleure qualité audio-visuelle, 6e Festival International du Film Médical et de Santé, Mauriac, France.Mis en nomination, prix Gémeau du meilleur documentaire d’auteur, 1994.
Festival : Les absences de la photographie, Montréal, 1994 (Film d’ouverture).
-Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces
1992, documentaire, 16 mm., 50 min., prod. Bernadette Payeur, ACPAV, dans le cadre du programme Documentaires en vue.
Recherche, scénario et réalisation.
Prix André-Leroux (meilleur moyen métrage), Rendez-vous du cinéma québécois, 1993. Golden Sheaf Award, meilleur documentaire de plus de 30 minutes, Festival de Yorkton, 1993. Certificate of Merit Award, Chicago, Intercom 1993. Best Writing Award, National Documentary Film Awards (Hot Docs), 1994.
Festivals : Blois, 1992; Festival International du Nouveau Cinéma de Montréal, 1992; Namur, 1993;INPUT ’94, Montréal; Les Absences de la photographie, Montréal, 1994; Cinq jours du cinéma indépendant, Montréal, 1994; 5e Rencontre du Film Documentaire, Lisbonne, 1994.
-La Manière des blancs
1990, fiction, 16 mm., 26 min., prod. Bernadette Payeur, ACPAV, dans le cadre du programme FICTIONS 16/26.
Scénario et réalisation.
Mis en nomination, prix Gémeau du meilleur court métrage dramatique, 1992.
-Messages publicitaires sur le sida
1988, vidéo, 10 X 30 sec., v.o. anglaise, traductions en français et 7 langues autochtones. Production : Inuit
Broadcasting Corporation pour le Ministère de la Santé des Territoires du Nord-Ouest. Conception, scénarios et réalisation.
Prix du meilleur message d’intérêt public, National Aboriginal Communications Society, 1988.
-Série Sciences et Cultures
1984, émissions éducatives avec éléments dramatiques, 8 X 30 min.. Production Télé- Université.
Scénarios et montage pour l’ensemble de la série, réalisation de deux émissions.
-Trois mille fois par jour
1978, documentaire, vidéo 1/2″ n.b., 35 min.. Production Groupe d’Intervention Vidéo.
Conception, réalisation, montage (avec Michel Van de Walle).
-Musique populaire et musique du peuple
1976, documentaire, vidéo 1/2″ n.b., 30 min.. Production Vidéographe / Groupe d’Intervention Vidéo.
Conception, Réalisation, montage (avec Michel Van de Walle).
-L’Alcan c’t’une vie
1974, documentaire, vidéo 1/2″ n.b., 85 min.. Production S.C.R.A.M..
Conception, réalisation, montage.
-Classes et classe
1973, documentaire, vidéo 1/2″ n.b., 35 min.. Production Vidéographe.
Conception, réalisation, montage (avec Michel Van de Walle).
Films et vidéos – autres fonctions
-Ce qu’il faut pour vivre (inuujjutiqsak)
Tournage automne 2006, long métrage de fiction, réalisation Benoît Pilon, production Bernadette Payeur, ACPAV.
Scénario
-Aani-la-bavarde
2000, dramatique jeunesse, 30 min., réal. Carlos Ferrand, prod. Paul Cadieux, Les Productions Pali Mali.
Scénario.
-Pinamesh et la tente tremblante
2001, dramatique jeunesse, 30 min., prod. Paul Cadieux, Les Productions Pali Mali.
Scénario.
-Solvent abuse, a question of life and death
1988, documentaire, vidéo, 25 min., v.o. inuktitut, s.t.a./s.t.f.. Production : Inuit Broadcasting Corporation pour Santé et Bien-Être Social Canada.
Recherche et scénario.
-A summer in the life of louisa
1986, dramatique, vidéo, 30 min., v.o. inuktitut, s.t.a./s.t.f.. Production : Inuit Broadcasting Corporation pour Santé et Bien-Être Social Canada. Recherche, scénario, conseil à la réalisation, montage.
Prix de la meilleure émission, National Aboriginal Communications Society, 1987. Festival : INPUT, Philadelphie, 1988.
-Siugrajamiut / les gens du sable
1986, documentaire, vidéo, 25 min., v.o. inuktitut, s.t.a./s.t.f.. Production : Inuit Broadcasting Corporation pour
le Coordonnateur Canadien des Secours d’Urgence, Famine en Afrique. Montage.
Prix du meilleur documentaire, National Aboriginal Communications Society, 1987.
-The Homecoming
1985, dramatique, vidéo, 30 min., v.o. inuktitut, s.t.a./s.t.f.. Production : Inuit Broadcasting Corporation pour Santé et Bien-Être Social Canada. Recherche, scénario, conseil à la réalisation, montage.
-Minguisiiqviit / Places To Rest In
1984, documentaire, vidéo, 30 min., Production Office National du Film / Inuit Broadcasting Corporation pour Parcs Canada.
Recherche, scénario, montage.
-Les Amérindiens et nous
1983, documentaires, vidéo, 3 X 30 min.. Production Télé-Université.
Montage d’une émission, collaboration au montage des deux autres.
-On sort ensemble?
1981, documentaire, vidéo, 30 min., production U.Q.A.M..
Scénario.
Prix spécial de l’ADATE.
En préparation
-Contre toute espérance
Tournage automne 2006. Long métrage de fiction, prod. Bernadette Payeur, ACPAV. Tournage prévu : automne 2006.
Scénario et réalisation.
Charité
En scénarisation. Long métrage de fiction, prod. Bernadette Payeur, ACPAV.
Scénario et réalisation.
Travail
1984-1988 : Animation de stages de formation en vidéo, Inuit Broadcasting Corporation, Iqaluit, Nunavut.
1982-1983 : Réalisateur, TÉLUQ.
1981-1982 : Formation et encadrement d’équipes inuit de production vidéo, Taqramiut Nipingat Inc., Salluit, Nunavik.
1980-1981, 1989 : Professeur d’anthropologie, C.E.G.E.P. du Vieux-Montréal. 1976 : Professeur d’anthropologie, C.E.G.E.P. de Rosemont.
Études
M.Sc. Anthropologie, Université de Montréal, 1977. Mémoire sur le cinéma ethnographique.
Publications
2006 : Il y a trop d’images, in Métier, réalisation, Bruno Carrière, éd., éditions Les 400 coups, Montréal.
2002 : 20 h 17 rue Darling, roman, Lux Éditeur, Montréal. Traduction tchèque : Ulice Darling ve 20.17, Garamond, Prague, 2006.
1999 : La Terre des Autres, in Lectures obliques, Louise Déry et Nicole Gingras éd., Hérouville Saint-Clair, Centre d’Art contemporain de Basse-Normandie.
1993 : Savoir ne pas savoir, in Un Cinéma Sous Influence (La revue Lumières, 1987- 1992, une anthologie), Isabelle Hébert, éd. pp. 186-188.
1993 : Aani-la-Bavarde, livre pour enfants, coll. Pali, Mali et leurs amis, Ed. Hatier, Paris.
1987 : Qui parle? Le paradoxe des Vrais Perdants, Copie Zéro, no. 31.
1985 : L’Inuit Broadcasting Corporation, petit guide à l’usage des gens du Sud, Anthropologia Visualis, vol. 1, no.1.
1981 : Des images justes ou juste des images? Plaidoyer pour un cinéma ethnographique d’intervention, Recherches
Amérindiennes au Québec, vol. 10, no. 4. (avec des commentaires d’ethnologues et de cinéastes et une réponse).
1981 : Une morale de la transparence, entrevue avec Arthur Lamothe, Revue Internationale d’Action Communautaire, vol 6, no. 46.
1980 : Les sociétés imaginaires du cinéma ethnographique, communication présentée au 7e congrès annuel de la Société Canadienne d’Ethnologie, Montréal, Mars 1980.
1980 : Le regard d’un honnête homme, Recherches Amérindiennes au Québec, vol. 9, no.4.
1980 : Intervenir ou pas? Deux portraits flous et un film clair, Recherches Amérindiennes au Québec, vol.10, no. 1.
1980 : Le socialisme des intellectuels, Le Temps Fou, no. 9.
1980 : Marx et le dess(e)in de l’Histoire, Le Temps Fou, no. 10.
1980 : Sans espoir mais avec opiniâtreté; petit guide de l’oeuvre de George Orwell, Le Temps Fou, no 11.
1980 : La biologie des idéologues, Le Devoir, vol. 71, no. 157 (12/7/80).
1980 : Passé composé, présent indéfini, Journal de la semaine du Cinéma Québécois, octobre 1980.
1980 : Condamné à être heureux, entrevue avec Guy L’Ecuyer, Journal de la semaine du Cinéma
Québécois, octobre 1980 (avec Y. Chaput).
1979 : Les Grands Spectacles, Recherches Amérindiennes au Québec, vol. 9, no. 3.
1978 : Des Blancs dans le discours, Recherches Amérindiennes au Québec, vol. 8, no. 2. 1978 : Three ethnographic films on Québec, American Anthropologist, vol. 80, no. 3 (avec B. Bernier).
1978 : Vues et bévues du cinéma ethnographique. Québec, Département d’Anthropologie de l’Université Laval, Collection Documents, Travaux, Rapports de Recherche.
Rétrospectives
Rétrospectives des documentaires: Cinémathèque québécoise, mai 2000; International du cinéma de l’Estrie, septembre 2001; Rencontres internationales du documentaire de Montréal, novembre 2004.
Rétrospectives des films : Febiofest (Prague), avril 2005; Cinémathèque québécoise, septembre 2005.
We need to bring our attention here and be present in order to evoke presence in the other person.
When I first started making films, I really thought somehow the camera was stealing from the people.
The camera is not a stone.
I feel that my job as a filmmaker is to let the story tell me what to do.
Oh! I think this is very important. Story will also tell you crew size.
I think films always have some personal deep connection, even if you as a viewer don’t see that.
What I always look for is a multi-layered cake.
I really don’t believe they forgot the camera, I think they just included it.
If our subjects are feeling anxious or tense, that will make for bad films.
It’s this incredible reality check, that if you’re not really in the moment you’ve lost it.
In terms of depth, you need to put yourself on the line also.
And also, against all popular belief, anybody can shoot.
And it is really important, because you can not make a film without a point of view, otherwise you would film everything.
Just take the camera everywhere, film all the time, it’s just a toy.
I love shooting, but I really can not see it in the edit. I need to maintain distance. When I said Story
is God, Premise is also God.
As a so called artist, I am stealing all the time.
Introduction
Animatrice: Bienvenue à la Cinémathèque québécoise. Pour commencer l’atelier autour du travail de Jennifer Fox, j’aimerais vous présenter Diane Poitras, qui est conservatrice télévision et cinéma à la Cinémathèque québécoise et également chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal, ainsi que M. Paul Tana, qui est titulaire de la Chaire René-Malo.
Paul Tana: Bonjour tout le monde. Je suis très heureux de vous voir ici, à la Cinémathèque, et j’espère que ces rencontres vont se faire de plus en plus fréquemment grâce à la Chaire René-Malo, dont j’ai la responsabilité. Ce que l’on veut faire, avec cette chaire – en tout cas, pour sa section cinéma –, est un peu provocateur: soustraire la parole aux théoriciens et la donner aux cinéastes, aux créateurs, pour que l’on puisse comprendre, réfléchir le cinéma à partir des réflexions de ceux qui le font. Et je trouve que la Cinémathèque est un lieu formidable de rencontres et d’échanges entre des cinéastes du monde entier. Ce que j’entends par cinéastes, ce sont autant des documentaristes que des directeurs de la photographie, des monteurs, tous ceux qui au niveau de la création d’un film ont un rôle prépondérant. J’aimerais ainsi remercier Diane Poitras, qui a eu cette idée formidable d’inviter Jennifer Fox pour cette rencontre avec vous. Alors, je vous remercie d’être présents si nombreux. Cela démontre votre intérêt et aussi votre qualité. Merci.
Diane Poitras: Comme Paul l’a dit, cet atelier est organisé par la Chaire René-Malo, qui vise principalement vous les étudiants. L’idée était de montrer, de donner une idée de la variété des styles en documentaire. Ceux qui me connaissent savent que c’est une chose sur laquelle je reviens souvent. Le documentaire n’est pas figé, tout est possible en autant que ce soit fait avec rigueur. Et je trouvais que la démarche de Jennifer Fox illustre très bien cette variété possible d’approches du documentaire.
Jennifer Fox a exploré de manière originale la démarche documentaire, non pas pour l’effet, mais vraiment toujours dans une recherche de la meilleure adéquation possible entre la manière de faire et le propos. Ses films donnent un corpus qui n’est pas figé, mais dans lequel on voit quand même une cohérence à travers les années et à travers les œuvres. On reconnaît d’un film à l’autre une préoccupation et une façon de travailler avec les personnages.
Au cours de cette classe de maître, Jennifer nous parlera donc de la façon dont elle travaille le langage cinématographique en fonction des contraintes et des spécificités des films qu’elle tourne. On verra donc aujourd’hui des extraits de ses films depuis son premier long métrage Beirut: The Last Home Movie, un long métrage qu’elle a commencé à tourner en 1981 et qui s’est terminé en 1987. On verra aussi des extraits de An American Love Story, sorti en 1999, qui était au départ un projet de long métrage documentaire tourné à la manière du cinéma direct, et qui en cours de production a évolué vers une série télévisuelle. C’est donc une série de dix épisodes d’une heure qui a été diffusée d’abord à PBS, mais aussi sur ARTE, sur BBC et d’autres chaînes importantes à travers le monde. On va enfin s’attarder davantage à sa dernière production qui s’appelle Flying: Confession of a Free Woman. Cette série de six épisodes a été présentée une seule fois en Amérique du Nord, dans le cadre du Festival Sundance, et elle a été présentée aussi au festival IDFA d’Amsterdam, un important festival de documentaire.
Pour compléter le tableau, j’ajouterais que Jennifer Fox n’est pas seulement réalisatrice, mais elle a aussi été productrice sur plusieurs autres films, notamment en 1999, un film qui s’appelle On The Ropes de Nanette Burstein et Brett Morgen, qui est l’histoire de trois boxeurs dans un centre de boxe à Brooklyn. En 2002, elle a aussi produit une série qui s’appelle Love and Diane de Jennifer Dworkin, qui est une chronique d’une famille afro-américaine, qui a été tournée sur une période de douze ans. Et je soulignerais pour les cinéphiles, qui connaissent sûrement ce film-là, elle a été consultante sur plusieurs documentaires, mais entre autres sur un documentaire qui s’appelait Southern Comfort de Kate Davis en 2001, qui était l’histoire d’un couple transsexuel.
Alors, devant ce bref parcours, on voit tout de suite qu’il y a deux constantes dans l’œuvre de Jennifer. Il y en a une qui tourne autour de toutes les questions de la famille et toutes ses déclinaisons dans le monde actuel, et l’autre qui appartient plus à sa démarche, c’est-à-dire une façon de travailler dans la durée avec les personnages. Je pense que cela démontre un véritable engagement envers son art, et là je m’arrête de parler et je lui laisse la parole, parce qu’elle va vous expliquer comment elle fonctionne plus nettement. Bienvenue Jennifer.
People have to show up!
Jennifer Fox: Thank you. I’m very happy to be here. It’s really nice to see your faces, exciting. Thank you to the school, to Diane and the Cinémathèque. It’s a wonderful experience. I want to talk today about a lot of things, so we have to hurry. But I want to talk a bit about the approach I’ve been taking for many years through my work and I’ll show you some clips to give you a taste of everything. Is it ok if I get up? You know I teach, so I’m used to moving around. Maybe without the mike. Can you hear me?
Jennifer Fox à l’UQAM
From the very beginning, I’ve been struggling with a few key ideas, and the first, and I think it’s the most important, is what I would call presence. Presence is something that we see, and see a lot in fiction, and we noted: “Oh, that is a good performance”, meaning it feels real. That is performance based. It looks like acting.
In documentary, we also have these two distinctions that we know, but that we never really articulate. And it’s often because in documentary, we ask people to act in their own lives. We say: “Can you tell me what happened?” or “Would you walk across the room for me like you usually do?”. Now, you are laughing, because when you ask a real person to walk across the room like they usually do, they automatically get like this (J.F. walks around like a puppet). And you can see it.
When you ask people to report on their life, they are not in their life. And it’s imperceptible, but you will see and you know emotionally when you see someone really being in a frame. The camera is so sensitive that it notes these things. But equally, I would say that we, as filmmakers, have a direct influence on what happens with our subjects. If we are distracted, I guarantee you, our subjects will be distracted. If we aren’t present, our subjects can’t be present.
“presence” is kind of a floaty word
I want to give you a little taste of this, because “presence” is kind of a floaty word. Just close your eyes for a minute and relax. I want you to bring your attention to the room, the sound of my voice, the feeling of your body on the chair, your feet on the floor. Really feel the room, the sound of the air-conditioner, and note how that feels when you’re in the room. Now, take another moment keeping your eyes closed and think about something that happened from your childhood. It can be an event, a conversation with a parent, a brother, a sister. Feel and see it. Keeping your eyes closed, come back to the room. Let go of the memory and come back to the room and just put all of your attention to your body and your chair, your feet on the floor, the sound of my voice. Stay here. And I want you to know how that feels like. Now, open your eyes. What did you feel? What’s the difference when you’re thinking about something in the past and when you’re present in the room?
Étudiante: I forget my body.
J. Fox: You forget your body! When you’re in the past, you leave. Your body is here but you forget it. What else?
Étudiante: When I’m in the past, I see images. But when I’m here, I don’t see images, it’s more sound.
J. Fox: More sounds than images. That’s really interesting. What else?
Étudiant: When I’m here, I’m more focused. It’s more perception, feeling the inside. J. Fox: There’s feeling of being in your body. En-bodied. Anything else?
Étudiant: There is more confusion when I think of the past than when I’m here.
J. Fox: The thing that is constant in all these reactions is that we are not here when we are in a memory, and that somehow when you are in your present, you’re in your body. I think the reason you have less images is probably because you are here. You are not imagining. I’m only giving you this little experiment in order to make you note the difference between being here and being in your mind or in your memory.
We spend most of our lives distracted. I’m not saying that’s a bad thing. It’s actually cultural, something we cultivate, like multitasking. We have to do so many things, so we are never really here. It’s a fine skill, but it’s a really bad skill for actually getting something good on screen. We need to bring our attention here and be present in order to evoke presence in the other person. And I really ask you to spend the day when you leave here, noticing when you are really in the room and when you are distracted, the different emotional feeling experiences of that. Because as filmmakers, we’re a little bit like social scientists, we have to note all these things. We have to know the difference in ourselves and we also have to be able to see it in the other person. Is the person that I’m filming really here? Or are they somewhere else? Because if they are somewhere else, I guarantee you’ll see it on the screen and it makes for bad filmmaking, because we are trying to capture reality. And to have reality, people have to show up!
The camera is not a stone
J. Fox: The other piece that we don’t talk about is how this thing (J.F. holds a camera) affects that issue of showing up. The minute you turn on a camera (J.F. turns on the camera), it has a huge effect on whether people are here or not. Does everybody feel that I just turned on the camera? Is it something you can perceive? You see I have a camera, but did it change you in some way? How do you feel now?
Étudiante: I feel the proximity, and for me it is really disturbing. I’m shy.
J. Fox: Anxiety. But did you feel the room change when I turned on the camera? I felt the room change. Maybe it’s just me. The minute I pick up the camera and turn it on, I feel something change. What about you, you’re shaking the head?
Étudiant: Yes, yes… (Everyone is laughing). You have the possibility to capture an image of us on camera, so it changes our perception of you.
J. Fox: Did you all wake up a little more?
Étudiant: I’m more aware.
J. Fox: It’s interesting that in a way, the camera evokes presence. I don’t know why, but somehow when you bring on the camera and you turn it on, people kind of go “Woaw!” (J.F. mimes someone waking up). Equally, when I pick up the camera, I wake up too. I show up. That’s very interesting because after all there is only two tools in filmmaking really: the camera and us. We are a huge tool to what is going to happen on the screen. Our presence is going to again affect the people in front of us, as well as the camera. So here we have our presence and the camera’s effect creating something.
This is something I began to notice a lot the more I made films: my effect on the people and the camera’s effect. We don’t usually note enough what the camera is making to us as filmmakers, or what the camera is doing to the other. When I first started making films, I really thought somehow the camera was stealing from the people. But as I’ve gone on in my work, I see that the camera gives something. One of the things it gives is this presence. Literally, it makes people arrive into a moment and therefore the moment becomes more precious and more full.
The camera is not a stone
Now, I would like you to hold the camera for a minute and see how your feeling state changes. If somebody is holding the camera and pointing at you, see how you feel. And then, experiment like this (J.F. turns the camera LCD screen towards her). See how you feel when you are filming yourself. So it’s three examinations: How do I feel when I’m holding the camera? What is it doing to my state? What does it do when the camera is pointed at me? And what does it do when I’m filming myself? Being a filmmaker is a constant investigation of how were inter-affecting both ourselves, the camera and the people in front of us. And the only thing I would ask you at the end of these two hours is that you become more aware of that. The camera is not a stone. We tend to treat it like this dead thing. The camera is influencing and, maybe because it’s electronic, maybe because we know it’s capturing images, it’s actually doing a lot more than we think. So we can just start here and you can just pass it. But hold it for a few minutes, enough to take note of your feelings.
Beirut: Story is God
J. Fox: If you look at my films, I’m working a lot with this question of presence. How do I get people to show up on the screen? The other thing that’s been really key to my work is something that I would say: Story is God. I feel that my job as a filmmaker is to let the story tell me what to do. That’s a very complicated thing because as documentary filmmaker we often don’t know the whole story. Maybe we see a tiny little bit of it at the time but we have to use that tiny bit to be able to give us indication of how to move forward. Story will tell you language or aesthetics, story will tell you length, story will tell you approach, it will even tell you distribution often. Sometimes it takes me two or three years to let the story inform me. It’s a process of understanding. But I feel like I’m in service of the story. And of course, story ends up being a combination of me and what’s in front of me. I don’t want to say that I’m neutral. I’m not a neutral influence. I’m interpreting subjectively everything. But I’m really trying to investigate what is best.
The other thing that’s been really key to my work is something that I would say: Story is God
In some of my films, it’s something that I understood very quickly. Beirut is a film that I knew the body of the story almost whole because I knew a member of the family I was going to film. Gabby Boutros was a friend of mine in film school, we worked together. One day she called me up and she said (she was Lebanese, this was in 1981, there was a civil war in Lebanon)… She said: “There was a front page article in the Washington Post and my family’s home has been hit by seventeen shells and I want to go back to Lebanon, they’re crazy, I want to get them out…”. And she left. I didn’t hear from her while the war was going on. Six months later, she came back to New York and said: “I loved it, I never want to leave Lebanon again”.
Here’s a woman who went from wanting to get her family out of the war and within six months was totally seduced by this environment. I went over to her house and she was packing to get back to Beirut. She told me this incredible story about her family being the end of an aristocracy, they lived in a palace in the middle of the war. So you’re hearing immediately really strong drama: a war, a palace, a family. It sounds quite fiction like, doesn’t it? Three sisters – she’s one of three sisters –, and her younger brother was about to get married. She told me this and showed me some photos. I left and I was walking down the street. I was about to go to my second year in film school and I thought: “Oh man, we have to make a film about this.” I called her up and said: “I want to make a film about your family”. And she said: “Come over!”. We talked more and six weeks later I was in Beirut. It was an interesting project. Because of her, I knew everything that she knew about her family very quickly. This has never happened to me after, that I knew so much going into a story. It was very easy to have some very clear story principles without even going there. It sounded like fiction, it should be a theatrical fiction, it should look beautiful, it should be shot like fiction. We actually shot in 16mm. We spent about two and a half months in Lebanon shooting.
Oh! I think this is very important. Story will also tell you crew size. There are all these rules about who should shoot and how to shoot. But I think that even crew depends on your story. Some stories, if you have a real crew, you’ll destroy the story because the impact is too big. In this film, we took a proper crew. I took a camera person, a sound person and me. That’s a three person crew. That is actually the biggest crew I’ve ever worked with. In An American Love Story, we had a two person crew. I shot it and a sound woman. Flying is a one person crew. It’s me and the rest of the world as you will see.
This film has some very obvious strategies. It’s shot very beautifully. There is incredible attention to detail. It’s a story about a family holding on to a house and a past and a tradition in the face of war. It’s a story about people holding on to objects. So we made some very quick story cinema aesthetic decisions right there. We tended to shoot with a longer lens when possible. We were kind of always trying to spy on them versus a wide angle lens which is what we tend to think of in sitcoms and television and documentary. We’re using a lot of tripods. We’re really breaking the world down into its pieces. It’s a fragmented world, this world of war.
Flying
If you go on and look at the film, the drama of the story is actually all based into interviews, because nothing really happens in the whole film. My purpose was to understand why these people who could afford to leave stayed in this neighborhood in the middle of the war and in a sense, what they got from the war. I didn’t need anything to happen in the story. The only event that takes place is the brother gets married and that in itself is a symbolic way of going against destruction. But the film is about an interview driven unravelling of why they stay. It is absolutely not a “vérité” film. It’s a highly constructed, highly objectified world. The interviews are really the heart. What I was working with is how to get an interview to be so present that it’s like a scene. Sometimes we achieved that and sometimes we didn’t.
An american love story: a multi-layered cake
J. Fox: I think films always have some personal deep connection, even if you as a viewer don’t see that. An American Love Story came about because I was in an interracial relationship, I was already thirty at the time and I thought: “Gee…race. There is no racial problems in America. We’re a liberal country. It’s the nineties, everything is fine.” As soon as I fell in love with this black man, my world turned upside down. I saw through his eyes how much he suffered because he was Afro-American. Our relationship suffered also from the strain of the racial problems, and I really wanted to do a film about race and love in America.
Immediately, you see a completely different entrance to a film. Beirut, I knew the whole story going in because Gabby told me it. It was a complete sort of entrance. But An American Love Story, I just had this idea. It is totally opposite in terms of language. And in terms of investigation, it was a film about family again. But it’s about a very ordinary family, living in a very ordinary environment – a two bedroom apartment outside of New York City in Queens.
An american love story
I want to read you something. It’s an interview with screenwriter Callie Khouri (Thelma and Louise) and she says: “How does the process of trying to figure out a story work? I have a couple of theories about story. One is, stories are whole things like people, you find a story and you have to start digging to uncover it. You may only find one little part at a time but if it’s really a story, all the pieces will be attached. When other people start to get involved sometimes they’ll say: “Well here’s an arm. Why don’t you hang that on here and use this head.” And you will end up with a Frankenstein monster of a story instead of a living breathing story on it’s own. We see a lot of those kind of stories in the movie theatres today. Stories that are patched together by comedy and that on their own don’t really sustain life: cannot breathe, cannot impart you any kind of truth other than it’s all bullshit.”
This applies, of course, to documentary. (J.F starts writing and drawing on the note pad) Beirut, I knew the story, and I then just had to find a way to capture it. I took a direction, and the direction was “Why did they stay?”. That’s what told me what to film and to interview on. But in Love Story, I had a question. I didn’t have characters, I didn’t have the body, I only had the question: “How do people survive love and race in America?”. That question led me on a process to find a story that would be an investigation of that. I was very interested at that point in my life in telling a positive story. I wasn’t interested in just saying: “Oh, I want to see people who can survive love and race in America.” I wanted to find a positive story for very personal reasons, because I wanted the answers.
I went about looking for a couple who I could film that would help me find answers to that. And I said: “ Ok, how people survive love and race? And I want to follow them over time. Ok, I’m going to follow a family for a year.” So I had to find the right people to follow and, of course, that’s when you get into this whole concept called casting. Sort of what makes a good subject and what makes a good character. What I always look for is a multi-layered cake. It means there are multiple things that can be investigated even just at the get go.
In An American Love Story, I found a couple who had been together since the sixties. In fact, they had met in 1967, which was a key year in the miscegenation laws in America – the laws against black and white people being able to have sex and marry. They met in these years where these laws were over turned. It’s the same year where Guess Who’s Coming to Dinner came out. They were not from the East coast or the West coast, they were from the Midwest, so I liked that. They faced enormous racism as a couple. The mother Karen’s white town turned against her when she began to befriend with this black man. So they had a great past story. It was now the nineties, so they lived through three
decades of love and race in America and they were still together. They had two children, and Bill, the husband, had two children from when he was a teenager. The kids were very different ages: the older daughter was in college when the younger daughter was 11. They were middle-class also. And there was role reversal in the family: the mom had the heavy-duty day job, and the dad was a musician. So issues of time, class, gender roles, racism. I felt like the cake was very rich (J.F. draws a layered cake on the pad).
An american love story
The next thing in terms of casting is, of course, their openness and availability and their ability to be present in front of the camera. Back when I made Beirut, I was doing my initial work with just an audio recorder. Now, I take my camera and I film people immediately to see how they are and how they respond to the camera and how they appear. So, I found this family, a middle class family, and I began to film them. The question then is what language appears to you, what is the way to approach? I want to film for a year, and they are a middle class family living in a small apartment, what approach can I take? And I chose what I would call a very in your face look. It was a film that I ended up shooting. I knew we could only have a small crew because it was a tiny apartment in Queens and part of the strategy is that I could sleep on their floor. And I lived with them on and off for a year and a half. Even three people would be too much. At that point, I thought two people would work. I was picking a kind of “cinema vérité” strategy because I wanted to see how they dealt with race and family and love over time.
That meant sound would be very important and I really thought it was important to have a good sound recorder. In this case, it was somebody that I trained to do sound. She never had done sound before. We lived together with this family for a year and a half. It was supposed to be a feature length film and in the course of the shooting, I felt it looked like serial drama: the family would have these little problems, they would bound together to get over it, they would dissipate and life would go on. About three months into the shooting, I thought: “Ok, this is serious”. Of course, nobody else thought it was as serious, but that’s another story. It took a long time to get broadcasters on board that way. In the mean time, we shot the film.
The biggest strategy of An American Love Story was time
The biggest strategy of An American Love Story was time. We built a relationship over time. We spent thousands of hours together. I practically lived with them for a year and a half. That is what allowed them to relax and become more present. There’s an incredible transparency with the camera. I really don’t believe they forgot the camera, I think they just included it. And somehow Jennifer and camera was synonymous, and I was like the dog in the family: “Oh we’re going, let’s take Jennifer with us.” And we liked each other, and I think that’s really important because you could not make a film like this of such a longitudinal study if you didn’t want to be there. I wanted to be there everyday. They were fun. We had fun together in that sense. But it still had some of the traditional subject – filmmaker relationship. When I was there, it was not about my life, it was about their life. I was really there to be present and witness their life. When you spend that much time together, of course, you do talk about yourself. They wanted to know things about me, but to a degree. The primary thing was them and a lot of my strategy was simply to be present for them. In my interviewing strategy, I tend to take a very non judgmental approach. I am here to witness, to hear, to accept whatever you are going to tell me, but not to judge it, not to tell you what Jennifer Fox really thinks.
Collaborate with the camera
J. Fox: How is that camera passing going? Did you notice anything so far about how you feel when you’re holding the camera, when you’re filming yourself? Not everybody has done it, I’m just checking in! Just to see if you still here. Any comments?
Étudiant: It seems like you’re more conscious of yourself when you have the camera and a little less of what is happening. Concentration on getting the right frame. When you’re filming yourself, your kind of “Oh, no no no!” (Everyone’s laughing). You’re more conscientious about your body movements, so you forget about the camera.
J. Fox: It sounds very close to the feeling I have. Any other comments?
Étudiant: I have noticed that you feel really different, especially when you are getting filmed. I get this feeling of urgency, like something is aiming at you. Kind of an animal reaction, tension. It’s hard to connect with yourself when you’re getting filmed. And when you’re filming yourself, it’s more narcissist, you know you’re filming yourself and you are acting for yourself.
J. Fox: What about you?
Étudiant: When I hold the camera, I feel powerful. But when someone is capturing images of me, I feel more fragile. I don’t have the power of choosing the frame or control what it will show of me. When I’m filming myself, it’s like “Me by me”. The power returns to myself and I feel confident about what I’m capturing. I have the power to capture what I want.
J. Fox: All these things are so interesting. If we feel that, and we are filmmakers, then our subjects must feel that. The issue then becomes, if our subjects are feeling anxious or tense, that will make for bad films. So the whole issue is how to find ways in which the subjects can collaborate with the camera, how can it be a benefit to them, how do we use the camera in a way that people find a better place in themselves.
I’ve had a progression of this idea. I didn’t film Beirut, so I didn’t understand this camera thing. But I really felt like I’m going in there and I will get their story, run away and take it home. It had this feeling of stealing. They were very comfortable with the camera and I think it had to do luckily because they were in aristocracy, they were used to being watched, they were used to having servants around. People at the time used to say to me: “How did you find such great actors?”. However, even within them, I think the narrator Gabby is always acting for the camera, posing and posturing. Her older sister Mona is actually the only real character in the film. Without Mona, who has a kind of totality, I wouldn’t have a film. It’s interesting if you look at it, you only need one good character.
As I developed and I went into An American Love Story, I didn’t want to do that again. I began to think of the idea of collaborating with the subject, that somehow we had to find a mutual way to include the camera in our lives. They had control, they could say “I don’t want you to film that”. So the whole film is based on collaboration. They had a final approval on the film (which by the way the people in Beirut had also), but that approval is speaking to collaboration. We are going to make a film that you can live with as well as me. So my ideas were shifting. And this is the first real film I ever shot and I begin to notice the effect of the camera on me. When I picked up the camera, I all of a sudden arrived. If you don’t shoot your own films, I would do some experiment with the camera, because when you’re shooting, if you get distracted, you miss the moment. It’s this incredible reality check, that if you’re not really in the moment you’ve lost it. It forces you to be present. And that presence really influences what is happening around you.
Anybody can shoot
J. Fox: Now, if I want to come to the film Flying, my newest work, it has a very strange evolution but it is a continuation of how to find presence on film. While I was making Love Story, I was in my thirties and I noticed that, contrary to what I was taught, my life was depending on my conversations with my girlfriends. I have girlfriends all over the world. So if I was in London, I would stop and see one friend. If I was in Berlin or in New York, I would stop and see another one. These conversations somehow where knitting my life together. Now, I’m quite a bit older than all of you. But I was raised that the centre of my life would be a man. I don’t think that has changed much. How many women here were raised that man should be the most important thing? (Everyone is laughing. Some students say yes, others no.)
Étudiante: Not the most important, but the centre for sure.
J. Fox: How many of you were raised that you should get married and have children? Étudiant: Just the girls? (Everyone is laughing.)
J. Fox: Well, men too are raised that way, of course. I’m just curious because we have an age difference here. (J.F. is looking at the hands up) So it’s about 50 – 50. Well, anyway. I began to think about these ideas. I wanted to film these female conversations which to me seemed very different from conversations that men had. They were intimate, they were analyst. They were circular in nature, they weren’t goal oriented. So I began to struggle with this idea of the conversations between women. As you can see, there is no story here, just an idea.
Another thing happened. I travel a lot and I happened to be in South Africa teaching a film series developing program on HIV and AIDS in the early millennium. I met two South African women who were in their twenties and we immediately bonded and started talks about sex…We had the identical conversation that I would have had with any of my girlfriends in New York. I was really struck because they were from different classes, they were from a different culture.
So I began to think: “Is there a real tread through all female life?”. And of course, I was thinking of making a film, so I was trying to figure out: “Ok, I want to make the film about the way women talk, I want to make a film about women around the world. I have no story, really, this is not a story, these are ideas.” So like all good filmmakers, I wrote a treatment about three hypothetical women: “I’m going to make a film about three people of different classes and cultures and their experience of life…”. I wrote it and it was just crap! I just wrote it for myself, so I’m going on thinking: “How am I going to do this?”. So I’m still struggling with this issue of gender and I realize that it would be a lie to make a film about women and leave me out of the equation. I had to admit that I was a woman too in a story about women. And on top of it, I felt like I was in a crisis in my life. It was a crisis of reflection. I was at that time in my early forties, and I wasn’t married, I didn’t have children. I had always been in relationship with men and never wanted to get married and have children. So, it wasn’t that. But the fact that I wasn’t married and didn’t have kids meant that there was no way to put myself into society. And I couldn’t find a mirror for my life. And it sort of very sampled it. I could not put photos of my life on the wall, in a way. If you are in a couple and have children, you mark your life through the changes of the couple and the children. But I couldn’t put ten men on the wall. It was a real problem. So I thought: “I need to find a reflection, I need to fill my life.” And I decided to put myself in this story. I had a very strong need, and the need was real. This was not a filmmaker’s concept: “Oh, I want to make a film about women….”. It was: “I need to see my life, I cannot figure it out, it is a true need.” I think that is very important to make personal films. Often the filmmaker actually pretends to have a need and the filmmaker avoids revealing himself. I really object to that. In terms of depth, you need to put yourself on the line also. I’ve obviously asked my girlfriends to put their lives on the line, I expect that I would do the same.
Flying
Then I had another problem: “How am I going to film this?. If I put a camera on a tripod and have the conversation with my girlfriends, we will all freeze up. All the intimacy will fall apart. We will begin to act.” And it didn’t matter to me if there was a person in the room or simply if the camera was in a third position. We would still feel like we were pretending. The big question for me was how to achieve this quality of intimacy that women really have. What if we pass the camera between us? And passing really seems similar to the circular way women speak. I began to experiment with my girlfriends and it worked! I saw that by passing the camera we got to this incredibly intimate conversations. And also, against all popular belief, anybody can shoot. And that was really interesting to me.
So I was going to pass the camera and I decided that I would film my life, my girlfriends both in New York and around the world, the women in my family and the strangers I would meet around the world. Because ultimately my point of view was this: “Did my life have anything to do with a woman from Pakistan, a woman in Russia, a woman in Berlin, a woman in Canada… Is there a real tread? Do I fit in this world of gender or is gender not important?”. That was sort of my premise. And it is really important, because you cannot make a film without a point of view, otherwise you would film everything. This told me what I should film and how to create a story about “Is there a tread to female life?”.
Since in this premise there really isn’t a story and it’s very wide, I was trying to give myself some more parameters. I made rules for myself: the camera must be passed, no director of photography, no tripod, and also no radio mikes. Of course, I broke these things later. But it was just to limit the world a bit. Everyone in the room must agree to be in the film. There is no observer in this process. If you don’t agree to be in the film, get out of the room. I think that was all the main rules, it’s quite simple.
Flying: big on rules
J. Fox: I did a lot of work to be able to include, to accept the camera in my work, to film myself, be real and not act. I really wanted to do it, but how to be real? This is simplistic but there’s sort of two parts of our brain: the critical mind and the creative mind I would say. And both parts are really important. There’s nothing wrong with the critical mind at all. We need it as director. But to put myself in front of the camera, I really had to diminish this (J.F. crossing the word critical she just wrote on the pad) and allow, accept and relax. So to diminish the critical mind I made a lot of tricks for myself and also some rules. I was really big on rules.
1 – I couldn’t prepare for the camera. That means no makeup, no nice clothes, nothing.
2 – I would film all the time. I took the camera into the bedroom, I took it into the bathroom. I took it everywhere, I filmed all the time.
3 – I filmed really fast, and I filmed a lot. I filmed a lot of footage because I thought if I’m careful about how much I’m filming, then I would start to control. The amount of footage actually is a key here. I figured, if I film all the time, one out of every hundred shot will be good and will work. So everyday I was filming and I was filming really fast, that’s why the rule about no tripods. I would put the camera on the table, in the bathroom. I didn’t want that feeling of set-up. Now, this is contradictory to what we learn in film school and that has, of course, a place for certain kind of shooting. Just take the camera everywhere, film all the time, it’s just a toy. This is just part of our life, this is what Jennifer is doing now.
Flying
J. Fox: Another thing about self shooting is you cannot look at tapes, or I couldn’t. When I was forced to look at tapes for the business of raising money, it often took me a few weeks to recover. I needed to get rid of the feeling that people were observing me. When I was shooting, I was not thinking that somebody was looking at it. It was using the camera as a tool to become more aware of my life and the life of my girlfriend.
Étudiante: When you are filming in those more intimate moments, did you have to do some staging afterward because you needed some shots that you didn’t have?
J. Fox: There is no staging in it. There is just a lot of filming. And because the amount of filming became really important, I did diaries every day. Now, I don’t like diaries as a filmmaker and usually they are crap. But I made myself as a practice filmed diary to camera, just to get used to reporting on my life and also to make sure in the edit I could go back and see what I was really thinking and feeling. This film ended up being a Danish co-production. I was very inspired by the work coming out of Denmark. The rule idea is coming out of Dogma. And if you look, they do a lot of diaries but they cut out the words. So what you are actually getting is the pauses in your speech. If you look at the opening of Flying, it ends on a shot where I’ve found out I’m pregnant. I’m sitting at a table and I’m just looking into space. That is actually a diary that I did right after I saw the pregnancy thing, and I was really upset that I was pregnant. The words are ridiculous, but the look adds a lot of presence and really captures the emotion. So the strategy I would use in the editing room is very different than the strategy I used with myself in the shooting, where I wasn’t thinking about an audience. I was simply thinking that I need to film my life because I could not figure it out. And I filmed my life for about four years. You can imagine that in four years there is enough drama, especially if you have a married lover and you take a boyfriend. There’s some nice things that happened there. Meanwhile in those four years, I filmed my girlfriends, my mother, my aunt, my father and I filmed women around the world.
One of the keys here, which is very different than the Beirut film and the An American Love Story, is I met strangers with the camera rolling. As soon as I walked into a scene, I was already filming and I immediately said to them: “Here, you film me. See how easy it is!”. Again, diminishing the importance of this object. People always asked me: “Well, how much instruction did you give?”. It was maybe a one to three minutes. I did tell them about zooming, everything is on automatic. So I would say: “Here is the camera. Just point it at whoever is speaking.” And very much people can shoot. And they can shoot all over the world because we have to remember people are so television literate.
I had another rule besides filming from the moment I met a person. Whenever I would go to meet somebody or go to a foreign country, I had to stay in the people’s house. So I was immediately there and I was immediately integrated. I became part of the intimate life of the person. I was filming from the moment we woke up to the moment we went to bed.
It’s also this issue of finding a reliable guide, someone who will basically tell the people around that you are reliable. If I came in cold I could never have had these conversations. It’s because they trusted that guide that I was trustworthy. When I went to India, it was through a friend of a friend. So a friend of mine knew Paramita and said: ”Oh you must meet her.” She actually was in New York and she came to my house once. Afterward, she invited me to India and I showed up in this village. It’s high risk filmmaking, because it’s based on being able to quickly make a intimate connection. And I had never done that before. So it works in different degrees depending on this connection you’re making.
Premise is also God
Étudiante: How many hours did you get at the end?
J. Fox: Passing the camera requires that you shoot a lot of footage. You turn on the camera and an hour and a half later, you turn it off. The moment with Mindy, where she’s talking about her abortion, is a good passing the camera scene. That was an hour and a half, two hours conversation. But most of the footage will never be used. So not to scare you, we shot sixteen hundred hours of video. That requires enormous amount of preparation for the editing. The whole key of shooting lots of footage is logging and really creating a database. We shot a thousand hours in American Love Story, so I had some experience. If you log properly, it is not scary. If you haven’t logged properly, forget it! It’s just really approach.
Étudiante: Did you edit the film by yourself?
J. Fox: No. I love shooting, but I really cannot see it in the edit. I need to maintain distance. This is me. I know some very good director-editor. But while I was still shooting, I had people in New York, a team of men and women, logging. And it was a Danish co-production with a Danish editor, a man. We never had worked together before, but we had a very good relationship.
Étudiante: Did you do some editing in those four years or you waited until the end?
J. Fox: We had to edit a sample tape to raise money because when I pitched the idea on paper (my life, the life of my friends, my family, women around the world and passing the camera…), nobody thought it would work. It’s really an hybrid form. It’s a personal film and it’s a survey. In fiction you would call it an ensemble cast of characters. But they didn’t believe it so, what is quite common today, we ended cutting a sample tape after I had shot about a hundred and twenty tapes of what I would call research. We then showed it to the broadcasters and they understood: “Oh passing the camera is not a problem”. Other people had to say: “We like you as a character.” I can’t really judge that.
About midway through the shooting, I had a meeting with my Danish co-producer and the editor Nils Pagh Anderson in NY. At that point, I still haven’t shot a lot of strangers and we still thought it was a feature film. I think I only had been to Russia and my co- producer really didn’t think it was going to work with strangers. Everybody was really excited about what they saw with people I knew and they said that the other won’t work. But part of the premise, I was really arguing, I had to go to the third world and I had to go to women I didn’t know.
So I was organizing and saw a lot of what you see in episode one. This kind of ensemble cast reminded me a lot of Sex and the City. Not that we are glamorous and beautiful or anything like that. It just reminded me of this multiple characters that repeat and you follow over time. And I’m always looking for keys, formal keys. For Beirut, we knew immediately, fiction feature theatrical. An American Love Story, also during the shooting, it reminded me of a family sitcom, so that became the form. This reminded me of Sex and the City in the middle of the shooting. I pitched it to my Danish co-producer and the editor and they really got it. We then thought it was a series and, of course, we went to the broadcasters and they said no. It took a really long time to convince them about the series idea. But the main reason for the series was a feature would remain too much in my personal story. I couldn’t get the width into a feature and that was really my problem. It’s really a question of your story premise. When I said Story is God, Premise is also God. What are you setting out to do? The key for me was “Is there a real tread across class and culture in female life? Are we sharing more than we think? Or not!”.
And in order to fulfill the premise it had to become a series, with the language that it was in, the passing the camera and everything. That’s what I argued really strongly, otherwise it would just be me and my NY girlfriends and I didn’t want that. I found that absurd. It’s fun in an episode, but it had to go further than that. Instead, in the second hour we added Europe and Africa, in the third hour we added India, in the fourth hour we added Russia and Cambodia, in the fifth hour we added Pakistan and the Mali woman and then the sixth hour kind of end up back in my American world. The film gets deeper as it goes along, even if it starts up very light. That’s the other thing we stole (and I’m all into stealing) from Sex and the City: the lightness tone and narrative tone. It came more into my own tone, but originally we were very “sex and the cityish”, and it’s still a bit there. As a so called artist, I am stealing all the time. I am stealing from Dogma. I am stealing from Sex and the City. Then, of course, I add myself into the mix. That is how it morphed into a series.
Last questions? Feelings? Words? Well I really enjoyed meeting you.
Applaudissements.
Jennifer Fox à l’UQAM
Filmographie Réalisatrice
Flying: Confessions of a Free Woman, 353 minutes, 6 épisodes, Danemark / États-Unis, Anglais, Couleurs, 2007.
An American Love Story, 600 minutes, 10 épisodes, États-Unis, Anglais, Couleurs, 1999. Beirut: The Last Home Movie, 123 minutes, États-Unis, Anglais, Couleurs, 1987. Productrice
Absolutely Safe, États-Unis, Anglais, Couleurs, 2007.
Réalisation: Carol Ciancutti-Leyva.
Flying: Confessions of a Free Woman, 353 minutes, 6 épisodes, Danemark / États-Unis, Anglais, Couleurs, 2007.