Classe de maître : Pierre Lhomme

Classe de maître animée par Daniel Vincelette (directeur de la photographie) avec un grand maître de la direction de la photographie du cinéma français. Pierre Lhomme a travaillé avec les réalisateurs les plus marquants du cinéma français moderne: Robert Bresson (Quatre nuits d’un rêveur), Jean Eustache (La maman et la putain), Jean-Paul Rappeneau (Cyrano de Bergerac), Jean-Pierre Melville (L’armée des ombres). Il a remporté le César de la photo pour Cyrano de Bergerac et Camille Claudel de Bruno Nuyttens.

Cette classe de maître a eu lieu lors des RVCQ le 20 février 2007 à la Cinémathèque québécoise, et le 22 février à l’École des médias. Elle a été rendue possible grâce à la participation de la Chaire René-Malo.

Voir des extraits vidéos de la classe de maître avec Pierre Lhomme.

Introduction: le métier de chef opérateur, ou la jubilation devant la lumière

Pierre Lhomme: Faire une classe de maître comme on dit, ou une master class, ou une leçon de cinéma, vous ne savez jamais très bien comment la commencer. C’est un univers qui pour moi est tellement important et riche. Je vais essayer de faire de mon mieux. J’ai l’intention de vous projeter, après, la finale d’un long métrage que j’ai fait il y a quelques années avec Jean-Paul Rappeneau et qui s’appelle Cyrano de Bergerac.

J’attache une grande importance à cette finale parce que je crois qu’elle résume assez bien tout le travail et tous les efforts que les chefs opérateurs ont faits depuis le début des années 50, quand on a commencé à faire des films avec trois francs, six sous et que le matériel dont on disposait pour faire des films n’était pas du tout celui dont on rêvait. Les caméras étaient lourdes, elles étaient encombrantes, elles étaient chères. Le matériel électrique, c’était essentiellement des projecteurs de lumière dirigée. Et nous, on commençait à être confrontés avec la réalité de la lumière, c’est-à-dire le décor naturel, dans lequel notre oeil commençait à se faire.

Donc, depuis cette époque, aussi loin que je puisse me souvenir, on a essayé d’adapter des outils qui nous permettent de considérer la lumière naturelle comme notre bras droit, ou plutôt on est le bras droit de la lumière naturelle, j’en sais rien… C’est-à-dire qu’il n’y a pas de carrière de chef opérateur qui puisse réussir s’il n’y a pas reconnaissance et des fiançailles réussies entre lui et la lumière naturelle. Parce que c’est la lumière naturelle qui nous instruit. Une fois qu’on a acquis les connaissances techniques, le plus important devient l’éducation du regard. Et ce regard, on l’éduque. Notre vision des choses, notre sensibilité, elle est liée à notre sensibilité à la lumière. C’est vrai que si on n’a pas cette sensibilité, il vaut mieux faire autre chose que d’essayer d’être chef opérateur, il y a plein d’autres métiers formidables dans la vie, mais celui-là implique vraiment qu’il y ait une jubilation à voir, à regarder. Encore aujourd’hui, je me régale en regardant par la fenêtre. C’est pour moi un spectacle permanent et je m’en lasse toujours pas. C’est en regardant autour de moi que j’ai appris… enfin que j’ai essayé de maîtriser mon métier.

Une obsession: recréer la lumière naturelle

Pierre Lhomme: Donc, on a essayé pendant des années [de recréer une lumière naturelle avec des lumières artificielles], mais on avait beaucoup de mal parce que le matériel dont on disposait ne nous permettait pas. Vous savez, l’essentiel de la lumière c’est le ciel, c’est-à-dire une énorme surface de lumière diffuse. Or, nous, pour travailler, on nous donnait des projecteurs directionnels, c’est-à-dire des petits soleils ou des soleils ridicules. Mais des soleils, il n’y en a qu’un et nous on nous demandait d’éclairer en se servant de 25 petits soleils dans un studio et de faire des taches de lumière de notre mieux et là se déroulait le film. Nous, on était obsédés par ce qu’on avait vu en décor naturel, c’est-à- dire une lumière qu’on essayait de recréer. Quand j’ai fait mon premier film important en studio, je n’avais qu’une obsession, c’était qu’on ne reconnaisse pas le studio, qu’on ne sache pas qu’on était en studio, qu’on ait l’impression qu’on était dans un décor naturel. Mais pour retrouver ce sentiment, il était absolument indispensable de disposer de nouvelles sources de lumière. C’est-à-dire des sources de lumière dites tout modestement des sources de lumière diffuse. Et que, la lumière directionnelle devait être utilisée sur la pointe des pieds. La lumière directionnelle, elle est très rare dans la lumière naturelle. Elle est évidemment dominante le soir, parce que quand vous éclairez votre appartement, vous l’éclairez avec des sources de lumière directionnelle généralement. Encore que dans les années 1930, les éclairagistes avaient compris que d’éclairer un décor en lumière diffuse c’était beaucoup plus intéressant qu’en lumière directionnelle. Et ça c’est un autre problème…

Donc, on était confrontés à ce mariage obligatoire entre la lumière naturelle et notre travail. C’est la réussite de ce mariage qui conditionnait la réussite de notre travail de chef opérateur. Avec une grande difficulté qui est que la lumière naturelle elle est changeante, elle est lunatique. Elle peut être très belle, très douce, elle peut être agressive, elle peut démolir un visage ou au contraire l’embellir. Nous, on a besoin d’être sensible à tout ça, pour choisir dans cette lumière naturelle celle qui nous semble le mieux convenir à un visage ou à un lieu.

Ce mariage, imposé de jour, devient beaucoup plus délicat la nuit. Parce que la nuit, on se retrouve dans le noir, donc la lumière que l’on fait est une lumière qui est, elle, totalement artificielle. C’est la raison pour laquelle quand on se trouve en ville, par exemple, on n’a aucun mal à allumer des projecteurs. Mais, si on vous met en rase campagne, de nuit, et que vous allumez des projecteurs, vous créez un climat qui est dangereusement cinématographique. C’est-à-dire que les projecteurs se révèlent et que je pense que c’est dans le cadre d’une narration, quelque chose qui ne doit pas intervenir. On ne doit pas se rendre compte de l’existence des projecteurs. Quand vous regardez un spectacle, vous ne vous occupez pas de la lumière, vous vous occupez du spectacle. La lumière, c’est son enveloppe, comme le cadre est l’enveloppe du regard. C’est la raison pour laquelle j’ai essayé et pas mal de mes collègues aussi, de résoudre ce problème en tournant de jour. C’est-à-dire en tournant de jour en prétendant que c’était la nuit. C’est-à-dire à transformer la lumière naturelle qui nous était donnée par le jour en lumière qui pouvait être une lumière lunaire.

Le défi de la séquence finale dans Cyrano de Bergerac

Toute la séquence finale de Cyrano de Bergerac se passe dans un lieu unique. Dramatiquement parlant, les choses commencent en plein soleil, en plein jour, et se terminent à la levée de la lune. J’avais demandé deux choses à Jean-Paul Rappeneau: la première, qui était la plus importante – mais elle n’était pas importante que pour moi, elle était importante aussi pour les comédiens –, c’est que cette séquence, qui est vraiment le dénouement du film, soit tournée dans l’ordre. On avance dans l’histoire, on tourne dans l’ordre de l’histoire, et non pas d’une façon décousue comme ça nous arrive souvent, où l’on est obligés de travailler par axes au lieu de travailler dans une certaine temporalité. Donc, ça c’était acquis, donc on a tourné dans l’ordre, et ça m’a permis au cours des journées de décaler les horaires de tournage de façon à, petit à petit, profiter de plus en plus de ce moment magique entre le coucher du soleil et la nuit.

J’avais un souhait qui était qu’il n’y ait pas de soleil. Le soleil était dans le cadre d’un tournage de nuit extrêmement difficile à maîtriser et à crédibiliser en tant que effet de lune. Parfois le soleil fait des siennes dans les fonds, et on l’accepte, mais je ne pouvais pas accepter le soleil sur les comédiens. Donc, quand j’ai vu qu’on ne jouerait pas par temps gris, mais qu’on jouerait par tous les temps, on a tendu de grandes toiles au-dessus dans les arbres, de façon à ce que le soleil ne vienne pas toucher les acteurs. Le soir, la nature se désature, les couleurs disparaissent, le contraste disparaît, et ça c’était le plus difficile à essayer de maintenir.

Avec mon chef électricien, on a suivi, pendant ces cinq jours de tournage, rigoureusement la température de couleur de la nature. Toutes les sources de lumière qu’on utilisait, qui étaient des sources réfléchies, étaient toutes associées avec une gamme de gélatines qui nous permettait de suivre la température de couleur de l’ambiance. Ce qui fait que l’on ne sent jamais une différence entre la lumière que l’on apporte et la lumière qui est apportée par la dame nature. Tous les électriciens étaient sur le qui-vive, parce que j’étais obligé de changer le réglage des projecteurs d’une prise sur l’autre. On était tous reliés par des walkies-talkies et tous ces changements se faisaient sur le tournage pratiquement sans que les comédiens s’en rendent compte. Il n’y a jamais eu d’interruption de tournage pour réglage de lumière. On avait prévu toutes les possibilités de réglage à l’avance et on les effectuait en suivant la tombée du jour. Ce dont il est difficile de se rendre compte, c’est que les premiers plans de soir, tout l’arsenal dont on pouvait disposer pour éclairer est utilisé, alors qu’à la fin, il ne reste plus qu’un morceau de polystyrène et une petite fioude.

Dans ces plans-là, c’est le climat et le texte qui emportent tout. Il ne me serait pas venu à l’esprit d’essayer de voir son regard, alors que la plupart du temps, il a le regard baissé et la tête baissée, etc., ça aurait impliqué des effets contre nature si je puis dire. Tout n’est pas prémédité… Michel Brault parle beaucoup de choses qui sont faites instinctivement. Moi, je suis complètement d’accord. On ne rationalise pas tout le temps ce qu’on fait. L’intuition, l’instinct jouent, la base c’est notre savoir-faire si vous voulez.

Maîtriser la technique d’abord pour s’exprimer ensuite

Daniel Vincelette: Pour devenir chef opérateur, ou directeur photo, est-ce qu’il faut bien connaître la technique, évidemment oui, mais est-ce que derrière ça il n’y a pas tout un bagage culturel à acquérir qui est de plus en plus difficile à acquérir semble-t-il présentement parce que tout va très vite? À Vaugirard ou à ton école de cinéma, est-ce que vous aviez étudié la peinture, la sculpture, la photographie?

Pierre Lhomme: Moi, je crois que c’est rigoureusement indispensable, mais c’est lié au travail personnel. Et qu’en tous les cas, si on veut pouvoir s’exprimer avec une certaine liberté, il faut effectivement avoir réglé les problèmes techniques. Tant qu’on est prisonniers des problèmes techniques, tant que c’est des problèmes techniques qui nous mobilisent… C’est assez normal au début, c’est pour ça qu’il y a des débuts et que les débuts c’est des débuts: on attache de l’importance à des choses qui ensuite deviennent… on s’aperçoit que c’est secondaire ou ce sont des automatismes. L’instinct se développe, l’instinct de l’opérateur se développe. Ce qui est le plus important pour quelqu’un qui veut faire de la prise de vue cinématographique, ce n’est pas la prise de vue, c’est le cinéma. La photo c’est très très bien, d’accord mais je veux dire… L’image cinématographique, elle est liée par l’image qui précède et l’image qui suit, donc en elle-même elle est secondaire.

La caméra: au service de l’histoire et de la vision du réalisateur

Daniel Vincelette: [Donc le plus important,] c’est la compréhension d’un scénario et son interprétation?

Pierre Lhomme: Oui. Et savoir qu’est-ce qu’il faut faire avec une caméra. J’ai des idées un peu arrêtées. Quand je vois, à l’heure actuelle, je trouve que pour un oui ou pour un non… Je me rappelle une phrase de Robert Bresson qui dit: «Ne vous servez pas de la caméra comme un balai». Il a écrit ça il y a assez longtemps, et moi je trouve qu’effectivement, à l’heure actuelle, on a tendance à se servir d’une caméra comme d’une balayette, et qu’on ferait mieux de se calmer un peu et de regarder. Il y a pas longtemps, j’ai revu un film de Buster Keaton, La croisière du navigateur, ou je sais plus lequel c’était exactement, j’ai été ébloui littéralement par les places de caméras. J’ai trouvé ça magnifique. Magnifiquement filmé, or c’est pratiquement que des plans fixes. C’est très rare que la caméra panoramique un petit peu.

D. Vincelette: C’est un peu comme La Maman et la putain aussi…

P. Lhomme: La Maman et la putain c’est une caméra qui bouge très très peu. C’est ce que j’ai dit quand j’ai présenté le film, je ne sais pas si certains d’entre vous l’avez vu, c’est une caméra qui écoute, La Maman et la putain. Ce qui n’est pas le cas de L’Armée des ombres ou de Cyrano de Bergerac où là c’est plus… Mais dans La Maman et la putain d’Eustache, ce qui nous a guidé tout le temps c’était la meilleure place, la meilleure grosseur pour entendre. On filmait de la parole, vraiment. Et c’est un film où la parole est tout à fait magnifique et exceptionnelle donc la caméra était au service de la parole. Je pense toujours que dans ce film, pendant trois heures, on a à peu près conjugué toutes les possibilités du champ/contre-champ. Mais l’idée de base, quand on parlait avec Jean pour dire comment on fait etc., etc., on lisait les textes. Il n’y avait pas un découpage, il y avait un texte qui était extraordinaire, la question était de savoir comment bien se placer par rapport à ce texte, comment bien l’écouter.

[…] Le choix de la focale c’est souvent la relation qu’on espère entre les personnages et le lieu, et le décor. Je n’aime pas qu’on change trop de focale. D’ailleurs, dans les premiers jours de tournage, généralement, la focale du film se décide. Et elle se décide comme ça, parce que les repérages et l’action et tout vous amènent à vous servir d’un objectif plutôt que d’un autre. Mais ce qu’on a remarqué avec des amis, c’est que les trois quarts des mouvements de zoom qui sont faits à l’heure actuelle ou qu’on a commencé à faire nous dans l’enthousiasme et «zouc!» je te donne un petit coup et je me retrouve comme ça, c’est absolument horrible. Mais moi, je me suis régalé à le faire et puis je me suis rendu compte, il m’a fallu un certain temps, pour me rendre compte qu’un raccord dans l’axe bien fait c’était bien mieux: qu’on ne changeait pas le rythme et qu’on ne changeait pas la relation entre les personnages et le lieu. Ne pas savoir que l’objectif est tellement important dans cette relation, c’est embêtant. J’ai appris avec Bresson ce que c’est la folie d’avoir un objectif unique. C’est une folie incroyablement… créatrice! C’est formidable. Ce que j’ai appris en un film avec Bresson, je ne l’ai jamais oublié, je l’ai toujours transmis à mes collègues, metteurs en scène ou opérateurs. Très souvent, les metteurs en scène se posent des questions qu’ils ne peuvent pas résoudre justement parce qu’ils n’ont pas compris, ils ne savent pas ce que c’est un objectif. Ce n’est pas à nous de leur apprendre ce qu’est un objectif, quand même! C’est quelque chose qui devrait les préoccuper au même titre que l’écriture.

[…] Oui! Ce que je veux vous dire, c’est qu’il y a des metteurs en scène qui ont une vision des choses. Bresson, il n’est pas arrivé au 50 par l’opération du saint esprit. Très très vite, en faisant du cinéma, il s’est rendu compte que le 50 c’était l’objectif qui correspondait à sa vision des choses. C’était pour lui l’objectif le plus respectueux. Par contre, vous travaillez avec William Klein, il n’y a que le 18 qui compte. Entre le 18 et le 22, sinon ce n’est pas un objectif pour lui. Il a une vision du monde, il a un regard qui est très différent de celui de Bresson et du mien. Mais, si je travaille avec Klein, et ça m’est arrivé, il faut bien que je m’y fasse au 18, sinon il est malheureux. C’est 18 mm et les personnages coupés à mi-front. Ça ne me vient pas spontanément, je peux vous dire qu’il faut beaucoup d’amitié et de respect du metteur en scène pour y arriver.

Biographie et filmographie

Pierre Lhomme, né le 5 avril 1930 à Boulogne-sur-Seine, est un directeur de la photographie français. Après des études aux Etats-Unis et un début de carrière de musicien dans les caves de Saint-Germain des Prés, il suit les cours de l’École nationale Louis-Lumière (promotion « cinéma ») dont il obtient le diplôme en 1953. Il débute en 1955 comme assistant-opérateur. Considéré alors comme proche de la Nouvelle Vague, son travail de directeur de la photographie effectué auprès d’Alain Cavalier pour Le Combat dans l’île est remarqué. A partir de 1980, il collabore à plusieurs reprises avec James Ivory.

Directeur de la photographie

1958 : La Bigorne
1961 : Saint-Tropez Blues, de Marcel Moussy
1962 : Le Combat dans l’île, d’Alain Cavalier
1963 : Le Joli Mai, coréalisé avec Chris Marker
1964 : Les Métamorphoses du paysage d’Éric Rohmer
1965 : Le Mistral de Joris Ivens
1966 : La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau
1966 : Le Roi de cœur de Philippe de Broca
1967 : Le Plus Vieux Métier du monde de Claude Autant-Lara, Philippe de Broca et J-L Godard
1967 : Mise à sac de Alain Cavalier
1968 : À bientôt, j’espère de Chris Marker et Mario Marret
1968 : Coplan sauve sa peau de Yves Boisset
1968 : La Chamade de Alain Cavalier
1969 : Mariage collectif
1969 : Festival panafricain d’Alger de William Klein
1969 : Mister Freedom de William Klein
1969 : L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville
1970 : Le Dernier Homme de Charles Bitsch
1971 : Quatre nuits d’un rêveur de Robert Bresson
1971 : Quelqu’un derrière la porte de Nicolas Gessner
1971 : La Coqueluche
1972 : La Vieille Fille de Jean-Pierre Blanc
1972 : Sex-shop de Claude Berri
1973 : M comme Mathieu de Jean-François Adam
1973 : La Maman et la Putain de Jean Eustache
1973 : Je sais rien mais je dirai tout de Pierre Richard
1974 : Sweet Movie de Dusan Makavejev
1974 : La Solitude du chanteur de fond de Chris Marker
1975 : La Chair de l’orchidée de Patrice Chéreau
1975 : Le Grand Délire de Denis Berry
1975 : Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau
1976 : L’Ombre des châteaux de Daniel Duval
1977 : Dites-lui que je l’aime de Claude Miller
1977 : Les Enfants du placard de Benoît Jacquot
1977 : Une sale histoire de Jean Eustache
1978 : Les Mains négatives de Marguerite Duras
1978 : L’État sauvage de Francis Girod
1978 : Judith Therpauve de Patrice Chéreau
1979 : Aurélia Steiner de Marguerite Duras
1979 : Le Navire Night de Marguerite Duras
1979 : Retour à la bien-aimée de Jean-François Adam
1981 : La Fille prodigue de Jacques Doillon
1981 : Quartet de James Ivory
1982 : Tout feu, tout flamme
1982 : Autopsie
1983 : Mortelle Randonnée de Claude Miller
1983 : Le Grand Carnaval de Alexandre Arcady
1984 : L’Amour en héritage (« Mistral’s Daughter ») (TV) de Kevin Connor (Étatas-Unis) 1985 : 44 ou les récits de la nuit de Moumen Smihi (Maroc)
1985 : Urgence de Gilles Béhat
1986 : Champagne amer Rida Behi (Turquie)
1986 : Les Paumées (My Little Girl) de Connie Kaiserman (États-Unis)
1987 : La Face cachée de la lune
1987 : Maurice de James Ivory
1987 : Charlie Dingo de Gilles Béhat
1988 : Camille Claudel de Bruno Nuytten
1989 : Baptême de René Féret
1990 : Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau
1991 : The Voyager (Homo Faber) Volker Schlöndorff
1992 : Promenades d’été de René Féret
1993 : Toxic Affair de Philomène Esposito
1994 : Dieu que les femmes sont amoureuses de Magali Clément 1995 : Jefferson à Paris (Jefferson in Paris) de James Ivory
1996 : Mon homme de Bertrand Blier
1996 : Anna Oz d’Éric Rochant
1997 : Les Palmes de M. Schutz de Claude Pinoteau
1998 : Voleur de vie d’Yves Angelo
1999 : Cotton Mary d’Ismail Merchant
2003 : Le Divorce de James Ivory

1989 : César de la meilleure photographie pour Camille Claudel
1990 : Festival de Cannes : Grand Prix de la Commission supérieure technique pour la photo de Cyrano de Bergerac
1991 : César de la meilleure photographie pour Cyrano de Bergerac
2005 : Prix Premio Gianni de Venanzo
2008 : Prix Camerimage pour l’ensemble de son œuvre1

Officier des Arts et Lettres Chevalier de la Légion d’honneur.

Classe de maître : Péter Forgács


La vie privée de l’Histoire / The private Life of History: Entretien avec Péter Forgács / Interview with Péter Forgács

Dans le cadre des 9e Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, Péter Forgács était de passage à Montréal. Une fort judicieuse sélection de ses films ainsi qu’une classe de maître ont permis au public de se familiariser avec ce personnage-clé du cinéma contemporain, à mi-chemin entre le documentaire et le cinéma expérimental. La revue électronique Hors champ, qui s’intéresse depuis longtemps à la question des archives, du recyclage et de l’Histoire, a décidé de le rencontrer. L’entretien a été réalisé par André Habib le 15 novembre 2006 à la Cinémathèque québécoise.

Péter Forgács à l'UQAM


In the beginning…

HC: You’ve been working with amateur films for more than 20 years now. You have a background as a visual artist, and also in music. I was wondering how that background informs or eventually changed the way you view, use and approach this material?

Péter Forgács: I really didn’t have any alternative. It’s not as if I had a vision of amateur films, and that it was changed. I actually came to this material via fluxus art and conceptual art. This, inevitably, differs from an anthropologist’s, or a sociologist’s, or a documentary filmmaker’s view. For me, it all begins with the question: What is an “objet trouvé”? What is finding an object, and placing it in a different space or time, or exposing it to the viewer in its non-original, non-conventional, non-accepted, not useful, not practical, not functional, not familiar environment. Therefore there is no fundamental change in my work, this is it. It doesn’t mean that I don’t have family photographs myself, or whatever. But using photographs, in my graphic works, inevitably meant drawing this space into another. After many years of experimenting, and just observing and absorbing, I acquired different territories, like music and storytelling, which became tied with my special interest in history. In fact, collecting photographs and making collages from them is a normal practice since the early avant-garde, the Dadaists. We can easily look up the history of Dadaism, Surrealism, or the Russian avant-garde, where they and photographers around Man Ray, Moholy-Nagy and all those people who where around the Bauhaus, for whom recycling was a normal use, a normal use of “images”. So to me, the banal home movies are another form of “objet trouvé”. The kind of re- contextualizing I’m interested in is specifically connected to the place and the era, certain historical conditions, and my specific interest in psychology and psychoanalysis, the idea of “forbidden past,” Orwellian history writing in Hungary, the state of avant-garde film and avant-garde underground photography movements, avant-garde music movements, etc. So briefly, home movie didn’t exist for me as something interesting to work with. At first, it was just collecting them.


Three influences… Four actually

Hors champ: Could you talk about your influences, and how in fact you did begin usingamateur material in order to create your own films?

Péter Forgács: There were three important influences on me. Actually, there were four. There was an avant-garde film movement in Hungary, associated with the Béla Bálazs film studio. That was a studio, and certainly the only studio in the East European Soviet Bloc which was an independent studio, which was run on State money, with a board of freshly graduated filmmakers from the film academy who didn’t have the time and place and authority to obtain funds from the Hungarian cultural government to make fiction films, which is what they wanted to do. So it was a kind of playground, with a very important framework. It was an avant-garde film studio, which was nowhere to be found in Eastern Europe. It is important to know that this was under Soviet rule, where each nation had a different slavery or pseudo-freedom. This studio, in the 60’s, 70’s and 80’s, was the only studio where these films — low budget films — were actually censored after they had been made. All the other studios of the Soviet bloc and in Hungary had to send in the script to the film censor office. It’s a real good communist method to control the idea. And that meant that the Hungarian film industry, whatever one may think about it, people like Jancso or Mister Szabo, worked within a censored art film production studio. The filmmaker wrote the script, censored himself; then the Studio Dramaturgical Committee said this and that, which could be dramaturgical or political, and then the film censor and the Film Cultural Ministry can say this and that, this can go, this can’t go, etc. And even then after it was made, it was censored. Now the Béla Balázs studio had little money. On paper, they had one fiction film budget for the whole studio. But the scripts were not pre-censored by the authorities. Simply, when the films were ready, then they were categorized: either banned, or limited to a close-circuit or destroyed. This meant that there was a film studio where very interesting exciting contemporary avant-garde films were created in the very same period when Jonas Mekas, Stan Brakhage and these fantastic guys were working in the United States, doing films from their own pocket. Apart from very conventional documentary films and fiction films, there was the K-Three group, which was an experimental film group, that worked in this studio. The guy who created it was named Gabor Bódy. You write his name like “body” with the accent on the ‘o’. Gabor Bódy was an extremely talented filmmaker, with a philosophical-linguistic background. He was a theoretician and a filmmaker. He later committed suicide, in 1985. It turned out many many years later that he was also spying for the secret police. He thought he was clever enough. It’s one of many historical paradoxes. And I think that his suicide was due to this. The police couldn’t really use him after 1983, so he was released from his function, but he couldn’t go through it because he had made these secret reports on his friends and colleagues. This is on the one hand. But on the other hand, he made avant-garde films, he organized events, he invited musicians and writers to the Béla Bálazs Studio to make experimental films, like those of Brakhage, at exactly the same time. Works of poets, avant-garde poets, which was a forbidden land. This is a very important background for me. Another reason why I went into all these details concerning this Gabor Bódy character, is that in 1978, together with another filmmaker, Péter Timár, he made a film called “Private History,” which was made using found footage. He had placed an add in the newspapers and collected films, which he then blew up to 35mm. “Private History” was a thirty some minute long film which showed a unique and new way to look at these films, how to use them. Bódy was a kind of high mountain gazelle, who jumped from one theme and one territory to another. This was one of the different genres he experimented with. That is the first influence. Secondly, there is a snap shot photographic collection that was put together by a very good director of photography, Sándor Kardos, and a small team of assistants. The name of that private archive is called Horus, like the Egyptian god, the sign of the eye, Horus. Kardos collected bad pictures, mistaken photographs, where the head is cut off, jumping figures, etc. He collected thousands and thousands of photographs because he said that “the mistake is the finger of God”. The mistake is the moment when it’s not the photographer, but God who is pushing the button. Usually, all these photographs are thrown away. So the Horus archive and the film “Private History”, gave me the idea to collect home movies. Therefore the attitude towards it was not anthropological or linked to some family historiography, nor was I driven, at first, by the idea of making an archive. There was something behind it, simply the idea that there is something there, that it is exciting to look at these films. And the third and fourth reason was psychology, which was very suppressed in the history of Hungary, in an Orwellian time when the past was controlled by the official existing socialisms, cultural police and cultural officials.

HC: Psychoanalysis was also banned as a bourgeois science, wasn’t it?

PF: Psychoanalysis was also banned. It is very important to say that the past was under control. Those people with their cameras, the bourgeoisie, the whole middle class of the 30’s and early 40’s, was severely punished after the Second World War. They were sacked, pushed out, their properties were confiscated. In a way, the past had to become interpreted through the Communist ideology. So to see the “citoyen,” the citizen, self- portrayed in these films, showed the other Hungary, the forbidden Hungary, the private Hungary. So I took the title from “Private History.” But while I was collecting films, I didn’t know how I would use them. So I thought to establish an archive to collect this forbidden past, making interviews with the families, collecting photographs, etc. I had a part-time job at the time, with a three month contract, which was extended for 12 years, for every three months. The reason why this happened was that my boss, the director of the Culture Research Institute, knew that I was an interesting figure, but to cover himself against the officials, he couldn’t give me a permanent job. This way, he could always tell the secret police that I was just there for three months. That was a great opportunity, because I had the minimum money for living and I also had the free time to make this archive collecting home movies.

HC: Your first use of these amateur films was during musical performances, where you would project images during the concert. I know you were also tied to an avant-garde music group, 180. Were these film performances linked to this group?

PF: The projections were not directly connected with the performances of 180, which was a minimal music ensemble, although it is indirectly connected. Tibor Szemz_ was one of the musicians of 180. He created this wonderful group, which played Riley, Cage, Glass and Hungarian minimal music, from 1978 onwards. I met Tibor and we became very friends, and we started to work together in 1984, making performances aside from the group. These were fluxus performances, where I read texts, or performed dance, or painted. And these films were running on screens while, for instance, I would read from the Thesaurus, creating associations. It was the accidental meeting of the umbrella and the boot on the dining table. Or was it on an operating table? (laughs) These performances were in clubs and in the underground scene. In 1985, when finally I could get a passport that differentiated Hungary from Albania, and Russia and all the Communist Fascisms — Hungary was a pink Communism — we could go out and give these performances in Germany, Austria and Holland, in small alternative places. And for four years we worked and gave different kinds of performances. These performances, now that I look back, were a kind of lab: a laboratory work, using music, image and text. Mixing public works with the flow of minimal music and the found footage material which was pre-edited or edited, gave me or rather gave us a clear road of how these things could mean in a different way. It was a real unconventional rebellion against the conventional meaning, or the conventional frames of meaning. So the connection between narrative texts, narrative edited images and the accidental flow of the music, somehow created a texture which became very obviously a language. And when I received a grant from the Cultural Ministry, in 1988… That was also, as many things, a strange accident. I met a guy on the street whom I knew and we talked. He asked “What are you doing?” And I said “I am collecting home movies and they are very striking and interesting.” And he said “Oh yes? I am working in the film department, at the Film Censorship Office in the Culture Ministry.” This was in 1988, and it was already the melting of the Soviet rule. It was exactly the year when things started. You could feel it in the air, that it wouldn’t last too long. And he said, “Why don’t you apply to me for a grant?” It was very interesting that a guy in his early 30’s, with his special taste, was already working in a department that normally took stinking bureaucrats heads, you know. You can’t usually negotiate with these idiots court artists. He said: “Write down a project”. I wrote a page, I gave it to him and he said: “I’ll have this money transferred to the Béla Bálazs studio”. So it was really a miracle. It was a possibility to do something that was not an open-ended performance, with singing and reading and improvisation, etc. This forced me to search for a form. But there was a form in a way. The music, as a performing time based art, has a beginning and an end. So then it brought up the big question: “What should be in the focus?” Should I work with a flow of images, or should I keep one? Would it be possible to select family collections, and create separate stories, etc. I had some favorite collections already, which I thought were very good, and having done these interviews already, having permission from the families, having an editor, a professional editor, it all seemed possible. I had never really made too many films before that. At that point, I had only done four short films in the Béla Bálazs studio. That was also the extremely interesting fact about the Béla Bálazs studio, that people not coming from the film university could also make films. It was a place where people like myself, who couldn’t go to the film academy, could work. You could walk in with a project, and if they liked it, you could make a film. There was also a collective board that was renewed every second year; so one could be a member, be part of it. It was an extremely interesting amalgam. Musicians, writers, real avant-garde people, some of them who were over 60, could work there. So it was a crazy good place. And of course the Communist State could control it in a way, because the films were not released to a larger public: Who would look at silly avant-garde music films, repetitive music, looking at people coming out from a railway station for a half an hour, like in Empire? We were aware of what was happening in Germany, in France, in New York, because there were always contacts, also with Poland, which was very strong in avant-garde and experimental film because it was not forbidden there. So, briefly, I worked with a professional editor for this film, Màrta Révesz. She was a documentary film editor for the Hungarian State television. The film ended up as a co-production with the television. With the ministerial money for the Béla Bálazs studio, we made a contract with them; they gave us an editor and a studio. At first I pre-edited the VHS time-coded copies of the transferred film. She was sitting there every morning at 9 o’clock, which was a disturbing element because, of course, I can wake up at 6 o’clock, at 7 o’clock, but the brain doesn’t work the proper way… So when she said, “Ok, when is the next cut?”, it forced me to make decisions. So it was a very very good school.

HC: So this is how you made the first “Private Hungary.” PF: Yes…


On the re-use of early cinema and amateur footage today

Hors champ: You’ve been talking about the synchronicity of the Béla Balázs studio with other underground filmmaking in Europe and in New York, in the 70’s and 80’s. There is another synchronicity I would like you to discuss. I’m very interested in this contemporary use of image recycling. A lot of filmmakers have been since the late 80’s and 90’s using found footage material, amateur films, decayed nitrate films, etc. There are people like Bill Morrison, Angela Ricci-Lucchi and Yervant Gianikian, Gustav Deutsch, and many others. There seems to be a regained interest for archive material, from people who are not documentary filmmakers, anthropologists or historians. Most of these people are visual artists, people who have worked for the stage, and who are reappropriating themselves this material in their own specific ways, opening up something which is not simply illustrative documentary. It’s this mix between something aesthetic, a modernist form of recycling, and also something that has to do with the history of movie making, recapturing a hidden past, and reexposing it in different ways. I’m sort of interested in knowing how you perceive this phenomenon as a general cultural phenomena. As a side-note, a friend who just came back from Budapest told me that there is a cable channel in Hungary that only runs home movies… Which is also part of this phenomenon I’m interested in…

Péter Forgács: Well that channel is called “Film Museum.” And they really pump in from the tube, like tooth paste. Anything goes. They put entertaining music, using these films to fill up the gaps between old films they are buying. The idea was sold to them by a friend who had been restoring films for me, for many years. When I left for a year at the Getty Museum, I couldn’t give him work, and he asked me to use the equipment, and I said “yes”.

HC: You mean the material?

PF: No, not the material, just the equipment. That channel got enough money to advertise and to collect home movies. It is a very good example of a complete lack on insight and imagination. You can see people doing this and that, playing tennis, going to Italy, sometimes there are black and white nice shots, but it’s done in a cheap way, you know. Take this cup, put another cup beside it, and push it through. And these same people are also making kitchen channels, and how to make your table, and how to make your flat. So besides that, they are very nice people, but with very very light taste and…

HC: Do your films get shown on this channel?

PF: No. They asked me once and I told them it would cost them money. Since they can have all this stuff for free, they didn’t bother… So on the one hand it is inspiring, since these home movies of the 70’s, 80’s and 90’s are being preserved. But most of them are boring traveling films. Two hours in Bulgaria, on the sea-side. Johnny and Niki are swimming, or Janos and Melinda… But it is interesting to see how the influence I got from Gabor Bódy, has now turned around. It’s gone a little bit commercial, they’re touching the surface, they’re scratching the thing, but they’re not making anything of it. You can’t look at it more than 5 minutes, you turn it off. So it’s a midnight boredom show, and if they could put really good music, they could turn it into a good disco. Nevertheless, it exists, so it is true. But what was your real question?

HC: It concerned the larger context of found footage filmmaking…

PF: Yes, Morrison and the others. As the Dada found old photographs and re- conceptualized them, Morrison, Gianikian, and Gustav Deustch and all these guys, are doing the same with moving images… So there is, on the one side, the documentary film, where they take this footage to illustrate something, whether a sentence or a personal biography, or the ideology, or just to have an image to put on their bla bla bla. The other edge is this avant-garde practice, completely taking it out from its social, cultural and psychological context, and using it for their own expression. And I think I am the third way. So it’s a triangle. I don’t want to illustrate with these things anything. But for me the avant-garde practice is not enough. I really like the Gianikian films, but after a while I find them empty. Completely empty. Because they leave me alone. It’s like just an exhibition. I realize that I’ve become completely corrupted and degenerated now. If I go into a contemporary art museum, there are only one or two things that I can look at. I don’t understand how I could have liked certain works earlier. They’ve become completely empty. And only very very few things still represent a carrier to me. This morning I saw on TV that Andy Warhol’s Mao Zsetung, was sold for 17 million dollars, and his Marilyn Monroe was sold for 15 million dollars… and then I thought, yes, they are completely empty. But that doesn’t mean that what these avant-garde guys do is wrong, it is just another way of using these images. Like there is a poet who writes poems about trees, and another poet writes about grass and that’s it. But for me, to go behind means to have this Lacanian and Foucauldian attitude towards the source material. It means you have to look beyond the surface. For me it’s not just a toy, a gadget, where you add the slow-motion things, to exhibit it. It’s not just a museum. I see the Gianikian work as a museum, a musical avant-garde museum of the past. For me there is something before and after. There is one thing that differentiates my work from theirs, it is the forbidden and prohibited past. Which means that the suppressed ego, the suppressed feelings of the person are expressed in spontaneous diaries, in a country where the past was suppressed. So it is a double supression from the conscious to the unconscious. The meanings are hidden and the quest for meaning means that you open up the trauma. This is not just a classical trauma, that somebody was raped or not raped, beaten or not beaten, a trauma linked to an authoritarian Kafkaesque father, or an Oedipus lover/mother complex. But this immense banal happiness that flows from these images, this boredom of pastime, this discovery of lost moments, tells me more than just to exhibit them as pictures on a wall. This is a good example, it is funny and nice. And empty. [He points to a picture on a wall] And for me, this emptiness should be created in the film, because that emptiness is the place of the crime. Here I don’t see the place of the crime or the event, because everything is fine. In the Gianikian’s, the emptiness is empty, it becomes a thing for itself, an artistic thing, an artistic gesture.

HC: I don’t necessary agree with you on this point, but that’s okay. In Dal polo all’equatore, they are using the footage shot by Luca Comerio, which powerfully documents colonialism, and recontextualizing this material via these avant-garde techniques of slowing down, adding a soundtrack, places these images outside of cliché discourses on colonialism. They are very powerful ideological unveiling.

PF: Listen, I love to look at that, because for me it is a gift. But for me, the films of Abigail Child, Future is Behind You, or Jay Rosenblatt’s The Smell of Burning Ants or Alan Berliner’s Nobody’s Business, or the films of Peter Delpeut, the Dutch filmmaker… These filmmakers are placing it somewhere where there is more than just the thing itself. The Gianikians and Morrison believe that in itself, in its clear puritanism, it tells you enough. So you are there with your contemplation, in the Zen nothingness. The Gianikians presume that you know who made those films. That is their political correctness. You know and then you can place it ideologically. I don’t mean that I don’t trust the viewers’ mind and knowledge, but for me, it’s really important to tell a story. Let’s say, a fiction story.


Structures and constraints

Hors champ: From the films I’ve seen, it seems that you play on two types of structures: a vertical and a horizontal structure. A film like Bourgeois Dictionary has more of a Thesaurus free association structure. It’s not chronological. Other films like Perro Negro, Angelo’s Film, Danube Exodus, etc. basically carry you from the 30’s and the 40’s into this tragedy which we know we will enter. There is a narrative drive that carries these images. At which point do you decide, on this and that subject, how you organize the material? Do you work differently whether you are working within one or the other modes of structure? Do you see similarities…

Péter Forgács: First of all it is necessary to state that sometimes I work with a free-hand, and sometimes there is a commission linked to the work. When Angelo’s Film was commissioned to me by the Dutch cultural channel, of course I have to sell them a story. Which means I am completely independent as to how I form it, but yet I must deliver them an interesting story, that happened somewhere, which shows something. This doesn’t mean I am serving the television’s need, but simply that the film is regulated. It must be of a certain length and it should tell a story. The Wittgenstein piece [Wittgenstein Tractatus], for instance, was commissioned by Hungarian television, in a certain glorified period, just after communism, just before the parties started to fight for the television as a means of propaganda, whether nationalists conservatives or post-socialists or whatever. There is a cultural war in Hungary, and in all Eastern European countries. And we can’t avoid it. The media is under tremendous pressure from political parties. Like in France in ’68, when De Gaulle sacked the people in the French television, or the way Berlusconi did the same in Italy. There is a constant fight in Europe and in East Europe in the new democracies that are there. But it is a very good observation of yours, that I am experimenting with this language. When I have a free-hand, I always want to go to the edge of this terrain. And the Wittgenstein film is definitely one of the good examples, as well as the Bourgeois Dictionary, which sometimes I call Citizen Dictionary, because bourgeois has a very negative notion of course. I mean, in your country, if you say bourgeois it doesn’t mean something positive. It means something negative. I can be a petty bourgeois, from a sociological point of view, but as an avant-garde artist, I am independent, so I am a “citoyen”. Getting back to your question, it is true that these two aspects come up from time to time, like the Bibó Reader, based on the writings of the philosopher István Bibó, and it is also this kind of vertical structure, like the Wittgenstein or Citizen’s Dictionary. It is important for me to do something, not to repeat the same thing again. I don’t want to make it as a kind of industry, putting it on the work- line and building these entertaining family stories. But I really want to find the libido of certain subjects, and in this narrow game-field where I am trying to play around with found footage, I try different things. It is a limited language, because I am not really using interviews in the film, so it’s not a normal film about home movies, the type that you find in normal documentary films. “Mister Smith, tell me what we see in the pictures?” And Mister Smith says: “Oh that’s me. I was 5 years old and my father just loved me when I was falling down into the pool. And that’s my mother who has her new bracelet.” This is a tautological filmmaking and it is not interesting for me. What is interesting for me is to find different frameworks to these different subjects. But it is not, it is not a blank paper. I don’t work in vacuum. For the first 8 episodes of Private Hungary, it was easy because I had a free-hand, nobody was asking me what I was doing. After the 8th episode, I lost the support of the studio and the television. So I was on my own. Then I had to learn how to apply for money, how to find co-production, and a lot of things. Until then I was just a director, since then I am an independent director, who has to find money, and producers and co-producers, which is a different game. Therefore, it is not just a playground where I can do whatever I want as birthday cake. I am an artist who doesn’t depend on these strict games and rules. But within this framework of the ever- changing conditions—financing, applying, fund raising, co-production, television, exhibition—these conditions are heavily influencing what I am able to produce or create. Because I spent from 3 to 6 months in an editing room, and somebody else gave me money for bread and butter, and also for the editing room and also for the editor. Therefore, this family story is a better subject for television, and I still can play around with my little hobby-horse.


Surprise and Suspense or “pastime is death”

Hors-champ: On this issue of narrative and suspense, Hitchcock had a famous statement in which he distinguished suspense from surprise. Two people sitting at a table; there is a bomb hidden under the table. If the bomb explodes without the audience knowing that there was a bomb hidden under the table, we have a surprise. Now, if the audience knows there is a bomb, but the people don’t know, then we have suspense. And in many ways your films have this “bomb under the table” dimension. If you take The Maelstrom for example, we know the people are Jewish, living in Holland. We know that they potentially could be caught, and sent to a camp. This thing is impending. In August 1939, they are in Paris. We know that September 1st is coming… This feeling of suspense I find extremely interesting. It gives these images a depth, preciousness, even in its banality. Everything takes on new meanings, preciously because you know that while this is going on, something else is going on. I would like to hear you on this issue of suspense and how you play with this. You will add, often very laconically, a phrase like “September 1st, Germany enters Poland”. It creates a tension within the image. Do you see it in this way?

Péter Forgács: I talk today of this suspense effect of Hitchcock, which was not my observation of my films, but what a French critic wrote after looking at the Wittgenstein, in 1992. The problem is, I really hate pastime. I could never really have good holidays. I mean, people are working and then they go to Havana, or they go to the Bahamas, or they go fishing, or whatever holiday in the park, I can’t do that. I mean pastime is really death for me.

HC: Although you spend so much time looking at and working with images of leisure…

PF: To be frank, I just hate when they go to Paris and photograph themselves in front of the Eiffel Tour. I think it is disgusting. It is terrible but that is why I am working with it. It is disgusting, everything is a quotation mark. It’s interesting to see how people waste their time, because for me the only way to use my time is to create. Art and sex and good food, and maybe talk with friends, these are the four things that are interesting, everything else is just a waste of time. Because life is very very short. It’s over very quickly. I am sure that I won’t live as much as I lived. Now I’m 56, so I am beyond 50% of my life. So it is just a waste of time to walk and play tennis. But for some people I am just an idiot, who can’t relax and always thinks of things in terms of duties. When I look at other people do banal things, the fluxus artist in me says, of course, I don’t say they are idiots. When I look at these images in the editing table, I say: “What a peace at such a time, and they are laughing… Oh my god.” So there is this paradox. I can’t really do these things, these happy holidays. I’d go mad if I can’t do things. I can’t go to the sea- side. But looking at them as they waste their time, you can’t help but think that they don’t know that they will die tomorrow (together with me of course). The programme is quite easy then. Look at these two films where the Second World War, the big history which, like a fast train, or a tank, crushes the private history. It floats through these banalities, happy moments, marriages, good food, dancing, giving the baby a bath, baby-walks, all these normal things, suddenly have a different reflection, different lighting, different flash. You, the viewer, 50, 80 years later, you know their future. One, they are dead, because of their age. They died of sickness or, secondly, they were killed. Third, they may be divorced, they did everything that is in fact missing from the home-movies. The taboo, in the film, is the bad thing, is the negative thing, is the divorce. You see marriage, marriage, marriage, marriage, you don’t see one divorce in home-movies. Show me one divorce. A funeral, maybe. Yes but funeral is not the same as filming the mother dying. Ok, Bill Viola did it. When I brought in my camera to make a photograph of my mother when she was dead, I couldn’t shoot it. None of my brothers or sisters had the courage to go in and look. And I went in and I had the camera with me, and I didn’t have… there was something taboo for me and I really praise Bill Viola for that piece which I think is a wonderful piece. I think it’s his best. The others are decadent Baroque, fire and water, desert, it’s like Greenaway gone mad. It’s not even Baroque, it’s Rococo. But that piece is a courageous work. I feel I am lucky to see that. Going back to this banality, this quest for eternal happiness. The human being is fighting — I am talking about Western civilization, Judeo-Christian culture, where our relation to death is completely different than in Buddhism, or Hinduism. It is different than the Muslims, or Voodoo, or even of this Mexican catholicism, where they have a different relation to the other world, the world of ghosts and death. We are suppressing everyday and every moment. The culture is more and more built up to completely forget that we are vulnerable, not endless but limited beings. The whole cult around beauty, youth, consuming, sport, body, but also religion, the Catholics, Protestants, Jews, suppress this moment of recognition that life is short. These images are a way to suppress the trauma, to suppress the bad things. Of course we see funerals but that is a ritualized way of dealing with death. It is not a deep, consequent way of looking at death. Family paintings, photographs and home-movie, are evidently a documentation to prove to ourselves that we are alive, that we are eternal. But whenever we look at our grandparents photo albums, we are in fact looking at a cemetery.

HC: Don’t you also think that filming your baby, in the midst of this historical turmoil, is a way of affirming life, beauty? Hitler has just entered Poland, and you’re filming your baby peeing in the street. And there is something in that which almost seems like an act of resistance in the face of horror and atrocity.

PF: It is not resistance. It works as a counter-point in the film, but it is not resistance…

HC: But for the people who are making these images?

PF: No. These are not conscious diaries. If they knew what was awaiting them, they wouldn’t film this. They wouldn’t film, they would escape, they would hide. What is necessary is to emphasize, in this part, is the logic and dramaturgical construction of our own life which is always in the past. We look back at our past, and we suddenly see a logic in it. Well, not suddenly, but always. When we put together these photographs, it becomes logical that Jack should meet Jill, because it was written in the big book, or whatever. But it was just an accident. So not only do we, humans, avoid, suppress the traumas of our life and the notion of death, but also we construct a logic of the past and we project it to our future. Ok, we have plans for today and next week, and next year, and we have a pension, etc. But we also have the ticket, when we will go out from life. It is written. So looking at a home-movie collection, you see a kind of logic, but it is a backward perspective, it is a backward dramaturgical narrative construction. It is a novel. And even if the filmmaker, in our case, had a plan: I want to take my favorite images. I like Susan, I love to be here, this is my hobby, Johnny one year old has begun walking, let’s film it. It’s only later that everything becomes logical, like a novel, like a written book. But when you start filming, you don’t see the future. Wittgenstein says: “If you can’t build clouds, therefore the future dreams don’t come true.” It’s like a lottery. The hidden secret of your future seems logical if you look at your past. However, this is a false conclusion. But it is also a part of our game to avoid death, to suppress bad things. Now, before going back to this specific film, The Maelstrom, I want to say that I did several films that were not connected with the Second World War, like Kadar’s Kiss. I did a lot of films, or I created films which are not connected with the Second World War, for several reasons: Because it is not interesting in that part, in that story, like the Wittgenstein or Kadar’s Kiss, etc. This suspense and naiveté, as they make kids, and have a nice time in the summer of 1939, it is our suspended knowledge — the bomb under the table — which says: “Go, go! You don’t hear, you don’t see.” Do we see what will happen with me, or you, tomorrow? Of course you have more of a chance to live another 30 years than me, because you are younger than me. But still, it is not known. This kind of dramaturgy, projected narrative of a past, allows people to imagine a future. On the other hand, we are wise, because we have a historical knowledge, and when we see these people, we want to tell them: “Escape, hide!”. You are in his projected time, but his projected future is different than what he had projected. Though the image that they were taking at that moment had a kind of projected future viewing position, where they want to look at themselves in a nice way. So I put up my collar, this is my best view, my face is constructed, my best representation. And of course, behind the camera you see my weakness, my vulnerable ego, my naiveté, the fact that I want to live forever. This is the Western civilization’s deadly death. Suppression. Compare it to the Japanese, the Chinese or India. This is something that has changed a lot since the 19th century, when in the poor strata of the society, out of 10 children only 2 survived his or her second year. The relation to death was very very different. Like it is now in India, this is how it was in Europe. Death was so ordinary that a mother delivered 11 kids and only three survived their fifth year. And that is a key problem, and we are talking of course about death, but it is not an accident. But if you look at Morrison or Gianikian films, it’s all playing around with the ghosts. The difference between this and that is that I really want to “exploit” film language, I want to really drive you down with your own fears, with your own fantasies, to create the empty space for the committed crime. If we are detectives, looking at spilled out blood, we see the contour of the murdered person with chalk, and we try to re- construct what could have happened. We call in the witnesses: One says John took the axe; the other witness says John was innocent, that he didn’t have the axe. But in this case we are the victims, because we empathize with the heroes; we are also the judges, we are the lawyers, we are the butchers, we are the relatives, etc. For me, of course, this is the skeleton behind the film, because this narrative is not necessarily telling you what to think. This is a floating contemplative work that allows us to relieve our demons, and reveal our own fantasies, and join in on this journey. The special thing here, is that naiveté of the banal filmmaker, who had a good camera eye, but couldn’t plan his life.


Video and the (lost) aura of film

Hors champ: You have these films in different formats and in different degrees of quality. The elements have decayed. Is this something that interests you, this auratic quality of the decayed material, which is optical and analogical? On the other hand, you work with video, and video tools and techniques, such as wipes, titles, slowing down, reframing, which makes the films very contemporary because of these video elements you are adding. Are these things that you think about when you’re working, that these two temporalities are inscribed in the language and in the elements that you use? And also, this idea of the auratic, of the old film, is it something that is important for you?

Péter Forgács: If I had enough money, and if I wasn’t forced to make low budget films — otherwise I would never make a film — I would never use video. I would use these original footages, blow them up, slow them down, etc. So there is one strict rule of my game: I want to tell these stories, I want to make the contemplative feel for looking at the object, so I must work with electronic devices, electro-magnetic or digital devices. That is crucial. I really miss the smell of the film, the editing table, physically as it exists… to manipulate it, to touch it, to cut it, to smell it, to put it in the normal way. I don’t say I am forced, because this has been my choice in the last 15, 18 years. I’ve made 30 films or videos, video-films, including installations and short or longer pieces. Without making these low low budget films… I would be happy if Rothschild or

HC: Bill Gates…

PF: Never heard of him.

HC: No? The Microsoft guy. He’s the richest bastard in the world…

PF: Rich and bastard? No, that’s impossible… Please erase this. He is the most wonderful guy. He is bigger than Leonardo and Galileo together. It was not me, Bill. I hope you forgive him. Him, not me, it was him. (pause) So the problem with 35mm film is that the lab is expensive, the material is expensive and if you want to slow down to double each frame, etc. While with video I can just punch into the computer ‘35% slow- mo’ and it is 35% slow-mo. And it is there. In this way, I can edit my films for 8 months, or 2 months. I did my films from almost nonsense low budgets. You can’t imagine. Sometimes it is very expensive, not because it’s a film, but because the research is tremendously expensive, and the license fee, the copyright for archive films, German archives, whatever, they ask gold price. So, it is very important to see the decay of the film which is a part of this syntax, the mystical touch of the film, the mystical material, the grain, the scratch. So it is not only that what you see on the film happened long ago, but the fact that the film itself carries the wounds of time. And there’s also one thing that is extremely important: Normally filmmakers are taught to make nice pictures, to compose them, etc. This comes from the Renaissance. Sometimes they allow themselves a certain false sloppiness, like on MTV, when they try and copy the avant-garde art, giving it this rapid moving camera look, etc. They can afford it, why not. But evidently, there is a certain aim for composed perfection. Most Hollywood productions and television series today are made in a lower level than Méliès, Edison and Lumière. They are kindergarten compositions, kindergarten sequences, they are for babies. “John, do you have the gun?” “Yes Bill, I have it” “Ok, sneak in.” You can see the way they cut it. This is comic strip entertainment. It’s funny, it’s good to feed the masses, so they push them this trash… coca-cola, whatever. Imperfection is perfection. Perfection is imperfection. Aiming to be clear, clean, beautifully composed, is pre-Cézanne, pre-Dadaism, pre-20th Century art. And in film, it’s evident. I really appreciate a filmmaker like Jim Jarmusch. He’s always making all these little mistakes. Like in Coffee and Cigarettes, which is not his best, there is this scene with Tom Waits, sitting there too long. You feel it’s too long. I think he is sitting with Iggy Pop. And the whole thing is so disturbing, because he is not caring for the rules. Lars von Trier is a Kitsch-maker in comparison with Jarmusch. I appreciate his hospital film [The Kingdom], but Dancer in the Dark is really just a bad melodrama. It is maybe not necessary to quote, but these invisible films of John Mekas are miraculous. The whole mistake in it is miraculous. Or when Morrissey walked into Andy Warhol’s factory. And that is evidently the big tradition where I can connect myself. These banal source material, and the scratches, and the old film and all these mistakes, and de-focus and decompose, and telling me something that is a big mystical trip, beyond perfection. I think that when these bad pictures were made, god was pushing the button on the camera. Normally, in the old days, when there was no digital photography but film… you don’t remember because you are too young.

HC: I remember…

PF: No, you don’t, nobody remembers when there was film and you could smell it. And you went to the lab and they said: “Do you want only the good ones?” You know, you shot 36 frames and got back 20 of printed material. What is on those discarded pictures that was missing? That is what is interesting. What is the limit, the rule, the code, when somebody looks at your picture, and decides to throws it out. Maybe that picture would have been the most interesting for you. But we’re in new times. Digital photography gives you the opportunity to have all the bad pictures and keep them, if you want. But in fact, they throw them out, because imperfection reminds you of death. It’s a wound, it’s a scar, you are dead. For me, it’s a mystical procedure… And on this point I am in the same boat with the Gianikian. You look at a picture which is completely whitening out, with a big scratch in it, and a shade goes in, and a face comes in almost invisible, and you go: Wow! But the Gianikians, fanatically, work on celluloid. This is why they make few films.

HC: They built their own system of developing, refilming, reprinting, etc.

PF: Yes, because they are the great ancient filmmakers. They are priests, monks, saints of film.


Cinema and the XXth Century

Hors champ: This distinction between amateur films and home movies is important. Very often, they often do try and stage these little films. They take this filmmaking very seriously.Péter Forgács: This is the time when cinema started to dominate, and rule human culture. In the first third or first quarter of the 20th century, most of the people couldn’t afford to go to the theatre, but cheap cinema, nickelodeon, offered something which was never seen before in human history. So it’s evident that our heroes or my heroes, are influenced by these schemes, clichés, set-ups. Of course, this is part of the new discourse with the image. You can do it. You can hide behind the bushes, and then jump out, grab the lovers, and splash them, etc. The burlesque, Chaplin and Howard Lloyd, all these great artists opened up a new paradigm. It’s hard to imagine that Sarah Bernhardt when she was over 60 played Hamlet. Would it be possible today? No. Because that’s a different time, that’s a different context. This is how we look at amateur films or moving images today. Let’s put it that way, people in the 30’s looked back at Sarah Bernhardt and it seemed old fashioned or marvelous to them. It’s always this change of paradigm, of the totality culture which changed after the First World War. It also changed after the Soviet Revolution, after the Russian avant-garde movement, after Hitler and the National Socialism, and the war, and after the war. I mean, who thought about human rights when they were hunting down the Indians, in the gold rush? The good Indian was the dead Indian. And now they are talking about human rights. The view on things, objects, movements, taste, women, style, fashion, food, family, father, authority, women, feminine, penis, cunt, people, was completely changed. If you look at literature, you don’t hear names of writers who were extremely famous in their times. You hear about people, like Baudelaire, who were almost unknown in their time. Cézanne was nowhere, while there were extremely famous historical painters in their times, that were extremely rich, and today we don’t talk about them. So when we look today at a film of 1920, we have our ‘today’s eyes’. This is a post-modern gesture. This washed away, bad composition can, may send us, or at least to me, a message. A message that is un- decoded, uncovered, mystical, an almost religious fainting, disappearing poem. This is not how it appeared, of course, to those who made it, because for them it was just playing with the snowballs, skating, etc. “Oh, look how Jack skates beautifully, he was always clever at skating.” But for us, it becomes a movement, a face, a shape. It’s funny to see the skates, how she is binding them to her shoes. We find it funny that they don’t have a mobile phone, funny that they didn’t know somebody would walk on the moon, funny that they didn’t know that in Auschwitz they won’t work, but they will be gazed and burned, and their golden teeth will be torn out. And they had to bring their keys to give it to the Jewish council, which gave it to the Dutch and German authorities. Funny funny funny, or sad, sad, sad? Art is something that begins when you see something. You didn’t even do anything with it, but you saw it as a different thing. As Matisse who looked at a girl. One wind of the brush, and they are dancing. And it is different. Of course you have to ask yourself whether he was right when the Germans were in France, and he was still painting and he refused to help refugees. There was a nice film about it. But that’s reality.


History, Cinema, Testimony

Hors champ: There are two issues that I want to get to. One is the issue of testimony, the other is the issue of editing, which is very important in your films. I’ll do a short preamble. In Angelo’s Film, you mention that his images were used during the Nuremburg trials to document the Nazi atrocities. Godard, in his Histoire(s) du cinema, says something like: If we had filmed and shown the gazing of the Jews, if cinema had been there, since cinema’s role is to be a witness to history — we could have stopped it before it took on the proportions we know. On the other hand, Lanzmann, who refuses to show archive material, has said that if he would find a film on the gazing of the Jews, he would probably destroy the film. My question would be: How do you think these images work as testimony for you, and, hypothetically, if you were to find this film showing the gazing of Jews, would you use it?

Péter Forgács: Godard is a politically correct utopist who thinks that art can change life. They knew what was happening in Auschwitz, but they didn’t bomb the railways. What would have changed, in the military thinking and planning, if this film had been shot and shown? Zero. Nothing. The Soviet army stopped at the river Vistula, and watched for a month, until the Nazis had killed every Polish resistance fighter in the Warsaw uprising. Godard is an utopist. Lanzmann is a great documentary filmmaker. Godard made beautiful, strong and influential films, but in this case he is wrong because he is a great artist who thinks that art has an overwhelming power. Lanzmann, I think, was correct when he stated he would destroy the film — which is a philosophical statement. Because then you’re jumping over the problem. The problem is not ‘how did it happen’, but rather ‘how could it happen’. If you asked yourself this question, you are blocked completely. It seems beyond imagination. What can drive certain people, normal bureaucrats, normal fathers, Christians, to become such Barbarians? So Lanzmann was right. Intentionally, in my films, you never see the Shoah. What is interesting — in Free Fall for example — is rather what was the road which led there, from inside the victim’s life, the would-be victim’s life. How we suppress the threat that is coming, which is the most dangerous and sensitive point. It is very hard to grab it, and to represent it. We saw extremely poisonous films, like the Hungarian filmmaker Istvan Szabo’s film, Sunshine, which is a big lie, and the same with Schindler’s List. “Schwindler,” is the German word which means “cheater.” For me, it’s not Schindler’s List but “Schwindler list”… These are fairy tales. These are ugly, disgusting, stinking fairy tales. And I completely agree with Claude Lanzmann, who says: “The scene of the crime is enough proof.” And if you want to prove more, you are wrong. If you make a fairy tale like Szabo and Spielberg, then you place it outside of history. You can only understand these Nazi or Soviet or Cambodian criminals who led these massacres, if you look at them as human beings who are capable to do that. As normal people, not as criminals, but as normal everyday people. Otherwise you would never understand the Apartheid, you would never understand what happens in these countries. But in The Maelstrom and in Free Fall, what the viewer can experience is how people still have the possibility to suppress their fear, their future, and how we blind ourselves. It’s like you’re living in a bad marriage, and everyday you lie to yourself, “Yes, Mary, she doesn’t hate me. I don’t really like Juliette, I love to fuck with her but Mary is the real one.” These are common everyday lies of today, but when your life is in danger that’s very interesting. Of course many people couldn’t hide, many people had limited possibilities, but still this is the most interesting question: How you are manipulated, how you manipulate yourself, and how you suppress these things. And it’s very hard to put it in a fiction film, because the most genius actor is always just an actor. When he dies in the film, just the role dies, and he walks out after shooting. But this is not the most important thing. This is one aspect. I really do not like to be stamped as a filmmaker who is always focusing on the Second World War. I am just telling you, this is a statement for the camera, I am not a Holocaust filmmaker. Statement two: I am interested in human stories, by accident I am living in this period in time, by accident I find interesting films and by accident my heroes were talented filmmakers who recorded their own lives, so I tell stories. And one thing I find extremely important, and what we didn’t touch on, is the texture of the films which is music, image and editing, but maybe you are at the point?


Montage and the texture of film

…It’s not editing, but rather composing with these different channels…

Hors champ: The editing in your films does not only concern the images. It is this complex web of image, text, voice, sound, music which works as an opera. Editing has to do with counter-point, between image, text, music. This counter-point works to create something that seems poignant, at times almost ironic, at times the montage becomes ironic, and we’re often caught with this impression: How are we supposed to read this cut? In Meanwhile Somewhere, there is a cut between someone slicing a pig, and then you cut to Nazi soldiers strolling in a park, in 1941 or 1942.

Péter Forgács: It won’t really lead us to an answer, if you just mention two pictures, because before that there was another picture, before there was another picture, and after that there is another, another, another. There is an orchestration of a line, orchestration and variations, of a chamber music, or a smaller chamber choir. The pig is not only connected to the Nazis, but also to another picture: a fat person in the third image, and starving Greeks two minutes before in the film, etc. So it’s a time based art where you are having images one after the other, different scenes and some repeated scenes. We’re like in a concert. You still have the melody which was before and you feel that it resonates and also forecasts the next chapter in a way. These instruments are talking to each other. So it’s more a kind of orchestration. It’s not editing, but rather composing with these different channels like the film itself. Within the film language and the syntax, you have the slow motion, which emphasizes something, the cut, the freeze frame, tinting, text on the page, here and there, and the voice and the sound effect, and of course everything is floating with the music or the silence. It’s hard to separate it technically and methodologically. I do it when I’m editing. I’m adding and taking away, then extending this, or cutting it or fading it out, but it’s really a complex orchestration with no pre- conceived scenario. There is a kind of organic trial and error, building it up, as feeding the beast. And the beast is the problem. Whether the viewer — and we’re thinking of individual and collective viewers at the same time — may find this magical space, to give or add his or her associations. So these are images that call for another image that is stored in the viewers’ mind. That’s the reason why I don’t show skeletons, gas chambers, because we know everything. The film is not the physical thing that I have on the tape; the film is what the viewer sees. Funny enough, or interestingly enough, it’s much more than the film itself, because they associate. This is the tradition, this is a great tradition that, of course, is on the fringe of filmmaking. And evidently we know why because these films are — I’m not just talking about mine — but, as I said, Jay Rosenblatt, or Jim Jarmusch, there’s a big school, Maya Deren, that you have to work with it. It’s not obvious what’s on the picture, it’s not clear, it’s not explained. It’s not logically built up but it’s built up illogically, not just with free association that you can fantasize here or there, but with a very very intense composition in the background and in the depth of the material.


On music and collaboration

Hors champ: I would like to talk a little about the music in your films. You’ve been working with Tibor Szemz_ for a number of years now, and I was curious about how, very concretely, you work together to find the music for your films.

Péter Forgács: From case to case, and from film to film, it’s different. First of all, I always edit on music. I put a soundtrack, which could be one of Tibor’s earlier compositions, or minimal music from Arvo Pärt, Brian Eno, Philip Glass, Bach or whatever matches the rhythmic need of the film. But it’s mostly his earlier music which plays good because it pushes over the big question: What is the rhythm, what comes here and there? Second, in the middle of the editing, he comes in. Except for the Bartos Family, where he composed a large set of music and I used it here and there. With Dusi & Jenõ, the second installation of Private Hungary, I edited the whole film on a part of Philip Glass’ Glasswork, except for one part of it, and then took out the sound, and gave him the film.

HC: Did he know that you had worked with Glasswork?

PF: Yes, and he hated me for that. Because he thinks that it’s kitsch. It’s my favorite anyhow. I don’t think that Glass made better music than Glasswork, for me. There’s something in it that I can’t explain, I can cry every time I listen to it. There’s a certain point that breaks me, destroys me. And there are other stories, like for Angelo’s Film, where he composed three different musics. Each time, I said it didn’t work. In 1996, he started to compose rock music, and he brought in electric guitars and it killed the image. I said, “Sorry, it doesn’t work” and he said, “This is a bad film”. And I said, “Ok, it may be a bad film, but this doesn’t work with this image.” In other cases, he really added something to it. Like in Kádár’s Kiss [Private Hungary #12, 1997]. Kádár was the Hungarian communist leader from 1956 till 1989. I made a film about that dark, interesting, depressive and funny period in Hungarian history when avant-garde art was ghettoized, and most of the society made a big compromise of not talking about the taboos, in order to dwell in a pseudo-consuming society financed by western bank loans. And evidently, when I started to edit that film which was showing the pornography of politics and the pornography of this Eastern European country, I was using pornographic photographs, and quoting this Hungarian dictator’s speeches, where he was making lapsus, Freudian slips, and grammar errors. He could not speak good Hungarian, the nouns and adjectives were never in the right place. I mean it’s crazy, this guy could never finish his sentence. But he was a mild, nice dictator. At the end of his dictatorship, the majority of the Hungarian people accepted him, and even loved him. And when Tibor came in with the music, he used a Hungarian philosopher’s text to give him motivation. He started working on that text and then we integrated it into the film. So it is a difficult give and take relationship, which has its mutual influences. He started to make films, he bought a film camera, a 8mm camera. He shot 3 or 4 films. He filmed in Japan, in Cuba.

He made very interesting experimental films, based on his own found footage. Definitely, his music scores, which were composed directly to each film – therefore they’re different though they have similarities – it is the most creative collaboration I encountered. And his music can give voice to the unconscious level of the film. Sometimes to the main actor, sometimes to the event behind, and sometimes it just alienates us from the event and makes a kind of contemplative distance, sometimes it pulls us in, sometimes it shows what will come. So the sensuality, the eroticism, the deep under current, is figured in this orchestration in a specific way. That’s why we don’t need dialogues for example, because you read the picture and the music. You read it or understand it in a very complex way. Without his music, the whole thing wouldn’t be what it is. Easy to say.


Difference and repetition

Hors champ: Often, in your films, in Danube Exodus, Meanwhile Somewhere, Bourgeois Dictionary, etc., you have the same images redistributed differently. In Meanwhile Somewhere, you have a very short fragment of a captain on a boat, which will later be expanded into the whole narrative of Danube Exodus. You also have this very stunning and beautiful scene which appears for the first time in Bourgeois Dictionary, where you see this woman taking her bath, drinking liquor and so on. And you only understand who they are in Free Fall, where you can put them in the family, in a story. Part of the pleasure of seeing your films, is seeing this image again. As a viewer, you develop a tenderness towards these images and these people, and seeing this images under a different light, where you get to know a little more or a little less of their story, it’s very interesting.

Péter Forgács: When Andy Warhol made 17 different prints of Marilyn Monroe, pink, green, blue, the meaning of Marilyn changed. If you take this re-contextualizing of this photograph, which was not made by Andy Warhol, why is this picture the same and not the same? This is the usual avant-garde gesture. We know from Wittgenstein that what is beautiful is a consensus through language game, as to what is bad and what is wrong, we have a consensus. And what is nice today, tomorrow is not nice. And what’s nice for me, in Peru is ugly. What is true about the example you just mentioned, is that it shows that the intention behind the original footage is not interesting. What is interesting is to place it now has in this context or in that context. In one context, it’s an anonymous woman having a shower; in this other, she is the mistress of Mr. Petr, and in the third film it will just be a nice breast, giving the message of sex. So this is the best example that it is not the amateur filmmaker that is ruling the game, but the game is in my hand. And if I like this one film reflecting to the other, it’s a kind of network or this is a larger, or quite large, or let’s say fresco.


The function of art in the face of History, or trying to make a point

Hors champ: Have historians been interested in your films? And do you, more generally, think historians are visually illiterate and can’t read these images in an interesting fashion? Second, do you think or do you hope the films you make, in Hungary, or in Spain if you take Perro Negro, have helped the people who have seen them to better understand their history, or changed the perspectives on their history?

Péter Forgács: I don’t know who are the historians, I know some historians who appreciate my work. But I wouldn’t generalize about historians, on whether they appreciate or not this kind of information. This is micro-history anyhow, private history of certain worlds, linked to specific interpretations. Certainly, there are historians, very few, who think these are good representations of the complexities of Central Europe in a way. But for me, it is more important that this is art, that my work is perceived as an orchestra. And I am happy that psychologists interpret their own way, historians their own way, filmmakers their own way, etc. There is no influence of this kind of contemplative works in anyway into Hungarian thinking of their past and History. Acquiring and ruling the past means that you rule and acquire the History. That’s the Goebbelsian way. And I think contemplation is really a dangerous thing against normal politicians, who like to interpret the past. Especially Hungary, as an East European country, part of the East European bloc, where acquiring the past is very important, there is, in the deepest sense, millions of miles away of influencing the Hungarians who look back at history. I am happy about it because only good propaganda films can influence. Even if nobody knew who Kennedy was, they would at least remember his phrase: “Ich bin ein Berliner.” And that is enough. But my films are more problematic. They need effort. They have to think about them. This is what the National conservatives, an almost fascist right wing party, did for the 50th anniversary of 1956. They want to colonize our past. They were basically saying that communism was the same in 1956 as in 1989. That is the biggest lie. And me, who was suppressed, oppressed and outcast, I could tell you, that it was not the case. I am a witness of a big historical lie. And the way that I look at my country’s past, with this micro-historic poetry, is as influential as a Cézanne painting.

HC: On the other hand, if you look at the way Cézanne eventually changed the way we see and perceive the world…

PF: We? Who is we? Ask a thousand people on the street and they won’t even know who Cézanne is. Don’t ask university pupils, don’t ask intellectuals. Because you fell into the trap, when you said “Hungarians”, that’s 10 million people. And from that 10 million, there are 7 million grown-ups. And of the 7 million, there is only a maximum of 120 thousand who know who Cézanne is, but who never thought of the real meaning of that apple. So let’s put it that way: I’m a poet and I am very happy to work with this special medium. If my films are broadcasted in a good time slot — not at the cemetery after 11 o’clock in the evening but 6 o’clock in the afternoon — then 200 thousand will look at it. That means 2.1% of the grown-up population sees my film. That’s very very nice, it’s a bigger influence than the best poet of Hungary would have. I am happy about that. But it is the nature of the medium not the nature or quality of the work. And of course I am in a deep discourse with historians, with writers, people stop me in the street and say “I love your film, it is beautiful,” etc. But changing a country’s history is impossible. Lanzmann didn’t change anything in France.

HC: That’s maybe a wrong example, because if you take Lanzmann — although he is part of a larger context — his film and reflections helped to change the way we think of the genocide. His film brought in another term to define the Holocaust. We talk of the Shoah now. That was not the case before the film. Let’s say 200,000 people in Hungary see your film, let’s say Bourgeois Dictionary, and a young person, who has a very vague idea of history, sees the film, don’t you think he will receive an epiphany and say: “My God, nobody had showed me what a 1930 Hungarian bourgeois was like”. This thing must happen…

PF: It happens, even the cleaning woman in my studio… She talked with my editor, and she asked him “What are you doing?” She’s an old lady, and my editor said “Well, last year we did this Miss Universe film.” And she said “I saw it, it was wonderful.” I mean, this was a great surprise. And she liked it. But I’m making films for my reference group. I’m in a lucky position not to be part and member of this industrial television system. I’m an independent filmmaker and I see colleagues like Berliner or Jay Rosenblatt, who are working hard to finance their own films. I am happy that I can work. This is exceptional that somebody discovers my film and invites me here or invites me to Sweden. It’s a really wonderful and exceptional situation, a gift of life, that I can still support myself as an independent filmmaker. And it can be finished in any second. But it wouldn’t change anything if nobody would see it. Marcel Duchamp said in an interview: “Imagine that in Africa there is the best painter of all times and he paints as well as Velasquez, Rembrandt, Van Gogh, Cézanne, Matisse, Picasso, and everyday he paints 5 canvasses but nobody heard of him. Is he the best painter in the world? No.” So I am lucky that my films went out of the country. I was surprised that in Holland, France, Germany, in the United States, and in Italy so many people started to understand it, or resonate to it. And that is the more important thing. Not what the 200,000 Hungarians are saying. Punto.


 

Classe de maître : Éric Neveux

Cette classe de maître a eu lieu lors des RVCQ le 23 février 2007 à la Cinémathèque québécoise et à l’Ecole des médias . Elle a été rendue possible grâce à la participation Chaire René-Malo.

Voir des extraits vidéos de la classe de maître avec Eric Neveux.

Éric Neveux à l'UQAM
Éric Neveux à l’UQAM

Biographie et filmographie

Né en 1972, Eric Neveux est un compositeur français travaillant pour le cinéma, la télévision et le théâtre. Il poursuit également une carrière de musique électronique sous le pseudonyme de Mr. Neveux. Sa première collaboration avec un cinéaste est son travail pour le moyen-métrage de François Ozon « Regarde la Mer » puis la bande originale de son premier long-métrage « Sitcom ». Il rencontre en 1997 Patrice Chéreau pour son film « Ceux qui m’aiment prendront le train ». Il collaborera à nouveau avec lui pour les films « Intimité » et « Persécution » ainsi que plusieurs pièce de théâtre. Eclectique, sa musique le mène à travailler pour des univers aussi différents tels que Delphine Gleize ou Rachid Bouchareb mais aussi avec notamment Josée Dayan, Caroline Huppert ou Serge Meynard pour la télévision. Son travail en tant que compositeur est une approche attentive du film et des sons ainsi qu’une relation de proximité avec le réalisateur, scellant sa créativité, la variété et la richesse de ses compositions.

Filmographie

2012   The Attack – Ziad Douieri
2012   Just Like a woman – Rachid Bouchareb
2012   Les pirogues des hautes terres (Téléfilm) – Olivier Langlois
2012   La solitude du pouvoir (Téléfilm) – Josée Dayan
2011   Let My People Go! – Mikael Buch
2011   Hideaways – Agnès Merlet
2011   La permission de minuit – Delphine Gleize
2011   Une pure affaire – Alexandre Coffre
2011   Itinéraire bis – Jean-Luc Perreard
2009-2011 Un village français (Télésérie) – P. Triboit, F. Krivine & E. Daucé
2010   D’amour et d’eau fraîche – Isabelle Czajka
2010   Le pain du diable (Téléfilm) – Bertrand Arthuys
2010   Je, François Villon, voleur, assassin, poète (Téléfilm) – Serge Meynard
2010   Dans ton sommeil – Caroline et Eric du Potet
2010   35 kilos d’espoir (Téléfilm) – Olivier Langlois
2009   Persécution – Patrice Chéreau
2008   De l’autre côté du lit – Pascale Pouzadoux
2008   Disparitions (Télésérie)
2008   Répercussions (Téléfilm) – Caroline Huppert
2008   Une femme à abattre (Téléfilm) – Olivier Langlois
2008   Miroir, mon beau miroir (Téléfilm) – Serge Meynard
2007   La commune (Télésérie) – Philippe Triboit
2007   Monsieur Joseph (Téléfilm) – Olivier Langlois
2007   Les yeux bandés – Thomas Lilti
2007   La tête de maman – Carine Tardieu
2007   Water – Syuichi Yoshida
2006   Passés troubles (Téléfilm)  – Serge Meynard
2006   L’année suivante  – Isabelle Czajka
2006   La blonde au bois dormant (Téléfilm) – Sébastien Grall
2006   Le Rainbow Warrior (Téléfilm) – Pierre Boutron
2006   Inconnue de la départementale (Téléfilm) – Didier Bivel
2005   Following Sean (documentaire) – Ralph Arlyck
2005   Le crime des renards (Téléfilm) – Serge Meynard
2004   Par accident (Téléfilm) – Jérôme Foulon
2004   La nuit du meurtre (Téléfilm) – Serge Meynard
2004   Tout le plaisir est pour moi – Isabelle Broué
2004   Mon fils cet inconnu (Téléfilm) – Caroline Huppert
2004   Grande école – Robert Salis
2003   Toutes les filles sont folles – Pascale Pouzadoux
2003   Une souris Verte – Mathias Ledoux
2002   Parlez-moi d’amour – Sophie Marceau
2002   Monique  – Valérie Guignabodet
2002   Carnages – Delphine Gleize
2002   Les paradis de Laura (Téléfilm) – Olivier Panchot
2001   Intimité – Patrice Chéreau
2000   Anna en Corse (Téléfilm) – Carole Giacobbi
1998   Ceux qui m’aiment prendront le train – Patrice Chéreau
1998   Sitcom  – François Ozon
1997   Regarde la mer  – François Ozon

Classe de maître: Renato Berta


Présenté par l’UQAM – École des médias | En collaboration avec Chaire René Malo

Animé par Michel Caron.

C’est Michel Caron, directeur de la photographie et professeur à l’École des médias, qui a invité Renato Berta à Montréal.

Cette classe de maître a eu lieu le 19 février 2008 à l’École des médias de l’UQAM et a été rendue possible par la Chaire René-Malo et les Rendez-vous du cinéma québécois 2008.

Renato Berta à l'UQAM


Exergues

On parle de cinéma à tort et à raison. Je peux résumer très vulgairement et très banalement mon idée à ce sujet: je considère qu’entre tous les films produits peu sont du Cinéma.

Aujourd’hui, c’est très facile de faire des films avec n’importe quelle caméra. Et c’est formidable, je suis bien d’accord. Or, c’est une raison de plus de s’interroger sur le type d’images que nous voulons produire.

Le plan que je vous ai montré tout à l’heure ne pouvait marcher qu’au moment du tournage. Nous pouvons faire un parallèle, que je juge important, avec la musique jazz. Quand un musicien improvise sur un thème, il n’arrive pas à ses fins dans l’improvisation en cinq minutes. De la même façon, il faut entrer dans le film.

Dans ce film tout est calculé au millimètre près: des découpages aux différentes positions de la caméra. Nous avons tout répété avec les comédiens sur le plateau de tournage.

J’ai envie de dire que le rôle du chef opérateur se rapproche un peu de celui d’un interprète. Dans le sens où la musique est déjà écrite et que c’est à l’interprète de s’y adapter.


Les films et le Cinéma

Michel Caron: Merci Renato Berta d’avoir accepté mon invitation!

Renato Berta: Merci Michel, bonjour à vous tous…Suite à quelques discussions que j’ai eus avec Michel Caron au téléphone, j’ai décidé de prendre l’avion afin de venir le rejoindre…Par où commencer ?… Le cinéma est un art très jeune, mais très vieux en même temps. Je trouve qu’il y a vraiment beaucoup de confusion à son sujet. Pour illustrer cette confusion dans laquelle nous vivons à notre époque, j’ai noté trois choses. C’est la raison pour laquelle j’ai mon ordinateur, afin de ne rien oublier. Je vous raconte.Dans l’avion, dans le couloir du milieu, tout au bout, il y avait un écran en 16:9 qui passait un film. À la droite et à la gauche de cet écran, il y avait deux autres écrans 4:3 correspondant aux autres rangées de sièges. Sur les écrans 4:3, les comédiens du film paraissaient à peu près normaux, cependant sur les écrans 16:9, les comédiens étaient anamorphosés. C’est-à-dire que les comédiens étaient tous petits ou gros. Cela me dérangeait énormément. Mais ce qui me dérangeait surtout, c’était le fait que cela ne dérangeait personne! J’étais là comme un crétin, tout seul à être dérangé par ces images, pendant que personne n’en avait rien à foutre. Alors, j’ai tiré une observation. Je me suis dit qu’une chose comme celle-là, il y a seulement vingt ou vingt-cinq ans, n’était pas possible. Si nous considérons que la spécificité du cinéma est sa reproductibilité, bien aujourd’hui nous vivons dans un marasme total parce que l’on ne respecte même pas le format original du film. Ce n’est pas une coïncidence. Je pense que cela fait partie du monde d’aujourd’hui. Je ne veux pas tenir un discours nostalgique en disant que c’était beaucoup mieux il y a quelques années, mais c’est vrai que l’on ne vivait pas ce genre de choses.

Renato Berta à l'UQAM

Comment cela se fait-il que l’on en arrive à une situation pareille? À mon avis, c’est parce qu’il y a un désordre total dans notre domaine. On parle de cinéma à tort et à raison. Je peux résumer très vulgairement et très banalement mon idée à ce sujet: je considère qu’entre tous les films produits peu sont du Cinéma. De la même façon un bon article dans le journal n’est pas nécessairement de la littérature. Personnellement, cela me révolte! Je considère qu’un film est fait pour être vu dans le noir et dans le silence. Maintenant, nous pouvons commencer à discuter de ce métier absolument génial. Voilà, c’était mon mot d’introduction. Je pense que c’est intéressant de partir de cette critique.

J’ai vécu à une époque où tous les films étaient vus dans les salles de cinéma. Avec l’arrivé de la vidéo et du numérique arrive une démocratisation évidente qu’il faut savoir gérer. Filmer aujourd’hui est nettement plus facile qu’il y a vingt ans. C’est un peu le même phénomène dans le cas de la photo numérique. Je citerai en exemple le cas de deux élèves du photographe Cartier Bresson avec qui j’ai discuté. Un des exercices de Bresson consistait à photographier un enfant dans la rue, mais en prenant une seule photo et non pas une cinquantaine à la « mitraillette ». Une seule photo! Eh bien, j’aime mieux vous dire que le photographe avait intérêt à s’interroger sur le cadre, les problèmes techniques, le point focal, l’exposition, etc…., avant de photographier. C’est une discipline qu’il faut avoir. Aujourd’hui, c’est très facile de faire des films avec n’importe quelle caméra. Et c’est formidable, je suis bien d’accord. Or, c’est une raison de plus de s’interroger sur le type d’images que nous voulons produire. Les images que l’on veut faire sont influencées par mille paramètres. Et, il faut se poser des questions avant de cadrer: que voulons-nous filmer, comment voulons-nous filmer et, avant tout, pourquoi voulons-nous filmer. Ces questions là, il faut se les poser, même que j’ai envie de dire que ce sont des questions éternelles.

Ensuite nous questionnons les supports. Peu importe, si tu filmes en 65 mm, 35mm, 16mm, en vidéo, en HD et je ne sais quoi d’autre, le principe fondamental, à mon avis, est celui d’être conscient de ce que l’on fait. Cependant, il ne faut pas tomber, dans la croyance que plus la caméra est grosse, plus on s’approche du cinéma. C’est une idée d’imbéciles et c’est vrai que cela existe dans le milieu. Bien, je ne crois pas que c’est parce que nous employons du « Panavision », comprenant les longs zooms et tout le

reste, que l’on fait du cinéma. Ce n’est pas en mettant de la pellicule dans une caméra que l’on fait nécessairement du cinéma. Ce n’est pas vrai! À mon avis, on peut faire des choses absolument formidables avec rien. À condition que l’on réfléchisse à ce que l’on fait. Voilà!


Amos Gitaï, un hélicoptère et moi

Renato Berta: Avec Amos Gitaï, j’échangeais vraiment beaucoup sur la manière adéquate de filmer certaines choses. Évidemment, c’était toujours lui qui décidait à la fin, mais nous nourrissions le projet ensemble. Kippur est un véritable exemple à cet égard. Quand Amos a fait la guerre des Six Jours, il s’est trouvé, une fois, dans un hélicoptère avec une caméra 8mm que sa mère lui avait offert en cadeau. Lorsqu’ils sont passés sur le front syrien une fusée est venue percuter l’hélicoptère. Le pilote meurt et le copilote est arrivé, tant bien que mal, à amener l’hélicoptère jusqu’en Israël. Ils ont été sauvés, mais vraiment par miracle. Et Amos a filmé le tout en 8 mm. En regardant les images, nous avons décidé de trouver une solution pour filmer une équipe de sauveteurs sans toutefois reconstruire cet événement. Et il fallait filmer cela de la façon la plus simple et la plus efficace depuis un hélicoptère. D’accord, très bien… mais, qu’est-ce qu’on fait après? Pour commencer déjà, il fallait trouver un hélicoptère. C’est là que commence le métier. Alors, nous sommes allés voir des hélicoptères. La première question qui est surgie concernait la manière de mettre une caméra dans un hélicoptère. J’ai proposé à Amos de regarder près du moteur puisqu’il y avait une petite porte et tout juste assez de d’espace pour rentrer une caméra. Il m’a répondu : « ha oui, on pourrait le faire ». Et c’est de cette façon que nous avons commencé! Simplement en nous disant: « on va mettre une caméra dans un hélico et on va voir le résultat… ». Enfin, je vais vous montrer des plans, tournés de façon extrêmement pragmatique, qui nous ont conduit vers notre scénario. C’est vrai, au départ ce n’était pas une idée pour une mise en scène. Nous savions simplement que nous voulions filmer des sauvetages. Voilà: ça c’est ma caméra à l’intérieur de l’hélico avec un zoom serré. Bien évidemment, vous ne pouvez pas bien voir où nous sommes avant que je commence à ouvrir le zoom. J’improvise le cadre totalement. Et la caméra ne pouvait entrer que dans cet espace. Alors pour arriver à tourner des plans comme ceux là, il fallait vraiment savoir ce qu’il y avait à filmer. Bien que le réalisateur te donne des indications avant de tourner les plans, c’est impossible de les mettre en place totalement.

Michel Caron: Avant de tourner ces plans, aviez-vous répété ? Renato Berta: Mais rien du tout, c’est improvisé totalement! Michel Caron: Est-ce que Amos Gitaï était à côté de toi ?

Renato Berta: Non, il était de l’autre côté parce que la caméra était trop ajustée et qu’il y avait juste assez de place pour moi. Aux comédiens, je leur disais: « Attendez avant d’entrer et putain n’oubliez pas de fermer la porte ». Sinon l’hélicoptère ne partait pas pour des raisons de sécurité. Moi, j’étais là avec le zoom et le manche qui passait tout juste. Il faut dire aussi que je devais dévisser le manche et l’enlever parce qu’autrement nous ne pouvions pas fermer cette fameuse porte. Et puis, je revissais le tout comme un acrobate. Mais, ce genre de choses ne sont possibles que si tu entres dans le tournage du film. Le plan que je vous ai montré tout à l’heure ne pouvait marcher qu’au moment du tournage. Nous pouvons faire un parallèle, que je juge important, avec la musique jazz. Quand un musicien improvise sur un thème, il n’arrive pas à ses fins dans l’improvisation en cinq minutes. De la même façon, il faut entrer dans le film.


Smoking / No Smoking/Alain Resnais et Renato Berta

Renato Berta à l'UQAM

Michel Caron: On pourrait faire l’avocat du diable et comparer cette production à Smoking / No smoking qui en est l’inverse.

Renato Berta: Ce sont des productions diamétralement opposées.

MIchel Caron: C’est un film qui se déroule à l’extérieur, mais qui est tourné en studio. Finalement, tous les plans sont « placés ».

Renato Berta: Déjà Smoking / No Smoking est un film où il y a deux comédiens qui interprètent plusieurs rôles. Ensuite, tout le film a été tourné à l’extérieur, reconstitué en studio et intègre différentes ambiances: d’un côté un jardin et de l’autre un presbytère. De plus, ce film est tiré d’une pièce de théâtre d’Allan Eckburn. Donc, deux comédiens et absolument aucune improvisation.

Dans ce film tout est calculé au millimètre près: des découpages aux différentes positions de la caméra. Nous avons tout répété avec les comédiens sur le plateau de tournage. Nous avons répété pendant quatre semaines à peu près et le tournage, mon dieu, il a été long. Je ne me souviens plus très bien, mais disons entre vingt et vingt-cinq semaines.

Durant le tournage, j’étais un peu angoissé, mais grâce au fait que nous avions pu répéter énormément, j’ai pu établir des bons rapports avec les autres. Je me souviens, à ce sujet, que pendant les répétitions des comédiens je demandais à la scripte si les positions des comédiens étaient bien celles du découpage et elle m’invitait à intervenir si ce n’était pas le cas. Moi, jamais j’avais osé. J’étais complètement paralysé. Mais, petit à petit, j’ai commencé à établir des rapports avec le réalisateur. Je prenais mon courage à deux mains et lui disait: « Écoutez Alain (Alain Resnais) vous pensez pas que ça serait intéressant de faire le contraire de ce que vous proposez là ». Et il me répondait: « oui, oui, peut-être… on va répéter ». Et les comédiens répétaient et se retrouvaient effectivement tel que je le disais. À la fin, j’étais content d’avoir fait une proposition qui n’était pas en contradiction avec le découpage et qui allait effectivement dans le sens du réalisateur.

Puisque Smoking / No Smoking est un film tiré d’une pièce de théâtre, il n’y avait presque pas de décors au départ. C’est ainsi que Jacques Saulnier a réalisé les maquettes, très précises, pour les décors. Donc, il y avait également l’apport du décorateur dans l’aspect visuel du film. Ensuite, il y avait tous les costumes inventés par le costumier et Alain. Donc, au moment où je suis arrivé sur le tournage, deux mois avant la prise de vue, il y avait déjà un certain travail de fait et je ne partais pas de zéro. Mais, après plus rien. Au fur et à mesure que l’on avançait dans le tournage, selon les endroits pensés par Jacques Saulnier, j’organisais les lumières. Du coup, j’ai pu inventer des ambiances en parlant avec le metteur en scène, avec Alain et sur la base des maquettes.


Le chef opérateur: un interprète

Renato Berta: J’ai envie de dire que le rôle du chef opérateur se rapproche un peu de celui d’un interprète. Dans le sens où la musique est déjà écrite et que c’est à l’interprète de s’y adapter. C’est-à-dire que les interprètes ne sont pas des créateurs dans la musique. Au départ, ce ne sont pas eux les créateurs. Il y a une chose que je fais régulièrement quand je reçois un scénario. Parce que cela m’intéresse et parce que cela m’appartient, je demande au metteur en scène s’il est d’accord pour lire le scénario avec moi. Et c’est génial! Ce ne sont pas tous les metteurs en scène qui acceptent puisque cela prend un temps monstre, une semaine en procédant tranquillement. Et puis tu en parles avec lui et c’est toujours très intéressant, car le résultat final à l’écran passe par le dialogue entre moi et le metteur en scène. Évidemment, je pourrais faire mon travail d’opérateur tout seul en disant que je me suis inspiré de quelques autres films, mais ce sont là des conneries. Il faut que tu partes d’un scénario et que tu établisses une relation avec le metteur en scène, car la photographie est de la mise en scène. Ce n’est pas une question d’inspiration.

Renato Berta à L'UQAM

C’est un peu polémique ce que je vais dire, mais… je ne sais pas si vous connaissez les interviews de Storaro. Storaro a eu le courage de prétendre que, comme Picasso, il a eu une période bleue et une période orange. Il parle comme s’il était le seul à travailler sur le plateau. Comme si la mise en scène n’existait pas; comme si le cinéma n’existait pas. Il tient des discours de plus en plus mystiques qui vont dans ce sens-là. Mais, il est où le cinéma? Je suis désolé, mais je ne peux pas filmer un gros plan de Catherine Deneuve ou une pile de cadavres en tenant pour les deux le même discours. Je ne peux pas! Enfin, je n’y arrive pas! Or, je sais qu’il y a des gens qui le peuvent. Selon moi chaque photogramme implique un choix et ce choix est dicté, d’une façon ou d’une autre, par ce que tu veux filmer.

Il n’y a rien de pire dans l’industrie du cinéma que les gens qui travaillent tous seuls, où chacun est occupé de son côté à tricoter un polype qui ressemble en rien à un film. C’est vrai qu’aujourd’hui les choses fonctionnent de cette façon. Mais, finalement l’opérateur qui travaille tout seul ne fait pas, selon moi, du cinéma. Il fait de la photo. Je considère que le cinéma se fabrique à plusieurs. Je le crois!

Michel Caron : Merci Renato pour cette journée magnifique!


Biographie et filmographie

Renato Berta, né le 2 mars 1945 à Bellinzone, est un directeur de la photographie de Suisse.

Il suit les cours du Centro expérimentale de Rome entre 1965 et 1967, où il croise Pier Paolo Pasolini, Luchino Visconti et Roberto Rossellini avant de débuter au côté de réalisateurs tels qu’Alain Tanner, Francis Reusser, Michel Soutter ou Daniel Schmid.

Apprécié pour son sens aigu du cadrage et son exploitation fine de la lumière, Renato Berta travaille avec les plus grands et dans le monde entier à partir des années 1980, privilégiant le cinéma d’auteur : Jean-Luc Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Patrice Chéreau, André Téchiné, Louis Malle, Alain Resnais, Manoel de Oliveira, Claude Chabrol, Robert Guédiguian, Amos Gitaï ainsi que Jean-Henri Roger.


Directeur de la photographie

1969 : Charles mort ou vif de Alain Tanner
1969 : Othon /Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer/Peut-être qu’un jour Rome se permettra de choisir à son tour de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
1969 : Vive la mort de Francis Reusser
1971 : In punto di morte de Mario Garriba
1971 : La salamandre de Alain Tanner
1972 : Leçons d’histoire (Geschicht Suntericht) de Jean-Marie Straub
1972 : Cette nuit ou jamais (Heute Nacht oder nie) de Daniel Schmid
1972 : Le retour d’Afrique de Alain Tanner
1972 : Sexologos de Michel Meignant et Danièle Dezard
1972 : La Mort du directeur du cirque de puces (Tod des Flohzirkusdirektors) de Thomas Koerfer
1973 : Les Vilaines manières de Simon Edelstein
1974 : Le milieu du monde de Alain Tanner
1974 : La Paloma – Le temps d’un regard de Daniel Schmid
1974 : Pas si méchant que ça de Claude Goretta
1975 : Sartre par lui-même de Alexandre Astruc et Michel Contat
1976 : A. Constant de Christine Laurent
1976 : I cani del Sinaï de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
1976 : Gehülfe L’Homme à tout faire de Thomas Koerfer
1976 : Le Grand soir de Francis Reusser
1976 : Les Indiens sont encore loin de Patricia Moraz
1976 : Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 de Alain Tanner
1976 : San Gottardo de Villi Herman
1976 : L’Ombre des Anges (Schatten der Engel) de Daniel Schmid
1977 : Repérages de Michel Soutter
1977 : Violanta de Daniel Schmid
1977 : La voix de son maître de Gérard Mordillat et Nicolas Philibert
1978 : Alzire ou le nouveau continent (Alzire oder der neue Kontinent) de Thomas Koerfer
1978 : Max Frisch, journal I – III de Richard Dindo
1978 : Messidor de Alain Tanner
1979 : Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard
1980 : Retour à Marseille de René Allio
1981 : Das Haus im Park de Aribert Weis
1981 : Seuls de Francis Reusser
1982 : Hécate de Daniel Schmid
1982 : L’homme blessé de Patrice Chéreau
1982 : Vive les femmes ! de Claude Confortes
1984 : L’année des méduses de Christopher Frank
1984 : L’Atelier de André Téchiné
1984 : Le baiser de Tosca (Il bacio di Tosca) de Daniel Schmid
1984 : Hurlevent de Jacques Rivette
1984 : Les Nuits de la pleine lune de Éric Rohmer
1984 : Rendez-vous de André Téchiné
1985 : L’homme aux yeux d’argent de Pierre Granier-Deferre
1985 : Rosa la rose, fille publique de Paul Vecchiali
1985 : Taxi boy de Alain Page
1986 : Corps et biens de Benoît Jacquot
1986 : Jenatsch de Daniel Schmid
1986 : La Mort d’Empédocle de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
1987 : Au revoir les enfants de Louis Malle
1987 : Les innocents de André Téchiné
1988 : Ada dans la jungle de Gérard Zingg
1988 : Chimère de Claire Devers
1989 : Milou en mai de Louis Malle
1990 : Twister de Michael Almereyda
1990 : Uranus de Claude Berri
1991 : Rien que des mensonges de Paule Muret
1992 : Hors saison de Daniel Schmid
1992 : L’instinct de l’ange de Richard Dembo
1992 : Et ensuite le feu (La Prossima volta il fuoco) de Fabio Carpi
1993 : No smoking de Alain Resnais
1993 : Smoking de Alain Resnais
1994 : Adultère (mode d’emploi) de Christine Pascal
1994 : Le géographe Manuel de Michel Sumpf
1995 : Devarim de Amos Gitai
1995 : Visage écrit (Das geschriebene Gesicht) de Daniel Schmid
1995 : Le silence de Rak de Christophe Loizillon
1996 : Party de Manoel de Oliveira
1996 : Voyage au début du monde (Viagem ao principio do mundo) de Manoel de Oliveira
1997 : Inquiétude de Manoel de Oliveira
1997 : On connaît la chanson de Alain Resnais
1998 : Berezina ou les derniers jours de la Suisse (Berezina oder die letzen Tage der Schweiz) de Daniel Schmid
1998 : Kadosh de Amos Gitai
1998 : Vanaprastham, la dernière danse de Shaji N. Karun
1998 : Yom Yom de Amos Gitai
1999 : Kippour de Amos Gitai
1999 : Parole et utopie (Palavra e utopia) de Manoel de Oliveira
1999 : Vive nous ! de Camille de Casabianca
2000 : Addio Lugano bella de Francesca Solari
2000 : Merci pour le chocolat de Claude Chabrol
2000 : Ouvriers, paysans (Operai, contadini) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet 2001 : Eden de Amos Gitai
2001 : Lulu de Jean-Henri Roger
2001 : Marie-Jo et ses deux amours de Robert Guédiguian
2001 : Le Principe de l’incertitude (O principio da incerteza) de Manoel de Oliveira 2002 : Alila de Amos Gitai
2002 : Le retour du fils prodigue – Humiliés de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet 2003 : Mon père est ingénieur de Robert Guédiguian
2003 : Pas sur la bouche de Alain Resnais
2003 : Une visite au Louvre de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
2004 : Le Promeneur du Champ-de-Mars de Robert Guédiguian
2005 : Ces rencontres avec eux (Quei loro incontri) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
2008 : Max & Co de Samuel Guillaume et Frédéric Guillaume

Prix de la Meilleure photographie à la Semaine Internationale de Cinéma de Valladolid pour Hors Saison de Daniel Schmid (1992)
César de la Meilleure photographie en 1988 pour Au revoir les enfants de Louis Malle (1987)

Léopard de bronze au Festival international du film de Locarno (1976)


 

Classe de maître : Michel La Veaux

Cette rencontre publique a eu lieu le Jeudi 18 novembre 2004 au Cinéma ONF dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Elle a été animée par Bernard Boulad, alors directeur de la programmation des RIDM.

Michel La Veaux
Michel La Veaux

Dès ses premiers contacts avec le septième art et cette passion qui commençait à naître en lui pour le cinéma, Michel La Veaux su que ce qui l’intéressait dans cet univers cen’étaitpaslaréalisation mais la direction photo. Michel Brault, Gilles Groulx, Alain Dostie sont ses premiers maîtres, rejoints plus tard par Xavier Schwarzenberger et Henri Alekan, grands chefs opérateurs européens. Fasciné par les images et par l’objet caméra avec lequel il entretient un rapport physique, voire sensuel, il a toutefois toujours voulu dépasser les considérations purement techniques de son métier.

Michel La Veaux est un vrai cinéphile pour qui un directeur photo ne doit surtout pas chercher à faire de belles images, ni la preuve de sa virtuosité. Les enjeux sont ailleurs. Pour lui, derrière chaque plan, il y a une morale, une quête de sens plus que d’esthétique, doublée d’une éthique qui détermine, surtout dans le cas du documentaire, le bon geste à poser (le choix du cadre et de la lumière, le mouvement de caméra) et le type de rapport à entretenir avec son réalisateur, son assistant, son preneur de son et son sujet.

Michel La Veaux
Michel La Veaux

Son caractère fougueux et frondeur, parfois à la limite de la provocation, allié à un physique imposant, lui permettent d’être à son aise lors de tournages difficiles comme ceux des films de Manon Barbeau (L’Armée de l’ombre) et de Dan Bigras (Le Ring intérieur). Mais il sait aussi se mettre au diapason de cinéastes plus personnels et intellectuels tels que Jean Chabot (Tableaux d’un voyage imaginaire), Michel Langlois (Le Fil cassé) ou Jean-Daniel Lafond (Le Cabinet du docteur Ferron).

Michel La Veaux est aussi le directeur photo attitré de Benoit Pilon dont il a signé les images de pratiquement tous ses films, de Rosaire et la Petite-Nation à Des nouvelles du nord en passant par le tant célébré Roger Toupin, épicier variété ainsi que ses longs métrages de fiction Ce qu’il faut pour vivre et Décharge. Même s’il est surtout associé au documentaire, La Veaux tourne de plus en plus d’oeuvres de fiction, dont Trois temps après la mort d’Anna de Catherine Martin et Le Vendeur de Sébastien Pilote, sélectionné au festival de Sundance en janvier 2011.

Bernard Boulad

Exergues

« Je suis un directeur de la photographie, je ne suis pas un caméraman. Pour être directeur photo, ça prend énormément d’années. Il y a très peu de directeurs photo, beaucoup de grands techniciens, de caméramans qui savent faire de la technique, mais qui n’approchent pas le cinéma par leur intelligence et leur sensibilité et leur culture. Pour être directeur photo, il faut être cultivé, intelligent et sensible. »

« Il m’arrive encore, après les journées de tournage, à vouloir avoir la caméra près de moi, pas dans mon lit, mais pas loin, dans ma chambre. J’ai travaillé toute la journée avec, j’ai regardé dedans, j’ai analysé la situation, je me suis déplacé avec elle. C’est mon alliée, c’est ma copine, c’est ma blonde, appelle ça comme tu voudras, mais pendant le tournage effectivement je suis maniaque de la caméra. »

« Pour moi, le plus grand film québécois ce n’est pas Mon oncle Antoine, c’est Les Ordres de Michel Brault. C’est un grand cinéaste, quelqu’un d’important, un chef opérateur qui fait la barbe à 75% des chefs opérateurs du monde entier. Il est très, très, très bon et inspirant. »

« Quand on décide de faire du cinéma, il faut justement se démarquer et faire de vraies images qui ont un sens, une signification et une valeur. Moi, mon métier de directeur photo, je veux m’en servir pour dire que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle est belle et que les êtres humains sont intéressants et intelligents. »

« Pour moi, faire des films c’est un privilège. Il faut être à la hauteur de faire des films, il faut se creuser les méninges, il faut travailler fort. Aujourd’hui, c’est facile, en digital, tu tournes tout à 360 degrés. Le gars, il parle, la fille est là, tu tournes tout puis tu ramènes ces images au monteur et il fait le film à ta place. Ce n’est pas ça être réalisateur. »

« Faire du cinéma c’est savoir choisir. Ce n’est pas se laisser porter par ce qu’il y a : c’est prendre position et des décisions. Même si on travaille avec le réel, on raconte une histoire et on prend position dès l’instant où on met une caméra avec un angle. Ce n’est pas vrai qu’on avale tout le réel. »

« Roger Toupin, épicier variété, c’est ma caméra. Par contre, je n’aurais peut-être pas pu aller aussi loin si Benoît Pilon, le réalisateur, ne m’avait pas, d’une part compris, aimé et été complice du cinéma avec moi. Lui me permet d’être à la hauteur du film. Benoît Pilon fait en sorte que je puisse me dépasser parce que ce qu’il me demande, ça marche avec mon regard. »

« La grande qualité d’un directeur photo en documentaire c’est pas qu’il soit en train de regarder; non, c’est qu’il soit capable d’écouter. C’est le son qui est important pour la caméra. Il faut que je sois capable d’entendre ce que le gars est en train de dire au réalisateur. Pour faire les meilleures images documentaires, il faut que je sache qui est la personne, que j’entende son vibrato dans la voix, comment il est ému. »

« Pourquoi aller en si close-up? Parce que je trouvais que dans ses yeux tout coupés et tout maganés, dans son regard, il y avait en même temps de la tristesse et de la joie. Je trouvais que ça s’exprimait mieux par les yeux que de voir le beau petit plan normal. »

« Faire des plans pour le monteur, je hais ça pour mourir. Surtout, qu’on nous demande en général des plans de coupe. Les plans de pancartes « Bienvenue à Montréal », puis la petite photo sur le mur quand la personne vient de te donner trois heures de sa vie, de ses émotions et puis « fais-moi donc un plan de coupe sur la carte géographique ». Ne me demandez pas ça. C’est ridicule, c’est réduire le métier à rien, c’est insupportable. »

« On m’a engagé, moi, comme directeur photo, je pense, pour une seule et bonne raison : on s’est dit il y a juste lui qui peut lui parler et être en mesure de l’accoter pour lui montrer comment utiliser une caméra. Il est capable d’être l’égal de Dan et de parler ce langage. »

« Je pense que le cinéma est un art du collectif. Ça ne se fait pas tout seul. J’ai peut-être une mauvaise tendance. Je ne crois pas que parce que Sony a fabriqué des petites caméras qu’elle a inventé des cinéastes.»

« Si jamais je réalise un film, un jour, je ne ferai pas ma caméra. Ça c’est certain. »

« Il y a des silences qui parlent énormément, de meilleure façon que n’importe quel mot. Il y a des silences qui parlent plus. Des silences qui sont fabuleux. »

« J’essaie effectivement de garder cette espèce de code d’éthique et de me dire on va pas aller chercher le gros plan dans l’œil pendant qu’il va pleurer. »

« Des fois, le piège à éviter pour nous, directeurs photo, c’est de faire notre show, qu’on fasse notre propre film. On sait quoi faire avec la technique, on sait comment impressionner, on connaît les trucs, on sait très bien comment faire de belles images. »

« Je considère ça incroyable que des gens puissent faire des films sur des gens qu’ils n’aiment pas. C’est un minimum d’aimer les gens, de vouloir amener le cinéma plus loin. »

« J’aime le challenge, la difficulté. Si on fait ça par sécurité c’est parce qu’on est sûr qu’on va tout avoir et moi je ne veux pas tout avoir. Je pense que faire des films c’est effectivement être obligé de laisser tomber des choses, choisir. Il faut choisir. Il faut souligner. Si tu veux tout dans la vie, tout le temps, c’est trop facile. »

« Il y a un regard, un langage, une façon de dire les choses avec cette caméra qui faisait que la deuxième devenait comme un accessoire qui ne signifiait pas grand chose par rapport au regard principal. »

« Je dois admettre que la grande sensibilité de Michel Langlois m’a énormément inspiré pour faire ces images-là et j’avais hâte de travailler avec lui parce que c’est un vrai auteur. »

« Michel Langlois m’a dit : je te connais quand même depuis quelques années, je sais que tu es rock’n roll, je sais qu’on n’est pas du même bord, mais j’aime la sensibilité de tes images donc j’ai confiance en toi et je sais que tu es capable de m’aimer avec ta caméra. »

« Ça ne m’est jamais arrivé d’entreprendre une démarche pour voir si on faisait un film puis effectivement tourner et pour qu’au bout ça ne marche pas. »

« Des fois, la virtuosité de l’exécution technique prend le dessus sur le contenu. Je préfère un plan fixe qui dure cinq minutes avec quelqu’un qui dit quelque chose avec du « je » à jeter par terre, avec des textes… »

« Ça aurait pu être tourné sur un trépied tranquille mais pour obtenir la qualité du film qui est là comme ça, c’est en partie dû au fait que la caméra soit à l’épaule, qu’elle s’implique et qu’elle est en train d’établir une distance et un rapport avec la personne filmée. »

« J’utilise souvent les fenêtres pour faire des contre-jours et travailler avec la lumière qui blaste. Je vais travailler avec les intensités de lumière plutôt que de travailler avec le décor. Je vais faire des plans très serrés et travailler sur le cadrage selon ce que la personne dit. »

« Tout le long du film, ma caméra est à l’épaule et bouge, avance, recule et va chercher la distance avec le personnage. Et là, face à ce malaise, ce que je ne veux jamais faire d’habitude, je l’ai fait. Plutôt que d’avancer sur lui et de reculer, faire comme si j’avais une focale fixe, j’ai zoomé pour une fois, parce que je ne voulais pas l’attaquer. Je me disais, si je m’avance sur lui et que je m’approche trop près, il va s’arrêter.»

« Les lumières peuvent être aussi des objets qui font bouger le temps et bouger les choses. Tu peux faire bouger les lumières dans l’image. Pas seulement la caméra. Donc j’utilise tous les moyens, tous les outils dont je dispose pour essayer de parler avec l’image. »

On ne naît pas directeur photo, on le devient

Bernard Boulad : Bonjour, bienvenue à cette classe de maître en compagnie du directeur photo Michel La Veaux. On emploie aussi le terme de chef opérateur ou de caméraman. Nous verrons la différence entre ces termes. Grand défenseur du cinéma d’auteur, Michel, tu pratiques ce métier depuis 25 ans. Tu as notamment travaillé sur – je vais surtout nommer les documentaires : Celui qui voit les heures de Pierre Goupil, Rosaire et la petite nation de Benoît Pilon, L’Armée de l’ombre de Manon Barbeau, Les Casablancais d’Adbelkader Lagtaâ, À l’ombre d’Hollywood de Sylvie Groulx, Tableau d’un voyage imaginaire de Jean Chabot, Le Ring intérieur de Dan Bigras, Le Fil cassé de Michel Langlois et Roger Toupin, épicier variété de Benoît Pilon, qui avait fait l’ouverture des Rencontres du documentaire l’année dernière.

Dès tes études en cinéma au Collège Ahuntsic, tu avais senti que probablement tu deviendrais directeur photo. Tes grands maîtres ont été Michel Brault et Gilles Groulx. D’ailleurs, Groulx a été un de tes professeurs. Quel rapport entretenais-tu avec ce maître?

MLV : C’est bien ce que tu dis, parce qu’effectivement moi je crois énormément à ceux qu’on appelle les « Maîtres ». Mais d’abord, je voudrais régler un point: je suis un directeur de la photographie, je ne suis pas uncaméraman. Si je vais travailler en France, je suis un chef opérateur. Pour être directeur photo, ça prend énormément d’années. En tous cas, moi, ça m’a pris énormément d’années à le prétendre et à l’affirmer. Je trouve que ce titre est galvaudé aujourd’hui. Il y a très peu de directeurs photo, beaucoup de grands techniciens, de caméramans qui savent faire de la technique, mais qui

n’approchent pas le cinéma par leur intelligence et leur sensibilité et leur culture. Pour être directeur photo, il faut être cultivé, intelligent et sensible. Ce qui est mon cas après toutes ces années. Je ne l’étais pas au départ. Ça s’acquiert, ça se gagne. On ne naît pas directeur photo, on le devient.

Gilles Groulx
Gilles Groulx
24 heures ou plus (1977)
24 heures ou plus (1977)

BB: À quel moment on le devient?

MLV: On le devient à partir du moment où l’on est capable de pouvoir éclairer, de mettre en image avec la lumière, les objectifs, les caméras, les mouvements de caméra et tout ce qu’on appelle le langage du cinéma et sa quincaillerie, sa technique, dans n’importe quelle situation. C’est-à-dire que si tu ne sais pas éclairer le Forum de Montréal tu n’es pas un directeur photo; si tu ne sais pas éclairer sans lumières de cinéma et si tu ne sais pas travailler uniquement avec la lumière ambiante, tu n’es pas un directeur photo. Si tu n’es pas capable de travailler petit, petit, minuscule ou très, très grand, tu n’es pas un directeur photo.

BB: Ce n’est pas seulement une question de technique tout de même?

MLV: Non, effectivement. D’abord et avant tout, une fois qu’il a possédé et maîtrisé ses appareils, un directeur photo est capable d’écrire le cinéma avec ses caméras et les lumières et donc d’utiliser le langage. On netrippepas sur leskodakscomme on trippe sur les chars. Un directeur photo ne se laisse pas impressionner par la quincaillerie, il sait s’en servir et c’est ce qu’il sait faire avec qui, moi, m’impressionne. C’est comment il va écrire le film auquel le réalisateur a pensé et réfléchi, en fiction comme en documentaire. Il faut avoir un sens critique par rapport au cinéma et connaître le langage cinématographique. Un écrivain écrit avec des verbes, des adjectifs, des prépositions : il a un langage. Avant d’être un sublime poète et maîtriser la langue française, il faut connaître la grammaire. Le directeur photo se doit d’abord de maîtriser la grammaire, le langage du cinéma et après, il devient quelqu’un qui réfléchit, qui pense et qui est sensible, qui l’utilise pour faire des films.

BB: Parlons de l’objet caméra. Les caméras ont changé avec les années. Le travail a changé. Tu as commencé à exercer avec de la pellicule 16 mm.

MLV : J’ai effectivement commencé en 16 mm après avoir rencontré Gilles Groulx. J’ai eu cette chance de l’avoir comme professeur – pendant trois semaines parce qu’il était là simplement pour un passage rapide. Voilà un gars qui t’allume et qui t’inspire. C’est alors que j’ai décidé d’être directeur photo et pas réalisateur. Dès le départ, ce sont les images qui m’intéressaient, surtout celles de 24 heures ou plus qu’il nous avait présenté. C’est un film fabuleux sur le plan documentaire et Alain D’Ostie avait fait un travail de caméra magnifique. J’ai pris beaucoup de temps – quatre ans – pour faire le Cégep en cinéma parce que les cours n’étaient pas assez performants et qu’il y avait des belles filles, mais je tournais déjà des films avec l’ONF comme assistant caméraman. J’ai plus appris à l’Office National du Film qu’au Cégep. Mes cours de cinéma m’ont donné l’histoire et la culture cinématographiques, entre autres, le langage et l’analyse du cinéma. Je n’oublierai jamais ça, c’était très important, mais la pratique à l’ONF était capitale.

C’est là que j’ai travaillé avec des caméras film. C’étaient de très beaux objets. Je trouve que les caméras d’aujourd’hui sont très, très laides à côté de ce qu’on avait comme caméras à l’époque. J’adorais les caméras avec lesquelles je travaillais, les vieilles Éclair NPR, les Éclair ACL je les aimais moins, elles étaient plus légères. J’aimais mieux le poids de la NPR, on travaillait plus fort, ça massacrait le dos, on avait l’impression d’être bons parce qu’on était fatigués le soir. Et puis, maintenant, on a de belles caméras digitales HD. C’est drôle que tu me parles de l’objet caméra, tu es la première personne à m’en parler. Il m’arrive encore, après les journées de tournage, à vouloir avoir la caméra près de moi, pas dans mon lit, mais pas loin, dans ma chambre. J’ai travaillé toute la journée avec, j’ai regardé dedans, j’ai analysé la situation, je me suis déplacé avec elle. C’est mon alliée, c’est ma copine, c’est ma blonde, appelle ça comme tu voudras, mais pendant le tournage effectivement je suis maniaque de la caméra.

Eclair NPR
Eclair NPR
Eclair ACL
Eclair ACL

BB: On dirait que tu as un rapport affectueux avec elle…

MLV : Affectueux. Carrément affectueux. J’aime les Matte Box, j’aime les filtres. Je la fais pivoter juste pour le plaisir des fois. Je la fais bouger sur moi sans tourner parce que je connais son poids et j’essaie de l’analyser, de voir comment elle va réagir si je fais un switch pan rapide pour aller chercher un close-up sur quelqu’un. Je vais juste l’apprivoiser, lui dire : « écoute, c’est moi qui mène, c’est pas toi. »

BB: Mais est-ce qu’elle ne mène pas aussi parfois? Est-ce que le fait que la technique ait changé et que la technologie a évolué, est-ce qu’il y a des choses qu’on ne peut plus faire ou qu’on peut, au contraire, faire plus maintenant?

MLV : Que ce soit en vidéo, en numérique et en HD, il y a des choses qu’on peut faire qui sont fabuleuses. C’est vrai aussi que, par rapport au film, il y a moins de possibilités. La pellicule, aujourd’hui, est encore une source d’inspiration pour les directeurs photo parce qu’elle est vivante, parce que c’est du sel d’argent sur de la peloche et que, dépendant de la lumière que tu lui donnes, le sel d’argent se met à vivre ou à sourire. Elle est surtout très subtile et elle a une latitude par rapport aux hautes et aux basses lumières. Si vous tournez la même shot en haute définition, vous retournez en arrière d’à peu près 25 ans où la subtilité de l’exposition est très, très mince. C’est-à-dire que pour la même shot, vous pouvez avoir une haute lumière et une basse lumière. Il y a un stop et demi de latitude pour travailler alors qu’avec le film on a, sans problème, jusqu’à cinq stops de sous-exposition et cinq stops de surexposition.

BB: Est-ce qu’aujourd’hui, lorsqu’on envisage un tournage et qu’on te dit on a une caméra 35 ou on a une caméra HD, est-ce qu’il s’installe automatiquement un rapport différent avec la caméra, avec l’objet du film ou avec le film même qui va se faire? Est-ce qu’automatiquement il faut penser autrement?

MLV : Oui. Il y a une réflexion différente qui s’engage. Le directeur photo a maintenant accès à plusieurs outils qui vont de la mini DV à la haute définition en passant par le super 16, le 35 mm et le scope, soit sept ou huit outils différents par rapport à trois ou quatre auparavant. Par contre, si je tourne en haute définition, je dois tenir compte de la lourdeur de la chose et de la difficulté dans les expositions de hautes lumières, je dois informer le réalisateur de ces détails-là.

Arriflex – BL III
Arriflex – BL III
Sony Xdcam Ex3
Sony Xdcam Ex3

Un métier sous influence

BB: En commençant, nous avons évoqué le rapport que tu entretenais avec certains maîtres, Gilles Groulx, Michel Brault…

MLV : Michel Brault, pour moi, c’est un des plus grands chefs opérateurs du monde. C’est un des gars qui a fait en sorte que le cinéma québécois explose. C’est l’être qui est responsable de notre cinématographie aujourd’hui et il faudrait se le rappeler. Pour moi, le plus grand film québécois ce n’est pas Mon oncle Antoine, c’est Les Ordres de Michel Brault. C’est un grand cinéaste, quelqu’un d’important, un chef opérateur qui fait la barbe à 75% des chefs opérateurs du monde entier. Il est très, très, très bon et inspirant.

Michel Brault
Michel Brault
Les Ordres – Michel Brault (1974)
Les Ordres – Michel Brault (1974)

BB: Il a été très présent dans le cinéma direct, notamment à travers son travail avec Jean Rouch. Il a notamment introduit le son synchrone dans le cinéma documentaire. Parmi les maîtres, on devrait aussi parler de Xavier Schwarzenberger.

MLV : Oui. Il était venu au Québec en 1986 je crois, invité par le Festival du nouveau cinéma. Moi, j’étais président du syndicat des techniciens à l’époque et je voulais organiser des workshops avec lui pour présenter Berlin Alexanderplatz qu’il venait de terminer avec Fassbinder. Il a donc décidé de rester à Montréal et on est devenus copains. J’ai comme été en stage avec lui. Schwarzenberger, qui est Autrichien, venait du documentaire, ce qui a son importance. C’est dans des circonstances assez extraordinaires qu’il est devenu le chef opérateur et le directeur photo de Fassbinder pour ses huit derniers films, dont le magnifique Veronika Voss qui est un film d’une grande splendeur, tourné en noir et blanc. On a donc passé quinze jours à parler de philosophie, de littérature et de lumière. Ces quinze jours-là ont été très importants pour moi et m’ont confirmé que la direction photo n’était pas qu’une affaire de technique. Quand tu as des maîtres comme ceux-là, tu essaies d’être à leur hauteur et de mettre la barre aussi haut. Il y a des millions d’images qui se tournent dans le monde avec toutes sortes de caméras, tous les jours. Il y a plein de télévisions qui diffusent des images de toutes sortes, des cochonneries comme de très bonnes. Quand on décide de faire du cinéma, il faut justement se démarquer et faire de vraies images qui ont un sens, une signification et une valeur. Moi, mon métier de directeur photo, je veux m’en servir pour dire que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle est belle et que les êtres humains sont intéressants et intelligents.

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Xavier Schwarzenberger

 

R-W. Fassbinder
R-W. Fassbinder
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Sur le tournage de Berlin Alexanderplatz (1980)

 

BB: Il y a aussi Henri Alekan, évidemment, qui a aussi beaucoup travaillé en noir et blanc. Quel est ton rapport au noir et blanc? Si on te proposait, par exemple, de tourner des documentaires en noir et blanc, qu’est-ce que tu dirais?

MLV : Je saute sur l’occasion, c’est certain. En film, pas en vidéo. J’ai fait quatre films en noir et blanc, surtout de fiction bien sûr, parce que j’aime énormément voyager entre la fiction et le documentaire. La fiction me permet de faire de meilleurs plans, de meilleures images en documentaire et l’inverse est très vrai aussi. Je manipule mieux la caméra, j’arrive à mieux sentir les acteurs parce que je fais beaucoup de documentaires. Alors le noir et blanc, effectivement, c’est une autre façon de travailler et d’éclairer, mais il y a une richesse, un côté cinéma. C’est aussi une question de plaisir.

BB: On pourrait dire évidemment que le noir et blanc ne convient pas au documentaire parce qu’il ne renvoie pas une image du réel conforme à la réalité.

MLV : Exactement. Si on veut aller dans le sens où le documentaire égale réalité, réalisme, tout ça, effectivement le noir et blanc, en partant, est un choix de cinéma et la pellicule film, 35 mm, c’est déjà un support qui est très différent de la vidéo digitale, qui amène beaucoup plus facilement à rêver. Quand vous voyez une image 35 mm film sur l’écran, vous êtes déjà dans une histoire, vous êtes déjà dans un monde imaginé par quelqu’un. Si vous mettez la même image tournée en vidéo digitale, que ce soit une mini DV ou une DVC Pro ou une Bétacam, le support appelle le réalisme, c’est très, très froid.

BB: Cette crudité?

MLV : Oui, cette crudité, ce rapport à la réalité. Même si, pour raconter des histoires en fiction sur un support digital, on peut transformer une image. Ça se fait, un directeur photo est là pour ça d’ailleurs.

Donner du sens à l’image

BB: Comme tu l’as bien dit, tu as été et tu es resté cinéphile comme à l’adolescence…

MLV : C’est une maladie incurable.

BB: En préparant cette classe de maître, tu m’as parlé de certains cinéastes américains qui t’avaient marqué, et notamment Arthur Penn, sur lequel on s’entend pour dire qu’il fut un des plus grands des années 70 – un peu oublié aujourd’hui et qui a malheureusement raté ses derniers films, il faut avouer. Tu voulais nous donner un avant- goût de son œuvre en présentant un extrait de son film The Chase, tourné en 1966. On y retrouve Marlon Brando et Robert Redford dans son premier rôle…

MLV : C’est un film que j’ai vu plusieurs fois à l’école, justement au Cégep Ahuntsic, en cinéma et que j’ai étudié. Même si mes héros étaient québécois comme Michel Brault et Alain Dostie, et que le documentaire était très fort à l’époque et que je voulais, moi, être le fils spirituel de ces caméramans et perpétuer leur œuvre, le cinéma de fiction me plaisait énormément surtout celui ancré dans le réel comme dans Les Ordres où tu as l’impression que les acteurs, Guy Provost et Hélène Loiselle ont été enfermés pour de vrai. À la même époque, le cinéma américain qui me plaisait, c’était celui d’Arthur Penn. Même si c’est de la fiction, c’est un des réalisateurs américains qui a ancré ses histoires dans la vraie société américaine. Dans The Chase, par exemple, Brando est un shérif de bled qui est aux prises avec le pouvoir du maire et s’il ne l’écoute pas, il va perdre sa job. Il y a aussi les travailleurs mexicains autour : c’est une situation quasi documentaire.

(Projection d’extrait de The Chase)

BB: Quand on voit une scène comme celle-ci, et qu’on est ado, est-ce qu’on se dit « ah! je voudrais bien être à la place du gars qui filme sur un train qui roule à cent à l’heure »? Il y a ce défi de l’action à filmer?

MLV : Oui. Et je te dirais que j’ai fait au moins cinq, six shots de trains qui ressemblent pas mal à celle-ci. C’est un travail physique la direction photo. J’ai jamais rêvé d’être réalisateur; c’est la caméra qui me faisait tripper. Quand je regardais des films comme celui-ci, ou même les films de Michel Brault, Pour la suite du monde par exemple, ce qui me fascinait c’est comment il cadrait et éclairait, comment il racontait l’histoire par la caméra. En tous cas, je voulais faire des shots aussi belles et difficiles que celles qu’on a vues.

BB: En documentaire aussi?

MLV : Oui, j’adore les shots difficiles, compliquées et physiques qui demandent de se dépasser. Pas pour faire des effets parce que, effectivement, je trouve qu’aujourd’hui il y a tellement d’images qui sont produites pour l’effet, qui n’ont pas de sens, pas de signification. Je suis contre les pirouettes techniques qui n’ont aucun rapport avec l’histoire du film. Je déteste ça. En documentaire aussi. Je trouve qu’il y a beaucoup de réalisateurs qui sont, ou à leurs débuts, ou même certains plus vieux, qui ne savent pas ce qu’ils tournent, qui ne donnent pas de sens à leur travail. Je ne peux pas endosser ça. Pour moi, faire des films c’est un privilège. Il faut être à la hauteur de faire des films, il faut se creuser les méninges, il faut travailler fort. Aujourd’hui, c’est facile, en digital, tu tournes tout à 360 degrés. Le gars, il parle, la fille est là, tu tournes tout puis tu ramènes ces images au monteur et il fait le film à ta place. Ce n’est pas ça être réalisateur.

BB: La question se pose: faut-il jamais arrêter de tourner ou pas?

MLV : Il y a une tendance à tourner tout le temps. Je trouve aberrant qu’après toutes ces années de cinéma, avec tout ce savoir-faire, qu’on en vienne à une façon de faire pour se protéger. On va se backer, ce sont souvent les mots que tu entends sur un tournage. On tourne tout parce que ça ne coûte pas cher en digital. La rigueur qu’on avait en film avec des bobines de dix minutes, moi, je m’en ennuie souvent.

BB: Mais vous devez parfois avoir le sentiment de manquer aussi des choses. Il n’y a pas des moments où l’on se dit: « ah, j’aurais dû être là… »

MLV : Tant mieux. En documentaire, il y a une expression chez-nous, qui dit : « on va manquer l’orignal » ou « l’orignal a traversé la rue et on l’a manqué ». Mais peut-être qu’il fallait le manquer l’orignal aussi. Il y a des choix. Moi, je trouve qu’il y a des choses qu’on ne doit pas tourner parce qu’elles sont d’abord insignifiantes et qu’elles n’ont aucun sens par rapport à l’histoire qu’on doit raconter. Même si on fait du documentaire dans un esprit de cinéma. En tout cas, pour moi, faire du cinéma c’est savoir choisir. Ce n’est pas se laisser porter par ce qu’il y a : c’est prendre position et des décisions. Même si on travaille avec le réel, on raconte une histoire et on prend position dès l’instant où on met une caméra avec un angle. Ce n’est pas vrai qu’on avale tout le réel. Il faut réfléchir et il faut tourner ce qu’il y a à tourner.

Un travail d’équipe

BB: On va prendre des exemples de films sur lesquels a travaillé Michel. On a beaucoup de questions à aborder en fait et le public aura évidemment le privilège de te poser des questions ou d’émettre des commentaires.

MLV: J’aimerais peut-être commencer avec la notion de directeur photo en documentaire, qui est très importante. Mais, avant, on peut parler de l’équipe, de l’importance du noyau d’une équipe documentaire et de constater combien le fait que le preneur de son ne soit pas impliqué dans un film est une catastrophe.

BB : Effectivement. Donc, sur un documentaire il y a le réalisateur, un caméraman, généralement un preneur de son, qui y a-t-il d’autre?

MLV : Un assistant caméra. Je continue, moi, à défendre ce métier-là. C’est important, même si on fait du digital, d’avoir un assistant à la caméra. Et, dépendant de l’ampleur, du budget du film et de la production, tu vas retrouver un assistant réalisateur qui sera près de la réalisation et, en même temps, va s’occuper de la production et faire en sorte aussi que les horaires et que les budgets ne soient pas dépassés. C’est une position des fois assez délicate, elle peut être le tampon entre la réalisation, l’équipe et la production.

BB : On va parler, justement, du lien avec le réalisateur. Tu dis toi que tu n’as jamais voulu être réalisateur, mais il y en a un qui a sa vision. Qui, en fait, dirige sur le plateau ? Est-ce que c’est le réalisateur ou le chef opérateur qui est derrière sa caméra ? Qui dit quoi faire ? Ou qui fait quoi, à quel moment ?

MLV : C’est évident que si tu travailles avec moi c’est difficile de me dire quoi faire. Si je suis réalisateur et que je demande à Serge Giguère de faire la caméra, je n’ai pas besoin de lui dire quoi faire. Il le sait. Par contre, je vais discuter avec lui de philosophie, de ma pensée et du sens que je veux donner au film. Serge possède une caméra et un regard qui sont différents des autres et c’est de ce regard dont j’ai besoin. Quand on travaille avec moi, on peut utiliser mon regard que j’ai. Roger Toupin, épicier variété, c’est ma caméra. Par contre, je n’aurais peut-être pas pu aller aussi loin si Benoît Pilon, le réalisateur, ne m’avait pas, d’une part compris, aimé et été complice du cinéma avec moi. Lui me permet d’être à la hauteur du film. Benoît Pilon fait en sorte que je puisse me dépasser parce que ce qu’il me demande, ça marche avec mon regard. On veut faire des films où l’humanité, l’humanisme et les valeurs humaines sont en avant-plan. Donc, il a énormément confiance en moi – la confiance bien sûr c’est la clé. Il connaît mon regard. Par contre, sur certaines séquences, il sait ce qu’il veut précisément et il me dit : « Qu’est-ce que t’en penses si on faisait tel plan, tel plan, tel plan avec Roger Toupin? », par exemple. À ce moment-là, ça devient une discussion de réalisateur à caméraman et puis j’achète la shot et on discute. Bien sûr la question est bonne dans la mesure où sur certains types de documentaires, comme Roger Toupin… ou Rosaire et la Petite-Nation, il y a beaucoup de travail qui est fait à la caméra sans que le réalisateur intervienne parce que c’est du live. Il faut être là. Ce ne serait pas pareil s’il n’aimait pas la façon dont je tourne, dont je bouge: le rapport à la personne filmée est, pour moi, une des choses les plus importantes en cinéma documentaire.

BB : Je vais poser une question peut-être qui va sembler triviale, mais c’est très simple. On est sur un plateau, dans la boutique de Roger Toupin, par exemple. Il est là, il y a Benoît…Où se place Benoît par rapport à toi ?

MLV : Si ce film fonctionne, c’est aussi parce qu’il y a eu une étape très importante de pré-production, au cours de laquelle je suis allé voir Roger Toupin avec Benoît avant de tourner. Je me suis mis en contact avec lui avant même d’amener la caméra. Le dépanneur n’est pas très grand et ce n’est pas une mini DV que j’avais dans les mains. C’est une grosse caméra avec un matte box et il l’avait dans la face à journée longue!

BB : Parlons justement de la première fois que cette caméra est arrivée. Est-ce que ça a été un choc pour Roger Toupin?

Benoit Pilon
Benoit Pilon

MLV : Je vais revenir en arrière. Benoît Pilon vient d’acheter une maison et découvre un dépanneur qui est en face de chez lui, trouve l’endroit complètement bizarroïde, un peu dépassé par le temps et va le visiter. Puis il m’appelle et me dit : « Michel, il y a quelque chose que j’aimerais que tu viennes voir pour me dire s’il y a quelque chose là pour faire un film. Peux-tu venir avec moi rencontrer ce monsieur? » Après une seule journée complète où j’ai passé du temps avec Roger et Benoît dans cet espace qui s’appelle Roger Toupin, variétés, j’ai compris qu’il y avait un film là. Non seulement à cause de l’espace, à cause de son énergie, à cause de sa sensibilité et de sa facilité à discuter. Alors, la première fois qu’il y a eu une caméra dans cette place-là, c’est comme s’il y avait déjà eu 25 jours de tournage. Il était tellement content de nous voir arriver là avec une caméra et un preneur de son. En fait, on a créé cette habitude-là. À chaque jour de tournage où on allait chez-lui, avant de lui braquer la caméra dans la gueule, ou le micro ou quoi que ce soit, on s’asseyait au bar, on prenait un petit café comme il fait, avec tout le monde parce que ce dépanneur-là c’était comme un club social. Et nous, au lieu de jouer aux cinéastes qui viennent faire les smarts dans son espace, on faisait comme ses amis à lui, les clients qui venaient prendre un petit café et on déposait les armes si vous voulez. Tout était par terre, sans bouger. Et on ne commençait pas sans avoir pris, au minimum, un premier café et un refill, chose très importante pour Roger. Et alors, là, ça marchait.

Filmer c’est écouter

BB : Tu as utilisé le terme « armes » pour les caméras. C’est une belle image. C’est pour cette raison que je parle du choc de la première fois, parce qu’on braque quelque chose vers l’autre. Est-ce que la personne qui est filmée n’a pas une réaction de stupeur ?

Rosaire et la Petite-Nation
Rosaire et la Petite-Nation

MLV : Ça dépend de la période de préparation et de pré-production qui est très importante. Pour que Rosaire, dans Rosaire et la Petite-Nation, qui est une personne âgée, n’ait plus l’impression que c’est unhomme avec une caméra qui vient l’agresser, il a fallu qu’on le voit et qu’on le revoit et que ça devienne Michel. Il faut que ce soit son ami, il faut que ce soit une connaissance. Pour certaines personnes, après trois jours, ils m’appellent Mike : il n’y a plus le caméraman et son objet qui fait peur. C’est un rapport humain que je dois établir et qui doit être solide. Et ça, ça m’a tellement servi sur beaucoup, beaucoup de films, le fait que je n’étais plus un caméraman, mais plutôt un individu. En plus, comme j’ai une facilité à toucher, je suis toujours en train de pogner le monde. J’aime beaucoup les contacts physiques rapides et j’aime la chaleur humaine. Benoît, qui est plutôt quelqu’un de chaleureux, aimait beaucoup ça aussi parce que cette façon d’être avec les gens nous permet de briser la barrière de la caméra et de la technique.

Affiche Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)
Affiche Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)
Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)
Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)
Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)
Rosaire et la petite nation – Benoit Pilon (1997)

BB : Une fois cette barrière abattue, qu’est-ce qui se passe?

MLV : Une fois que ça, c’est brisé, mon travail en documentaire consiste à établir la bonne distance. Je dois constamment être en réflexion quand je tourne, l’œil dans le viseur, et me demander « est-ce que je suis à la bonne distance, à la bonne focale de cette personne-là, pendant qu’elle nous parle de ce truc-là. » Si elle me parle de la mort de son père, est-ce que je suis trop près, est-ce que je suis trop loin? Est-ce que je m’empêche de faire ça? Est-ce que j’approche? Moi j’aime beaucoup travailler au corps avec le mouvement à la caméra et le moins de zoom possible. J’aime mieux me déplacer, comme si j’avais une focale fixe. Donc j’installe un langage de cinéma. Je suis à la 8 mm à 12 pieds et il me parle comme ça. Je dois me rapprocher à 6 pieds s’il est rendu là, et si je veux changer de focale, je vais bouger, je vais faire un mouvement pour zoomer et que ça paraisse moins. C’est ce à quoi je dois toujours, toujours penser. Est-ce que j’ai le bon angle? Est-ce que je travaille avec la bonne focale, la bonne distance? Est-ce que je le respecte? Est-ce qu’il sent que je l’aime avec ma caméra? Je veux que la personne en avant de ma caméra sente que je l’aime et qu’on comprenne que dans ce rapport-là, le filmé et le filmeur sont ensemble. Et ça c’est omniprésent, tout le temps. Plus l’écoute… La grande qualité d’un directeur photo en documentaire c’est pas qu’il soit en train de regarder; non, c’est qu’il soit capable d’écouter. C’est le son qui est important pour la caméra. Il faut que je sois capable d’entendre ce que le gars est en train de dire au réalisateur. Pas m’en foutre. Pas me dire c’est au gars du son. Pour faire les meilleures images documentaires, il faut que je sache qui est la personne, que j’entende son vibrato dans la voix, comment il est ému. À ce moment-là, je me déplace et je change les focales pour être à la bonne distance et faire le meilleur plan possible.

BB : Donc, il faut précéder la scène qui arrive.

MLV : Oui, tout le temps. Moi, je veux être en avance d’un plan. Pour arriver à faire de bons films, il faut être en avance, oui. Il faut sentir les êtres humains au maximum. Le preneur de son, lui qui entend tout, doit savoir comment son caméraman va se déplacer. Celui qui travaille avec moi a intérêt à suivre et à savoir regarder comment les choses vont se passer, pas comment elles se passent. Faut qu’il soit en avance lui aussi. Quand ça se passe il est trop tard. C’est ça quand on dit que le chevreuil est passé, il est trop tard. Moi, il faut que j’entende et que j’écoute énormément et que j’arrive à faire les bonnes shots avec la bonne distance et le preneur de son, lui, il faut qu’il sache voir. Ce sont les qualités essentielles. Et c’est étrange, c’est le contraire. On se complète. Il y a des preneurs de son qui sont fabuleux pour ça. Mon Dieu, je les ai en estime. Gilles Corbeil, par exemple, est un preneur de son tellement fin, raffiné et intelligent. Il sait être là. Il faut être présent. Aimer les gens, il faut être allumé pour faire du cinéma. Ce n’est pas un travail, ce n’est pas une job faire des films, c’est une maladie mentale.

BB : Il y a aussi les erreurs. On en reparlera.

Établir la bonne distance : Le Ring intérieur de Dan Bigras

MLV : Oui. J’ai deux exemples de séquence pour illustrer mon propos sur la distance. Il y a un film de Dan Bigras que j’ai fait avec des combattants extrêmes, des fighters, dans lequel il y a un combat que vous allez voir. Cette séquence est très importante parce que c’est un match de championnat. On a décidé, le réalisateur et moi, de tuer le son du public autour d’eux. Le son ne sera composé, au final, que des coups donnés. On veut que ce soit deux bêtes qui s’affrontent comme des animaux. Leurs souffles et les coups. Le gars qu’on suit vient des Iles-de-la-Madeleine. Il s’appelle Steve Vigneault, on l’adore, c’est un gars simple. Ça fait trois fois qu’on tourne avec lui, il y a un rapport de confiance entre lui et moi et, bien sûr, entre lui et Dan Bigras. J’ai suivi Steve Vigneault puisqu’il a gagné et j’ai fait un travelling à l’épaule avec lui dans le couloir. Et là, mon grand défi, était de savoir s’il allait me laisser entrer dans la chambre où il va se déshabiller. Il vient de se battre, il a gagné, il pleure, il est dans le couloir et déjà il pleure. Il est très émotif.

Est-ce qu’il va me donner le ok? Le réalisateur n’est plus là, je suis tout seul avec mon assistant et le preneur de son. Va-t-il m’autoriser à avoir ma caméra dans sa gueule? Va-t- il me laisser faire ça?

(Projection d’extrait du Ring intérieur)

MLV : Alors, comme je vous ai dit tout à l’heure, le défi c’était de pouvoir le suivre dans la chambre. Il y a eu une coupe entre les deux plans et puis j’ai vu qu’il m’avait autorisé à entrer, il a fait comme un signe de tête. Non seulement il m’a laissé entrer mais, je pense que vous pouvez le remarquer, il s’adresse directement à la caméra.

Ring Intérieur
Ring Intérieur

BB : Et tu ne poses aucune question?

MLV : Non, je ne fais que le suivre dans le couloir et j’attends un moment, pour voir si je peux entrer. J’ai l’impression que j’en ai le droit. J’entre alors, je m’installe devant lui et je laisse les gens le soigner et je ne dis pas un mot. Mais comme il me connaît et que ce n’est plus un caméraman qui est là, mais son pote Michel, il se sert presque de ma caméra pour se confesser. Il est tellement content d’avoir gagné enfin, c’est un champion comme il dit; il a réussi quelque chose pour une fois dans sa vie.

BB : À quelle distance tu es?

MLV : Les premiers plans je suis à sa hauteur, comme ça. Après la caméra est plus basse. Et à un moment donné, je me suis rapproché. J’ai choisi de faire de très, très gros plans. On peut se demander « Pourquoi aller en si close-up? » Parce que je trouvais que dans ses yeux tout coupés et tout maganés, dans son regard, il y avait en même temps de la tristesse et de la joie. Je trouvais que ça s’exprimait mieux par les yeux que de voir le beau petit plan normal. Il venait de se battre comme un animal et j’essayais de le sentir comme une bête, avec sa gueule qui parle, qui pleure et les larmes. J’ai travaillé, effectivement, en hyper gros plan plutôt qu’en plan ordinaire pour se différencier de ce qu’on voit tout le temps. Des fois, je peux me planter mais là je trouvais que ses blessures et ses marques parlaient presque plus que la parole.

Ring Intérieur
Ring Intérieur

BB : J’aimerais parler de la façon dont est filmé le combat. Comme on l’a vu tout à l’heure, vous avez choisi de ne pas garder le son. On a l’impression que c’est une scène d’amour que vous avez filmée.

MLV : Oui, tout à fait. Je dois vous dire que pour un caméraman, tourner ces trucs-là c’est l’enfer, c’est vraiment loin d’être facile parce que tu es tout seul pour couvrir tout le tour du ring. Il faut être là au bon endroit, au bon angle. Il faut vous dire que d’habitude ces combats sont couverts pour la télévision par trois, quatre, cinq caméras. Moi je suis tout seul en bas et je me promène. L’autre grande difficulté c’est que je ne peux pas travailler à une hauteur normale. Je suis toujours obligé de travailler accroupi, crampé, comme on dit, parce que les gens qui achètent les billets autour du ring, qui sont les billets les plus chers, ce sont en général les Hell’s Angels. Il faut que tu négocies avec ces gens-là. Donc, il fallait que je travaille à moitié accroupi, à moitié debout et essayer de capter l’action. Et effectivement, tu as raison, après avoir vu un premier combat, un deuxième, un troisième et un quatrième le même soir, j’avais dit à Dan, il y a quelque chose de fabuleux dans ces combats. Ce sont des ennemis qui se tapochent et se donnent des coups et en même temps, j’avais remarqué que quand ils finissaient les combats ils se retrouvaient toujours ensemble, comme entre chums. C’était toujours un rapport amical et gentil. Ils s’aiment ces gars-là. Quand tu regardes bien les images, quand tu en fais beaucoup, tu vois qu’il y a un rapport charnel très affectueux et presque amoureux. Et c’est pourtant un combat.

BB : Qui est très appuyé, justement, par ce montage sonore et cet éclairage.

MLV : Ayant vu ça, j’ai dit à Dan que je trouvais qu’il y avait, malgré moi, une sensualité dans ces images, quelque chose de bestial avec cet éclairage. Ça saute aux yeux, c’est effrayant.

BB : Vous l’avez enregistré après ce son?

MLV : Oui, il y a eu des séquences de combats seulement pour le son, à part : pour faire des prises de son de coups puis faire un montage qui a de l’allure en tuant le son. Il y a même de l’écho dans les coups, tu le sens, si tu l’écoutes comme il faut, tel coup de pied, tel coup de poing ça a été traficoté effectivement. C’est un choix de cinéaste.

De « bons » plans plutôt que de « beaux » plans

BB : Il y a une question qu’on peut peut-être aborder tout de suite – je trouve que c’est un bon exemple – c’est l’idée de tourner pour le monteur. Bon voilà. On dit souvent qu’on se prépare avant le tournage mais ne prépare-t-on pas aussi le montage quand on tourne? Est-ce que tu penses, toi, parfois au monteur?

MLV : C’est une question traître. Je vais te dire oui. C’est-à-dire que comme je connais le langage du cinéma, je sais très bien qu’il faut arriver à faire des plans pour que ça se tienne. Mais de là à penser au monteur et à dire, est-ce que le monteur va être content, non. Je trouve que ça fait livrer une liste d’épicerie. Ça ne m’intéresse pas. Si le rapport au montage consiste à faire de beaux petits plans de coupe, puis un plan général, puis un autre au cas où… C’est emmerdant, c’est pas du cinéma. Tout le monde fait ça depuis 1935. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Par contre, les monteurs qui connaissent et aiment le cinéma et qui ne sont pas toujours en train de se pader, ça c’est tripant parce qu’ils connaissent ma caméra, ils savent comment je travaille, on se parle avant. Oui, là ça va, mais de faire des plans pour le monteur, je hais ça pour mourir. Surtout, qu’on nous demande en général des plans de coupe. Je suis trop vieux pour faire ces niaiseries. Les plans de pancartes « Bienvenue à Montréal », puis la petite photo sur le mur quand la personne vient de te donner trois heures de sa vie, de ses émotions et puis « fais-moi donc un plan de coupe sur la carte géographique ». Ne me demandez pas ça. C’est ridicule, c’est réduire le métier à rien, c’est insupportable.

BB : Vous savez quoi ne pas lui demander maintenant !

Question : J’aime ce que tu dis par rapport à tourner ou pas pour le monteur. Mais derrière le monteur il y a le réalisateur. Alors, est-ce que tu tournes pour le réalisateur ou est-ce que tu tournes pour le monteur?

MLV : Oui. Quand je dis je ne tourne pas pour le monteur, c’est-à-dire pas pour le montage, pas pour faire de beaux petits plans insignifiants qui servent de coupe. Je ne dis pas que je ne pense pas au montage : c’est pas pareil. Si tu leur donnes ces plans-là, souvent ils les utilisent. Et c’est là que ça me fait mal. Alors je veux faire de beaux plans, de bons plans surtout. Pas des beaux, mais des bons. Alors c’est avec le réalisateur que je travaille. C’est à lui je donne ces plans.

Question : Et dans le cas de ce film-là en particulier, comment le rapport était établi comment pour que tu t’orientes? Autrement que par l’action.

MLV : Comme c’était le premier film de Bigras, il n’avait pas d’expérience. Tu le connais peut-être un peu, Dan, c’est quelqu’un de sûr de lui, il prend beaucoup de place et il est très solide. « Ouais, ouais, montre moi ça comment ça marche cette caméra-là, m’a te faire ça moi. Je vais tourner moi-même ». Au départ, il voulait tout faire : tourner ses images, faire le montage tout seul, il avait acheté un Final Cut Pro. Là, on a fait des tests dans les couloirs de l’ONF, avec une caméra. On m’a engagé, moi, comme directeur photo, je pense, pour une seule et bonne raison : on s’est dit il y a juste lui qui peut lui parler et être en mesure de l’accoter pour lui montrer comment utiliser une caméra. Il est capable d’être l’égal de Dan et de parler ce langage. D’accord. J’ai dit c’est ça la mission? J’ai pris une petite caméra et je lui ai dit, regarde, c’est un simple appareil, je vais te la régler à automatique, au maximum, pour ne pas que tu te poses de questions, que tu shootes et que tu fasses tes « ostis de bonnes shots » qu’est-ce que t’en penses? « C’est parfait Mike, m’a l’avoir l’affaire ». On lui a fait faire des tests. Il a marché dans les couloirs de l’ONF et je lui ai dis de faire deux exercices très, très simples. Un travelling à l’épaule. Pars du bureau d’Éric Michel, va au sous-sol et puis remonte. Ensuite, on va regarder la shot. Il est revenu et on a regardé dans le moniteur. J’ai fermé ma gueule et il m’a demandé : « Ça te tente de faire le film? »

Sony a inventé des caméras, pas des cinéastes

Question : D’une façon plus générale, j’ai tendance à croire qu’il y a des avantages à faire à la fois la caméra et réaliser. Je pense à des gens comme Georges Dufaux qui est un excellent directeur photo et réalisateur. Je me suis aperçu à certains moments que quand on fait sa propre caméra, il y a comme un rapport qui est perdu. C’est plus difficile en tout cas avec les personnages.

MLV : Oui, tu as raison.

Question : Dans d’autres cas, c’est un peu l’inverse. Le film ne serait presque pas possible si ce n’était pas le réalisateur qui tournait. Pendant les Rencontres, j’ai eu l’immense plaisir de voir les films de Claire Simon où elle fait son image elle-même. Là, tu t’aperçois que ce serait presque impossible de confier ce travail à quelqu’un d’autre ou ça prendrait une osmose écœurante pour arriver à interpréter.

Claire Simon
Claire Simon
Les bureaux de dieu – Claire Simon (2008)
Les bureaux de dieu – Claire Simon (2008)

MLV : Si on parle de quelqu’un de plus d’expérience que Dan Bigras, je ne suis pas certain que l’osmose dont tu parles n’est pas possible. Moi et Benoît Pilon c’est une osmose. Moi et Benoît, quand on travaille, c’est une osmose. Avec Claire Simon, je ne le sais pas. Il faudrait parler du film en question. Je pense que le cinéma est un art du collectif. Ça ne se fait pas tout seul. J’ai peut-être une mauvaise tendance. Je ne crois pas que parce que Sony a fabriqué des petites caméras qu’elle a inventé des cinéastes. À l’époque où je faisais du 16 mm, c’était des équipes plus légères. Il y a plein de monde qui se prenaient pour des cinéastes et ils sont morts parce qu’ils ne l’étaient pas. C’est la même chose avec les petites caméras. Je pense qu’il y a des gens qui sont capables d’être seuls avec une caméra, de filmer et de réaliser des choses. Mais je pense qu’ils gagneraient encore plus à avoir un rapport avec quelqu’un d’autre. Même moi, comme directeur photo, je gagne à travailler avec des preneurs de son. J’aimerais pas être à faire du son moi-même sur la caméra. Je veux avoir un Gilles Corbeil qui va m’alimenter, qui va me dire : « Michel, regarde cette sensibilité-là de la fille que je n’avais pas vue. Il me la donne. Moi je redonne ça au réalisateur en double. Ça va encore plus loin, je trouve, en équipe que tout seul.

Question : Je pose juste la question parce que les films de Claire Simon sont très forts et tout à coup tu es devant cette évidence. Comment tu vas communiquer ça à quelqu’un d’autre qui va le faire pour toi. Dans ce cas-là, ce sont des films plus intimistes, moins basés sur de l’action.

MLV : Oui, bien sûr. Dans les films intimistes, effectivement, j’en ai un que je veux montrer, que j’aime beaucoup : Le Fil cassé de Michel Langlois. C’est un film très personnel. Plus personnel que ça tu meurs. Et il m’a laissé faire la caméra dans des scènes où il se montre tout nu. Il sort du bain, il a 50 ans, quand même, il faut avoir un rapport de connivence pour faire ça, mais je ne pense pas que tout seul il y serait arrivé. Il avait besoin de moi aussi. Il me le disait : « Ton regard et ta caméra font que je vais être bon aussi ». C’est un truc, effectivement, qui est assez touchy. Ça se discute. Mais je suis d’accord quand tu parles de Georges Dufaux. Si jamais je réalise un film, un jour, je ne ferai pas ma caméra. Ça c’est certain.

BB : En évoquant Le Fil cassé, ça me fait penser à la place de la narration. En tous cas, celle de Dan Bigras dans cette scène, je l’ai vraiment sentie de trop. L’image parle complètement.

MLV : Tu trouves que sa voix à lui, sa narration était de trop ?
BB : Il y a une explication inutile. L’image parle toute seule. Ce n’est pas toujours

comme ça mais, dans ce cas justement, la voix off n’écrase pas l’image ?
MLV : Oui, ça arrive souvent. Les réalisateurs ne font pas assez confiance à l’image. Ils

n’ont pas confiance en leur propre cinéma. BB : Parce que l’image parle toute seule.

MLV : Il y a des silences qui parlent énormément, de meilleure façon que n’importe quel mot. Il y a des silences qui parlent plus. Des silences qui sont fabuleux. Sauf que Dan, dans sa démarche de cinéaste qui se cherche, il voulait que les gens comprennent qu’à travers ce gars-là, le combat est intérieur et ça commence quand tu étais un petit enfant et ça ne se termine jamais. Donc c’est comme s’il se parlait à lui-même. Mais tu as raison, souvent la voix off écrase les images.

Braver les interdits : L’Armée de l’ombre de Manon Barbeau

MLV : Il y a un film où, en plus d’avoir un rapport avec la personne et la distance, j’ai fait ce que normalement on n’a pas le droit de faire : jouer avec la lumière et surexposer l’image de quatre stops. Il s’agit de L’Armée de l’ombre de Manon Barbeau.

Je vous explique le contexte. C’est un jeune qui fait partie d’une bande de punks à Québec qui squattent. La première rencontre que j’ai eu avec lui pendant le tournage, s’est passée d’une façon brutale. On est en hiver, il est avec sa gang et c’est le premier tournage qu’on fait. Manon, qui a très bien préparé son film, les connaît vraiment bien. On voit qu’ils sont connectés. Mais moi ils ne me connaissent pas. Je suis allé seulement qu’une fois. Et donc, ce premier jour de tournage, il y a comme une bataille de boules de neige qui se passe en dessous des autoroutes à Québec qui se trouvent à être leur territoire. Là, il y en a un qui est très agressif, très violent, renfrogné et tout. Il s’appelle Sébastien. À un moment donné, il regarde ma caméra et me dit : « Ça me tente tellement, tabarnac! » Comme je vois qu’il a l’intention de le faire, j’ai deux choix. Ou je pan ma caméra pour ne pas qu’il le fasse et à ce moment-là j’abandonne. Ou alors je l’affronte en lui signifiant « essaye-toi mon gars, je suis là. » Puis je reste. C’est ce que j’ai fait, j’ai reçu la balle de neige en pleine gueule dans la caméra, mais ce geste et cette agressivité ont fait que lui et moi on s’est affrontés, on s’est connectés. Cet affrontement-là a été payant pour trois tournages plus tard. Contrairement à cette attitude de tough et de dur à cuire, il se montrera complètement fragile, transparent, fin comme une feuille de papier. C’est une douleur à deux pattes: il a failli se suicider la veille. Quand je le vois, je le constate et je dis à Manon : « Mais il va disparaître s’il continue, tu as vu comment il est

émotivement par terre? » Et là, je dis à la production et à Gilles Corbeil, le preneur de son : « J’ai besoin d’un espace où je peux surexposer. Je veux le surexposer. ». Il m’indique un building où il y a des murs blancs. La connivence entre lui et moi et l’équipe a fait que c’est le preneur de son qui a trouvé l’endroit pour que le directeur photo puisse arriver à faire les images qui correspondent à l’état émotif du gars. J’ai proposé à la réalisation de faire quelque chose qu’on ne fait jamais, qu’on ne doit pas faire selon les normes. Mais moi je persiste à dire qu’il faut justement faire ça. On a mis le gars là et j’ai éclairé les murs blancs derrière lui. Plutôt que de l’éclairer lui en priorité j’ai éclairé les murs pour que ce soit hyper blanc.

L’armée de l’ombre - Manon Barbeau (1999)
L’armée de l’ombre – Manon Barbeau (1999)

(Projection d’un extrait de L’Armée de l’ombre)

BB : Il semble aimer la caméra.

MLV : C’est effectivement quelqu’un de très facile à filmer parce que, d’une part, il est « esthétiquement très filmable » et d’autre part il est très présent, allumé et dans un état de révolte, choqué et puissant. En même temps, c’est quelqu’un qui m’a touché énormément. Son histoire de balles de neige c’était pour lui montrer : « regarde je suis là puis je t’éviterai pas, au contraire tu vas être dans mon chemin. » Ça a facilité le rapport avec lui d’autant plus qu’il me faisait penser un peu à moi à son âge où j’avais très envie de bousculer les choses.

BB : On a dit tout à l’heure qu’il fallait peut-être éviter le plus possible les zooms et la larme à l’œil. On sait que dans beaucoup de documentaires, parfois les gens craquent, sont émus, pleurent. Qu’est-ce qu’on fait? On coupe, on recule, on zoome, on fait quoi? Là, curieusement, j’ai remarqué que tu as fait un zoom avant même qu’il pleure. Tu l’as vraiment précédé et pourtant, dans ses propos, il ne s’en allait pas là nécessairement.

MLV : Non mais sincèrement, je savais quand même qu’il y avait cette possibilité. J’essaie effectivement de garder cette espèce de code d’éthique et de me dire on va pas

aller chercher le gros plan dans l’œil pendant qu’il va pleurer. Mais en même temps, dans les plans du film de Dan Bigras j’étais très serré sur quelqu’un qui pleurait, mais sans zoomer dedans, juste établir un vrai gros plan. Avec Sébastien, j’ai procédé autrement. Comme vous avez vu, selon les moments, c’est surexposé de quatre à cinq stops. ça peut aller jusqu’à six. Ce sont des échelles sur l’objectif. Tout devient blanc. Comme je vous ai dit, j’ai éclairé les murs blancs plutôt que d’essayer de tourner normalement. J’ai au contraire fait ce qu’il ne faut pas faire selon les standards de toutes les chaînes de télévision. ça « pète les plans » comme on dit. Moi, je trouvais que c’était ce qu’il fallait faire pour sentir l’état émotif. Je jouais avec mon iris, plutôt que de jouer avec le zoom et le focus comme on fait d’habitude. Je travaillais presque toujours sur le même cadrage, un peu plus large, un peu plus serré et je me suis donné le loisir de fermer, de rouvrir ou de donner une surexposition plus grande ou plus petite selon ce qu’il disait. Le grand défi c’est de faire accepter l’idée par la réalisatrice. Je ne lui ai pas caché que j’allais faire ça, sinon elle se serait évanouie. Elle a acheté l’idée mais je me suis assuré qu’elle allait tenir son bout jusqu’à la fin. Le producteur n’était pas content de ces images. Il fallait donc qu’elle reste solidaire de ses choix. Et là, la question me fut posée : tu n’aurais pas pu faire la même chose en tournant les images de façon normale et faire cet effet à la post- production ? Pour pouvoir avoir des images normales au cas où le producteur … J’ai dit justement, c’est pour ça que je l’ai fait. Quand on fait des films, il faut signer les images, il faut dire on choisit de le faire, sinon on ne le fait pas.

BB : Michel tu as dit : « il faut signer les images », et hier, quand on préparait cet atelier, tu as dit : « il faut oublier la caméra à la projection ». Est-ce que ça peut devenir agaçant à un moment donné de sentir la caméra?

MLV : Dans ce cas, ce n’est pas un show esthétique. Oui, des fois, le piège à éviter pour nous, directeurs photo, c’est de faire notre show, qu’on fasse notre propre film. On sait quoi faire avec la technique, on sait comment impressionner, on connaît les trucs, on sait très bien comment faire de belles images. Dans ce cas-ci, j’ai fait ça pour donner un sens à la fragilité et à la tristesse du personnage. J’ai pas fait ça juste pour surexposer. C’est ça la différence.

BB : Mais il y a un risque.

MLV : Il y a un risque. Oui, j’aime les risques. Énormément. C’est ça, faire des films. Il n’y a aucune télé qui a refusé de diffuser L’Armée de l’ombre. À TVA, à la première diffusion il y a eu 500 000 spectateurs.

Être à la hauteur des personnages

Question : J’ai remarqué, à travers tes images, que tu aimes vraiment les gens que tu filmes. Est-ce qu’il y a eu à un moment donné, un déclic ou une révélation, où tu as compris que tu devais non pas faire semblant de les aimer mais vraiment les aimer ? Est- ce qu’il y a quelque chose qui est arrivé dans ta façon de filmer les gens? Est-ce que c’est arrivé avec le documentaire ou avec la fiction?

MLV : Quand j’ai vu Pour la suite du monde, il y avait dans les images de Michel Brault une qualité esthétique qui est très, très forte au niveau de la caméra. On avait réussi à me faire aimer les gens de l’Isle-aux-Coudres comme spectateur grâce à cette caméra. C’est un premier indice. Je pense que j’ai gardé ça dans le fond de ma tête et qu’on arrive à faire ça quand on devient plus sûr de soi; quand on arrive à dépasser la technique et qu’on se dit que maintenant la technique elle est là pour me servir à exprimer quelque chose à travers ces images et leur donner un sens. Je trouve qu’on est chanceux de faire ce métier comparé à tous ces gens qui se lèvent à sept heures le matin, qui prennent le métro, qui vont travailler, qui rentrent à six heures et qui font des boulots qui ne sont pas nécessairement toujours jojos. Ce sont ces gens-là qui payent des taxes, des impôts qui font en sorte que moi je peux faire des films. Moi, je n’oublie jamais ça. Donc il faudrait être à la hauteur de ces gens-là comme je voulais être à la hauteur de Roger Toupin. Roger Toupin est une personne qu’on peut prendre facilement pour un nobody sauf que c’est une des plus grandes personnes que je n’ai jamais rencontrées. Donc où et à quel moment j’ai compris ça? En tout cas, chose certaine, c’est à travers le documentaire. Je considère ça incroyable que des gens puissent faire des films sur des gens qu’ils n’aiment pas. C’est un minimum d’aimer les gens, de vouloir amener le cinéma plus loin.

BB : Michel, je récupère la balle au bond justement parce que c’est une bonne question. Comment est-ce qu’on fait pour filmer Milosevic, par exemple? Un monstre, enfin n’importe quel tortionnaire. Comment est-ce qu’on le filme? C’est un homme qu’on n’aime pas en théorie.

MLV : Si j’étais réalisateur, je ne voudrais pas faire un film sur Milosevic, ça ne m’intéresserait pas. Je ne te dis pas que je suis au-dessus de mes affaires, que si j’avais le choix je ne le ferais pas en tout cas. Mais, mettons que je suis mal pris et que j’ai besoin d’argent, je travaillerais effectivement au niveau esthétique, au niveau de la caméra, de l’image, quelque chose qui a rapport avec le fait que ce soit un monstre. Sans mettre des éclairages par en-dessous puis faire des ombres; ce serait au cadrage que je le ferais.

BB : Pour montrer que c’est un monstre ou son côté humain ?

MLV : ça m’interpellerait énormément de faire ce que tu me dis là. Si jamais je m’aperçois qu’il a un côté qui est effectivement humain, je serais incapable de ne pas aller le chercher. Même si c’est un dégueulasse.

BB : Que ce soit un violeur ou un assassin, c’est pareil ?

Question : Dans ce qu’on a vu de L’Armée de l’ombre, le jeune qui t’a lancé la boule de neige dans l’objectif n’est quand même pas une personne facile d’approche. Comment tu fais pour filmer quelqu’un comme ça et avoir le goût de te dépasser ?

MLV : Je ne sais pas pourquoi, j’aime les gens comme ça. Je sais que c’est parce qu’il est vraiment dans un état émotif et déséquilibré. Je sais que la vie n’est pas facile et que, quelques fois, ça tient à ça pour qu’on reste équilibré. Je sais que certaines douleurs et certains faits dans ta vie peuvent t’avoir débalancé complètement. Je connais la

souffrance d’un jeune homme. Moi-même j’ai été un bum, moi-même j’aime tellement la vie que je ne sais même pas quoi faire avec. Lui est comme ça et je me reconnais là- dedans, dépassé par la beauté des choses, dépassé par la grandeur des choses. Pourquoi ma vie ne va tenir qu’à une platitude? Il refuse la platitude et la petitesse de la petite vie qui l’attend face à la beauté du monde. Comment veux-tu que je ne l’aime pas ce gars-là? L’équipe a essayé de l’aider et l’encourager à voir que la vie valait la peine plutôt que d’aller sur la pente qu’il prenait. Il avait des dettes de dope avec des motards de Québec. Avant de partir en tournage avec lui, un gars est arrivé, une espèce de grand Jack, plus grand que moi. Il avait un contrat sur lui. La réalisatrice m’a demandé d’aller le voir. Comme j’ai déjà fréquenté quelques motards, je connaissais leur langage et là il m’a dit : « Écoute ben, le grand, tu travailles à contrat avec ta caméra? Moi aussi, je travaille à contrat. Je suis un pigiste comme toi, moi. T’as le choix, tu le tournes debout ou tu le tournes couché. ». C’était assez clair. Quand on fait un film sur ces gens-là, on s’engage aussi, en quelque part, on ne peut pas les laisser tomber. Moi c’est ma nature. Donc, j’ai dit à Manon qu’il fallait l’aider. Je pense qu’il fallait lui donner 600$, sinon il lui crissait une volée puis ça s’arrêtait là. Alors, je suis allé au guichet avec lui, j’ai sorti de l’argent. Bien sûr, Sébastien était très content. Puis, j’ai fait la blague au motard : « Pouvez-vous me donner un reçu? » Il m’ a répondu : « Non, on n’est pas encore rendu là. On va y penser. » A l’ONF, ils n’ont jamais voulu me rembourser. On a partagé fifty/fifty Manon Barbeau et moi pour pas qu’ils lui sacrent une volée.

BB : On aborde des questions d’éthique. On va y revenir.

Question : J’ai une question technique qui me turlupine. Quand tu dis que tu as éclairé les murs, tu veux dire que tu as positionné le sujet en te servant de la lumière naturelle ou que tu traînais un éclairage?

MLV : J’avais des éclairages déjà. Ce qu’on appelle des petits HMI, c’est pas des grosses sources, des 175 par là et j’en avais aussi des plus petits. Je les ai mis de face et j’ai éclairé les murs à fond. J’ai mis toute la sauce que je pouvais et un petit 200 sur lui. Pour pouvoir faire, justement, cette surexposition.

Question : Est-ce que c’est quelque chose que tu fais systématiquement, traîner des petites sources tungstène, HMI?

MLV : Oui. Par contre, un bon directeur photo doit aussi être capable de dire qu’il ne faut pas éclairer. Dans Roger Toupin si j’avais choisi d’éclairer Roger Toupin avec des lumières, j’aurais tué la part de cinéma, le personnage et la qualité du personnage. J’ai été obligé de composer autrement pour obtenir le bon langage cinématographique à travers la caméra en travaillant avec la lumière naturelle, surveillant à quelle heure elle rentrait par les grandes fenêtres; travailler le cadre et la profondeur de champ, donner un sens aux images en bougeant, plutôt que d’avoir des lumières.

Signer les images

Question: Qu’est-ce que tu penses de l’utilisation de deux caméras dans un documentaire d’auteur?

MLV : Je ne crois pas à ça. J’ai de la misère à voir. Vous allez me trouver maniaque mais peut-être que le fait que je ne contrôle pas l’autre caméra me ferait chier. Moi j’aime signer les images, j’aime être responsable de ce que je fais.

BB : Mais tu peux être responsable de deux caméras.

MLV : Je ne suis pas certain que j’aimerais ça. Effectivement le fait d’être couvert à l’os comme ça, on joue «sécure» et j’aime pas être «sécure». J’aime, au contraire, l’insécurité. J’aime le challenge, la difficulté. Si on fait ça par sécurité c’est parce qu’on est sûr qu’on va tout avoir et moi je ne veux pas tout avoir. Je pense que faire des films c’est effectivement être obligé de laisser tomber des choses, choisir. Il faut choisir. Il faut souligner. Si tu veux tout dans la vie, tout le temps, c’est trop facile.

Question : En fiction, si on n’a pas deux caméras, on s’arrange évidemment avec des points de vue différents. Je me demande pourquoi on utilise majoritairement une seule caméra dans un documentaire. Je sais qu’il y a des désavantages d’en utiliser deux parce qu’il y a une qui peut chopper l’autre et il y a comme un espace de surchargement sur le plateau. Je me demande si c’est une convention d’utiliser juste une caméra.

MLV : C’est une question de point de vue et de regard. Si, moi, le réalisateur se sent capable, se sent à l’aise avec le fait qu’il y ait quatre yeux plutôt que deux, c’est possible. Pendant le tournage du Ring intérieur, il y avait toujours une deuxième caméra dans notre équipement qu’il voulait installer dans un coin. Et à chaque fois que l’action commençait, il voyait que la caméra parlait pour lui. Il y a un regard, un langage, une façon de dire les choses avec cette caméra qui faisait que la deuxième devenait comme un accessoire qui ne signifiait pas grand chose par rapport au regard principal. En tout cas, il a fini par laisser tomber.

BB : En fait, c’est une question de communication entre le filmeur et le filmé. Et là, s’il y a un autre œil, tu triches un peu.

Filmer l’intime : Le Fil cassé de Michel Langlois

MLV : Le réalisateur est le personnage principal du film. C’est un film très personnel et il est très souvent à l’image, parle de sa famille, de ses ancêtres, de ses origines. Le titre du film vient du fait que Michel Langlois est un homosexuel déclaré qui n’a pas d’enfant. Après lui, ça s’arrête là. D’où Le Fil cassé. Dans la séquence qu’on va voir, mon défi, comme directeur photo, c’est de passer entre le réel, l’aujourd’hui et le passé, d’inventer et de créer des archives cinématographiques.

Michel Langlois
Michel Langlois
Le fil cassé
Le fil cassé
Le fil cassé
Le fil cassé

MLV : Je voulais vous montrer cet extrait parce que dans le documentaire, il y a aussi des défis et des demandes spéciales pas nécessairement évidentes comme des reconstitutions. Comme on n’a pas les budgets de fiction pour faire ça, il y a plusieurs plans qui ont été faits avec un train exposé au Musée ferroviaire. J’ai tourné en film noir et blanc avec une vitesse beaucoup plus rapide que la normale avec un dolly sur rails pour mettre ma caméra film. J’ai fait installer deux machines à fumée sous le train, comme si

c’était vraiment le train qui faisait la boucane. Et j’ai tourné à huit ou douze images par seconde en coupant sans arrêt la caméra film, ce qui a permis d’avoir des coupes et donc de créer un effet d’images d’archives comme si elles dataient des années 1930 mais tournées aujourd’hui. Et les lier, bien sûr, à de vraies archives où l’on voyait un train arriver sur le rail à toute vitesse. On a tourné la scène du train d’abord. On a été obligés de trouver les archives après et on s’est rendu compte qu’on avait le même train, le même type de wagons, les mêmes années, avec les rivets de métal tout le tour des fenêtres. C’était pareil. Si on avait fait ça by the book dans la fiction, ça aurait coûté quarante fois le prix que ça a coûté là. C’était un petit dolly western avec cinq sections de rails, deux machines à fumée, une caméra super 16, du film noir et blanc tourné à huit ou douze images seconde avec un moteur qui coupe, que je n’arrête pas de couper à chaque fois. C’était un défi quand même. Et, à mon avis, ça fonctionne.

(extrait Le fil cassé)

Le fil cassé
Le fil cassé

BB : C’est un film très écrit avec des lettres principalement. Construit beaucoup sur la voix et le texte. Je voudrais aborder la question du travail avec les photos fixes. Est-ce que vous vous étiez entendus sur l’utilisation justement de ces photos et sur la façon de les filmer?

MLV : Ça a été fait avant qu’on parte en tournage. Au huitième du quart de tour. C’était très, très précis. J’avais fait tout redessiner sur des calques, des acétates pour pouvoir les coller carrément sur le moniteur. Donc j’ai travaillé dans le réel, dans les mêmes lieux où les photos avaient été prises quarante ans ou trente ans avant. Je refaisais le même cadre au pouce près parce que je pouvais avoir ces calques que je mettais dans le moniteur et refaire la même photo.

BB : L’autre question concerne la présence du réalisateur à l’écran. On voulait aborder cette question: quand le filmer? Là c’est clair, c’est lui qui se met devant, toi tu dois le filmer. Comment est-ce qu’on filme le réalisateur à l’écran?

MLV : C’est très audacieux ce que Michel a fait, de se mettre ainsi à la fin dans le bain, tout nu, face à une équipe. Par rapport à la voix off, autant on pouvait se poser la question de sa nécessité dans le film de Bigras, autant ici tout repose là-dessus. Toute la cinématographie que j’ai pu faire vient du fait que c’est écrit. C’est l’écriture qui a guidé mon travail tout le temps.

BB : Donc il y avait le texte au départ?

MLV : Ah oui. Michel avait déjà fait un film magnifique de quinze minutes qui s’appelait Lettre à mon père. Celui-ci aurait pu s’appeler Lettre à ma mère parce qu’il parle de lui et de sa vie. Tout le monde se demandait comment ça se faisait que Michel Langlois choisisse de tourner avec Michel La Veaux.

BB : C’est vrai que vous ne semblez pas avoir tout à fait la même sensibilité.

MLV : Non. Par contre, je dois admettre que la grande sensibilité de Michel Langlois m’a énormément inspiré pour faire ces images-là et j’avais hâte de travailler avec lui parce que c’est un vrai auteur. Est-ce qu’on a tout le temps obligation d’avoir le réalisateur dans l’image quand on fait un film personnel? Je ne crois pas. Celui-là le nécessitait parce que c’est vraiment une quête. Mais j’ai fait un petit film avec Jean Chabot qui s’appelle G comme génération qui fait partie d’un abécédaire. Lui avait eu la lettre G et le film est bâti sur ses textes et sa voix. Il n’est pas à l’image et pour moi c’est un film qui est aussi très fort.

Mais effectivement comment on travaille avec un cinéaste qui est le personnage principal de son film? Il faut avoir un rapport de confiance terrible. C’est lui qui m’a téléphoné parce qu’il avait vu un film de danse expérimentale que j’avais filmé, un machin assez pété où il y avait justement un bonhomme à poil qui se promenait partout avec une jeune nana. C’était très complexe au niveau des lumières. Il avait adoré ce flm et il m’a dit : je te connais quand même depuis quelques années, je sais que tu es rock’n roll, je sais qu’on n’est pas du même bord, mais j’aime la sensibilité de tes images donc j’ai confiance en toi et je sais que tu es capable de m’aimer avec ta caméra. Et il a eu raison. Effectivement, j’ai fait ce film avec bonheur et amour et confiance et Michel Langlois est un gars très inspirant. C’est un cinéaste, première des choses. Ce n’est pas toujours le cas. Il sait c’est quoi le cinéma lui.

Question : Par rapport au film Roger Toupin, vous avez dit tout à l’heure que vous êtes allez chez lui pour voir s’il y avait un film-là. Est-il déjà arrivé que vous ayez fait ce genre de recherche, que vous l’ayez poussée assez loin et que vous ayez même tourné des images mais que finalement ça n’ait abouti à rien. Est-ce que vous vous êtes rendus à cette étape-là?

MLV : Ça aurait pu arriver. Ce n’est pas arrivé. Pour Rosaire et la petite nation ça a été la même chose. On est allés dans la Petite-Nation avant pour voir. Puis on a décidé de faire le film et on l’a fait. Ça ne m’est jamais arrivé d’entreprendre une démarche pour voir si un film était faisable, de commencer même à tourner et qu’au bout du compte, ça ne marche pas. Ce qui est plus arrivé, c’est d’avoir commencé des films et trouvé qu’il y a certains personnages ou certaines séquences qu’on pensait extraordinaires qu’on a dû laisser tomber parce que ça ne tenait pas la route. Tu es obligé d’en faire le deuil, je ne sais pas pour quelle raison.

Michel Langlois - Le fil cassé
Michel Langlois – Le fil cassé

Le danger de la virtuosité

MLV : J’aimerais présenter le petit film G comme génération pour vous montrer simplement un seul plan, un travelling fait sur la voix de Jean Chabot.

(extrait de G comme génération)

MLV : J’ai utilisé une petite caméra et on a fait ça dans une petite voiture que Jean conduisait. J’ai ouvert la fenêtre du côté passager et j’ai utilisé une petite DX 1000. On a fait un seul plan autour de ce building, un travelling et puis un plan pieds. Jean a fait le texte magnifique que vous venez d’entendre.

BB : Ça pose des questions sur le plan séquence. Quand couper et quand ne pas couper?

Question : C’est justement à propos du plan séquence. J’imagine que vous avez vu L’Arche russe? J’aimerais vous entendre parler en même temps du plan séquence et de ce film-là.

MLV : Il y a des fois où ça marche, et des fois où ça ne marche pas. Il y a des fois où c’est pensé, réfléchi, mis en scène et tout ça. Moi, je ne crie pas au génie à propos de ce film. Sokourov a fait de meilleurs films.

L’arche Russe – Alexandre Sokourov (2002)
L’arche Russe – Alexandre Sokourov (2002)

BB : Le plan séquence peut aussi être un exercice de style.

MLV : Le film dont tu me parles c’est exactement l’opposé de ce qu’on a fait avec Jean Chabot. C’est toute la machine, avec une caméra qui a été fabriquée, un disque dur qui va durer assez longtemps pour faire un film d’une heure et demie et puis à la fin, on ne parle pas du film mais de comment il a été fait. Je trouve que c’est passer à côté. C’est comme avec I am Cuba qui est un film culte pour nous les directeurs photo. Il y a un plan séquence qui dure six minutes. La caméra est en haut, elle descend quatre étages, elle tombe, elle se déplace sur le bord de la piscine puis elle rentre au-dessous de l’eau et elle s’en va… Bon, à la limite si on parle juste de comment a été fait le plan. Est-il réussi? Moi je ne le pense pas. C’est ce qu’il y a dedans, ce qu’il dit dont il faut parler. Quand la technique prend le dessus sur le film, ce n’est pas très bien.

BB : Il s’agit de virtuosité, non?

MLV : Des fois, la virtuosité de l’exécution technique prend le dessus sur le contenu. Je préfère un plan fixe qui dure cinq minutes avec quelqu’un qui dit quelque chose avec du « je » à jeter par terre, avec des textes… La caméra est à la bonne place avec un plan fixe, une 35 mm à la focale normale.

I am Cuba - Mikhail Kalatozov (1964)
I am Cuba – Mikhail Kalatozov (1964)

Aimer avec sa caméra : Roger Toupin, épicier variété de Benoit Pilon

BB : En abordant Roger Toupin, on va peut-être parler de mouvements de caméra. Il y a une différence quand on tourne avec un trépied ou à l’épaule. Roger Toupin aurait pu être tourné en bonne partie avec un trépied. Quand on y pense, dans le fond, il y a un personnage assis derrière un comptoir et il y a Benoît de l’autre côté.

MlV : C’est vrai, ça me trouble ce que tu me dis là, tu as tout à fait raison. Ça aurait pu être tourné sur un trépied tranquille mais pour obtenir la qualité du film qui est là comme ça, c’est en partie dû au fait que la caméra soit à l’épaule, qu’elle s’implique et qu’elle est en train d’établir une distance et un rapport avec la personne filmée. Si je suis sur un

trépied, je ne peux pas aimer avec ma caméra, c’est comme si j’avais un rapport physique avec elle.

BB : Dans Roger Toupin, il y a des scènes un peu mises en scène, préparées on dirait.

MLV : Sincèrement, dans ce film là c’est filmé à 95% caméra à l’épaule. Les plans au trépied sont surtout les plans du dépanneur faits à partir du balcon de chez Benoît, d’où on a fait des pans ou les plans d’en bas sur le building. Le reste c’est tout à l’épaule.

BB : Et les scènes le soir chez lui, lorsqu’il est tout seul.

Question : Est-ce que pour toi, il y a des façons intéressantes et différentes de filmer une entrevue ? Si on veut faire un documentaire un peu plus personnel, moins formaté, est-ce qu’il y a une façon de filmer qui permet d’aller au-delà d’une entrevue conventionnelle?

BB : Oui, parce que dans le fond, rien ne peut paraître plus ennuyeux que deux personnes qui se parlent.

MLV : Là, au moins, dans Roger Toupin le lieu est inspirant. C’est une vieille épicerie et le monsieur est debout derrière son comptoir, c’est déjà mieux, et effectivement il ne bouge pas énormément, mais la caméra s’avance… Dans le cas d’une entrevue classique avec une personne assise derrière son bureau avec une espèce de plante ou de bibliothèque en fond, c’est la shot la plus plate au monde.

BB : Que faut-il faire dans ce cas?

MLV : Tu dis « on ne peut plus tourner ici » et tu t’en vas dehors… Non, ce qu’on peut faire, c’est travailler le cadrage et jouer avec la lumière. Ça dépend de qui tu interviewes d’ailleurs. Si tu as quelqu’un d’intelligent devant toi qui est un conteur fabuleux dans son univers, ça va passer et on va s’arranger. Mais moi j’utilise souvent les fenêtres pour faire des contre-jours et travailler avec la lumière qui blaste. Je vais travailler avec les intensités de lumière plutôt que de travailler avec le décor. Je vais faire des plans très serrés et travailler sur le cadrage selon ce que la personne dit. Encore une fois, ce n’est pas parce que c’est une simple entrevue que le directeur photo ne doit pas écouter ce qu’il se dit. Si tu écoutes bien, cela va t’inspirer de bons cadrages. Mais il faut que tu écoutes, il faut que tu sois là, même si tu penses que ça va être plate. Moi quand j’accepte de faire un film, j’accepte. Il n’y a pas de petit film. Un film avec 5 000$ de budget d’un étudiant de l’INIS ou que ce soit un film à 1 million et demi, je veux faire le meilleur film possible.

BB : Pour faire suite à cette question, j’ai l’impression que tu cadrerais très serré une entrevue derrière un bureau, justement?

MLV : Oui, c’est vrai. Probablement que je me donnerais deux variantes : quand il va dire des banalités et des généralités, je vais sûrement me trouver un cadrage un petit peu plus large et un peu moins signifiant, une petite affaire pour rendre le propos plate et

donc pour qu’il soit coupé au montage, très voulu, et puis quand il va être intéressant, je vais donner un beau cadre qui fait qu’on a le goût de l’écouter, de l’entendre, donc il va être au montage. Je fais exprès, ça c’est certain. Je ne vais pas donner de beaux petits cadrages pour le mettre au montage C’est sûr que tu ne peux pas dire ça au réalisateur. Mais c’est très tentant. Il y a des plans que j’ai déjà refusés de certains réalisateurs. Pas par éthique. ça ne se fait pas mon Dieu, non, ce n’était pas ça, c’est trop plate.

BB : On va aborder cette question, de ce qui ne se fait pas, justement, en parlant de Roger Toupin.

MLV : Dans le premier extrait, il y a la mère de Roger qui s’en va au centre de personnes âgées parce qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Après dix années de sa vie passées à s’en occuper – il change ses couches comme à un bébé – elle finit par partir. C’est la journée de son départ, et dans cet extrait, il dit au réalisateur qu’il est capable d’accepter ça parce qu’il s’était préparé d’avance. Et après, le réalisateur l’interroge à propose de son père, parce qu’avant dans le film on voit très bien que Roger Toupin aimait beaucoup son père. Il lui demande si pour son père, il s’était aussi préparé? Là, Roger s’arrête de parler. Et là, encore une fois, la question de la distance et de l’éthique pour ce qui est de la caméra, se pose. Tout le long du film, ma caméra est à l’épaule et bouge, avance, recule et va chercher la distance avec le personnage. Et là, face à ce malaise, ce que je ne veux jamais faire d’habitude, je l’ai fait. Plutôt que d’avancer sur lui et de reculer, faire comme si j’avais une focale fixe, j’ai zoomé pour une fois, parce que je ne voulais pas l’attaquer. Je me disais, si je m’avance sur lui et que je m’approche trop près, il va s’arrêter. Je pense qu’il a apprécié d’ailleurs cette délicatesse, que je ne bouge pas de là, physiquement. Par contre, il ne me donnait plus le choix d’utiliser ce que je déteste le plus au monde, le zoom, pour me rapprocher de lui. J’étais obligé de faire ce compromis.

(Projection de deux extraits de Roger Toupin, épicier variété)

BB : Je voudrais parler de la première scène qu’on a vue et du travail sur le son. On dirait que vous avez mis des micros à l’intérieur et à l’extérieur. Dans les plans filmés de l’intérieur, on dirait qu’il y a des figurants qui passent, quelqu’un qui vient chercher son courrier, comme presque une mise en scène du quotidien. Il y a des sons extérieurs et à un moment donné c’est l’inverse : vous filmez de l’extérieur et on entend le son de la radio.

MLV : C’est au montage sonore effectivement qu’ils ont fait ça. Je te le jure, nous n’avons fait aucune mise en scène dans la rue. C’est absolument hallucinant de voir ça. On a planté la caméra là et j’ai dit, avant de faire la shot sur Roger, pourquoi on ne part pas de la vitrine pour qu’on sente un petit peu la vie. Alors Benoît me dit, c’est bien, il y a quelqu’un qui passe, le premier piéton, ensuite il y a les enfants avec le boggy, et après ça, la voisine de Benoît Pilon qui sort de chez elle. Ce sont les beaux hasards du documentaire, on a eu une mise en scène gratis pendant quatre minutes, la rue s’est mise à s’animer comme ça. On a été hyper chanceux et on n’a pas coupé.

BB : Dans la scène avec Nestor, à un moment donné, tu changes pratiquement d’axe. Est- ce que c’est parce qu’on voit le reflet de Benoît dans le miroir?

MLV : Oui, d’une part c’était une correction, je voulais corriger le cadre et en plus, Benoît s’était tassé sur la droite pour avoir Roger Toupin dans son champ d’action. Alors je me suis ramené un peu comme ça en même temps que lui au moment où Nestor commence à parler des curés et des prêtres en disant qu’il y avait les trois qui étaient corrects mais que tous les autres étaient des pédophiles. Après, il hausse le ton en s’exclamant « moi j’ai rien fait ». Effectivement, il n’a rien fait, c’est un orphelin, il a juste eu le malheur que sa mère l’ait abandonné aux religieuses quand il est né. Là, en effet, j’ai procédé à un recadrage, à une réinstallation parce que je savais que j’avais là deux êtres opposés. J’ai un personnage qui croit en Dieu à un point tel qu’il le voit dans le mur de briques et l’autre qui se moque de lui: « Moi le vieux barbu en haut, si tu penses que je vais me mettre à genoux… » Je me positionnais en même temps pour préparer une réaction de Roger Toupin qui, dans son coin, ne disait pas un mot alors qu’il est croyant par-dessus la tête. Je me devais de positionner ma caméra pour bien sentir l’écart entre ces deux mondes pour après, à la fin, pouvoir faire un pan quand Roger dit : « C’est bon, hein, la nourriture ? ».

BB : Oui, ça c’est incroyable ! Tu es sur Roger quand il dit « c’est bon, hein? ». Il veut vite changer de sujet.

MLV : Oui, ça veut dire, regarde je le sais que tu as eu tout ça, mais cause toujours mon lapin, tu manges quand même assis, c’est moi qui t’ai fait à manger et maintenant que t’as fini de parler contre le Bon Dieu, t’aimes quand même ce que tu manges là, c’est bon hein? Ça a complètement désamorcé l’affaire puis c’est là qu’il lui fait la blague de l’emmener en enfer lui faire la popote. Malgré leur opposition, ces deux gars-là s’aiment et Nestor va fêter Noël chaque année dans cette épicerie parce que, comme orphelin, il n’y a pas d’autre place à Montréal où on l’a accueilli comme ça. Il se sent dans une vraie famille même si ce sont des hyper croyants. Quand on rencontre un personnage comme celui-là la première fois, on sait qu’on a entre les mains quelque chose qui est absolument très puissant.

Question : Plus tôt, on a vu que vous aviez surexposé de quatre, cinq crans et en même temps que vous avez joué avec cette surexposition. Ensuite, on a vu, dans la séquence dont on vient de parler que vous avez fait la même chose avec les sons et les gens qui passaient. Est-ce que c’est une signature ou ça veut dire quelque chose?

MLV : C’est sûr que ça veut dire quelque chose. Le directeur photo a entre les mains plusieurs outils pour dire quelque chose par l’image. Il n’a pas seulement les éclairages et la profondeur de champ. Dans l’extrait avec le jeune homme où j’ai surexposé de cinq stops, il y a des plans avant et après cette séquence où vous le voyez marcher devant des fenêtres. Vous avez remarqué que c’est une forme humaine plutôt qu’un être humain. Là, c’est non seulement la surexposition, j’ai carrément fait ce qu’on appelle décrisser le foyer complètement de la caméra, j’ai tout scrapé le back focus. Je trouvais que l’image marchait bien, qu’il avait l’air d’une espèce de forme humaine plutôt que de quelqu’un de

bien groundé et au focus dans sa vie. J’ai déréglé techniquement les objectifs pour qu’il n’y ait plus de netteté dans l’image, au contraire, que ce soit le plus flou possible. J’ai fait ça en plus de la surexposition. Donc on possède plusieurs outils pour travailler les images. On doit s’en servir. La profondeur de champ peut être scrapée comme je viens de l’expliquer, les ouvertures, l’iris, c’est fait aussi pour être utilisé, c’est pas seulement pour exposer de l’image à la bonne ouverture. Si tu veux décider de surexposer ou de sous- exposer, tu décides de dire quelque chose par ce moyen-là aussi. Si tu veux faire des mouvements de caméra rapides ou lents, tu peux le faire aussi. Il y a plusieurs façons de travailler l’image. Dans certains plans de Roger Toupin, il y a des lumières qui se promènent et des ombres sur les murs dans le salon. C’est avec une lumière que j’ai fait ça. Ce n’est pas la nature et le soleil. C’est des HMI que j’avais fait mettre à l’extérieur. J’ai eu droit à les utiliser pendant une journée ou deux et je me suis amusé avec. Je faisais passer la lumière comme le soleil en faisant bouger ces HMI de l’extérieur pour faire bouger les ombres et faire vivre les fantômes, les ombres et les êtres qui vivaient dans cet appartement.

BB : Afin d’exprimer le temps qui passe…

MLV : Exactement. Les lumières peuvent être aussi des objets qui font bouger le temps et bouger les choses. Tu peux faire bouger les lumières dans l’image. Pas seulement la caméra. Donc j’utilise tous les moyens, tous les outils dont je dispose pour essayer de parler avec l’image.

Question : Vous venez de mentionner le fait que parfois on pan rapidement ou on exagère dans ce pan et vous vous arrêtez quelque part, par exemple sur les mains de notre personnage. Plus tard on voit la tasse sur laquelle vous faites un petit tilt. Est-ce que c’est parce que vous voulez qu’on voit le mot « cancer » inscrit dessus ? On voit aussi dans le magasin qu’il y a plein de signes « défense de fumer ». Est-ce qu’il y a une relation entre toutes ces choses ? La maladie, la mort …

MLV : Tu as mis direct le doigt dessus. Tu as tout à fait raison. Ce n’est pas nécessairement voulu. Ce que je veux dire c’est que, quand j’ai vu la tasse « cancer » et que je savais que sa mère s’en irait à l’hôpital dans l’année, je trouvais que cette tasse me donnait un signe et effectivement tout est lié pour moi. J’utilise tout ce que je possède comme outils techniques pour parler avec l’image, mais en plus j’utilise aussi ce qu’il y a dans les décors. Il y a aussi un plan où il est derrière le comptoir avec la vitrine et la lumière est très chaude en fin d’après-midi. En fait, ce n’était pas le cas, c’est un éclairage que j’ai fait. Parce que ce jour-là il ne faisait pas aussi beau que la veille et ça m’avait déçu. J’ai donc réchauffé énormément mes HMI et j’ai recréé ce temps.

Question : Tout à l’heure, vous avez dit que vous changiez les iris ou même là, au début de la scène, on a vu que la lumière changeait quand les gens passaient dans la rue, du moins moi j’ai eu cette impression. Là, on dirait que la technique rentre dans l’image. Or, moi je pensais que justement il fallait faire tous ces réglages avant en mettant les lumières derrière, décider qu’il va être en surex. Mais une fois qu’il est en surex, on laisse ça là et on n’y touche plus.

MLV : L’image de la vitrine où ça bouge et ça fluctue, c’est pas moi qui l’ai faite. C’est le soleil et l’effet des nuages qui passent. Les journées d’été, vers la fin de l’été, des fois il y a des nuages qui passent sans cesse. J’avais dit à Benoît, au lieu de corriger ça, au contraire, laissons le temps passer par, justement, les variations dans l’image qui sont naturelles à travers le soleil et les nuages. On va sentir que, dans la vie, il y a des fluctuations. Tout le long du film, on utilise ça. On a toujours joué avec l’ombre et la lumière. C’est une démarche qu’on a; une convention que l’on s’était donnée. D’où, effectivement, le plan dont je vous ai parlé à un certain moment où l’on voit les ombres bouger dans le salon. Ça, on l’a fait avec mes lumières. Il y a de la vie quelque part, quand même.

Table ronde : Filmer seul

Table ronde tenue le mardi 15 novembre 2005 au Cinéma ONF, dans le cadre de la 8e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

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Animation: Sébastien Bage (professeur de cinéma au cégep Édouard-Montpetit). Réalisateurs invités: Jean-Pierre Duret (Le Rêve de São Paulo), Michaël Lheureux (Papy-Mamie), Leonard Retel Helmrich (Shape of the Moon), Velcrow Ripper (ScaredSacred)

Table ronde tenue le mardi 15 novembre 2005 au Cinéma ONF, dans le cadre de la 8e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Exergues

I was talking to survivors of some of the worst tragedies that have ever hit human kind: survivors of Hiroshima, Bhopal, Cambodia. These were people who were really traumatised and it was so crucial in that circumstance to create a safe space for them and I think being alone really made that possible.

Velcrow Ripper

Travailler avec d’autres personnes, ça veut dire les convaincre de quelque chose, leur donner votre sentiment intime de ce que vous voulez faire, c’est très compliqué. Je pense qu’on peut éventuellement arriver à ce genre de choses après une grande expérience.

Jean-Pierre Duret

S’il y a une chose, un aspect sensible qui ne trompe pas, c’est le son parce que l’image est beaucoup plus trompeuse. On peut se faire avoir par une image, mais on ne peut guère se faire avoir par du son. Donc, une des exigences fondamentales c’est de respecter la parole, la voix des gens que vous filmez.

Jean-Pierre Duret

Sometimes I would be so very close that you enter the aura of the people who you are filming and you become one of them, you become one of the situation. So I don’t feel like filming alone because I am one of these people among them. I am inside their universe.

Leonard Retel Helmrich

Quand on décide aussi de partir tout seul, c’est assez fréquemment qu’on n’a pas envie d’attendre un producteur. Des fois, on n’est pas sûr de notre projet, on a beaucoup de questions, on n’a pas envie de le verbaliser, on a envie de le vivre et de le trouver à travers les autres et pas à travers les gens du métier.

Michaël Lheureux

The less money you have, the more freedom you have.

Velcrow Ripper

Dans la réalité, il y a un récit préexistant et je crois que, tous les quatre ici, nous travaillons sur l’idée de ne pas se contenter du récit préexistant dans la vie et de construire la transformation en cinéma de ce qu’il se passe.

Michaël Lheureux

[J]’ai besoin d’avoir cette rigueur que l’on retrouve dans la fiction et ce découpage. Un visage c’est un visage, ce n’est pas un profil.

Michaël Lheureux

[W]hen I am filming, I am really filming by intuition and sometimes I don’t even remember what I filmed. You are really in a kind of transe, you are going into it and everything, my feeling towards that moment, I express it actually in my movements. In the movement of the camera.

Leonard Retel Helmrich

The way you are shooting things is more important than what you are shooting actually. Some people hate me because of that. But I always say «if I don’t know how to shoot the scene, then I don’t shoot it»

Leonard Retel Helmrich

I think camera movements especially are like music accords. They can have the same way of expressing things: it gives you immediatly that kind of feeling without referring to a situation or whatever, even though you are filming something. It is not the object that you are filming which gives you that feeling but the way the camera moves towards it.

Leonard Retel Helmrich

That way of filming is actually based on the theories of André Bazin, the great film critic who was in the fifties and who also inspired people like Truffaut and Godard to make their Nouvelle Vague films. I developped it and nowadays I also give workshops on it. I call it single-shot cinema and it is to try to get the whole thing in one shot and every second should be able to be used in editing.

Leonard Retel Helmrich

Ne pas comprendre complètement le sens, l’intelligibilité, la compréhension de ce qui s’échange est assez importante parce que la caméra ne se fixe pas sur une efficacité, mais elle s’intéresse plus à ce que vous ressentez intimement dans cette relation qu’il y a entre vous et eux au moment où vous les filmez.

Jean-Pierre Duret

J’arrive avec la caméra et je ne prends pas trop le temps de discuter ou de mettre en condition. Ça dépend. Je suis tout de suite là et je commence à filmer. Souvent même, je filme sans même dire qui je suis et qu’est-ce que je fais.

Jean-Pierre Duret

Chacun amène avec lui les raisons pour lesquelles il fait un film. Les raisons ne peuvent pas trop s’expliquer. Je dirais que le repérage c’est notre propre vie.

Jean-Pierre Duret

On a une responsabilité qui est de lutter absolument contre toutes ces images dévergondées, honteuses, qui nous agressent, qui nous assaillent chaque jour de plus en plus.

Jean-Pierre Duret

On sait très bien qu’aujourd’hui les pauvres sont des êtres absents de nos images. Ou alors, quand ils ne sont pas absents, c’est pour apparaître dans des reportages à la télévision qui, très souvent, en font simplement des vecteurs, des démonstrations de quelque chose, mais jamais pour eux-mêmes.

Jean-Pierre Duret

On est là pour faire quelque chose d’aussi largement important qu’une mission humanitaire. C’est de donner voix, donner présence à leur absence au monde. Et ça, non pas dans une intention militante, non pas dans une intention de démontrer des choses mais dans une intention de s’approcher au plus près de leur totalité d’êtres humains.

Jean-Pierre Duret

Je serais incapable de monter moi-même. Comme en fiction, il y a un regard extérieur qui arrive à point nommé pour vous permettre de vous détacher de ce que vous avez filmé, éventuellement même vous faire découvrir d’autres choses qui sont à l’œuvre dans les images que vous n’avez pas toujours eu l’occasion de voir au moment où vous filmiez. Et puis après, il y a un gros travail de son. Un documentaire, à chaque fois, il faut le tirer, l’amarrer de plus en plus vers le cinéma.

Jean-Pierre Duret

I think we don’t need to be so grasping for material as, you know, we sometimes are. I priorities the human beings around me over my need to make my film. And I always keep in mind that my film is secondary to their lives.

Velcrow Ripper

Seul avec les autres?

Sébastien Bage: En guise de présentation, on peut se demander comment les cinéastes ici présents ont occupé l’espace couvert par leurs projets qui vont du plus circonscrit au plus étendu. Du plus circonscrit dans le cas, par exemple, du film de Michaël Lheureux qui s’appelle Papy-Mamie et qui est presque un huis clos familial, dans la maison familiale d’abord et puis un lieu qui lui est opposé, c’est-à-dire la maison de retraite des grand- parents. Leonard Retel Helmrich, quant à lui, est le réalisateur de The Shape of the Moon qu’il a tourné en Indonésie et qui organise cette fois-ci sa géographie, je dirais, entre deux pôles: celui de Jakarta et d’une région rurale. Et c’est dans des mouvements de va-et-vient entre ces deux lieux que le récit s’organise. Ensuite, avec Le Rêve de Sao Paulo, film qu’il a réalisé avec Andrea Santana, Jean-Pierre Duret me paraît viser encore un peu plus large dans l’espace qu’il visite, partant de la province du Nordeste au Brésil pour suivre ses personnages qui descendent jusqu’à Sao Paulo. Là, j’ai l’impression qu’on est carrément dans le road movie. Enfin, dans son film Scared Sacred, Velcrow Ripper semble couvrir la planète en entier. Ce serait l’autre extrême de notre prisme, qui va donc du huis clos à la globalisation.

Le thème «filmer seul» présuppose deux ou trois choses qu’il faudrait peut-être préciser avant de lancer la discussion. Il me semble d’abord que lorsqu’on dit «filmer seul», l’on fait une distinction forte entre ceux qui filment, celui ou celle qui filme, et ceux qui sont filmés. Quand on dit «filmer seul», cela voudrait dire «je suis seul avec ma caméra, avec mon appareil de prise de son, etc., face aux autres». Évidemment, sauf exception, tourner un documentaire c’est quand même toujours filmer d’autres gens, aller à la rencontre d’autres personnes. Et cette question, justement de la façon dont on va vers les autres est une préoccupation constante des documentaristes que résume par exemple Nicolas Philibert, quand il dit: «je ne fais pas un film sur, mais je fais un film avec». Les gens qui sont mon sujet, en somme. Donc, en disant «filmer seul», on insiste beaucoup sur le fait d’être seul du côté de la fabrication du film. Mais est-ce qu’il en est bien ainsi? Est-ce qu’on n’est pas toujours avec d’autres? Et est-ce que, comme le sous-entend le texte de présentation de la table ronde, on se débarrasse de ceux qui sont du côté de la fabrication pour faciliter la relation avec ceux vers lesquels on va? Pour être mieux avec eux? Ce qui implique le cumul par une seule personne de plusieurs fonctions qui, d’ordinaire, sont réparties entre les différents membres d’une équipe. Lorsqu’on choisit de filmer seul, comment hiérarchiser le son, l’image, la direction des acteurs, la prise de notes, la recherche, etc. Comment est-ce qu’on peut véritablement faire tout cela à la fois?

Et puis, peut-être une dernière remarque à faire. «Filmer seul» met beaucoup l’emphase sur le moment du tournage. Là, c’est moins au mot seul que je fais référence qu’au mot filmer. Est-ce que cela implique qu’on a aussi fait la préparation du film seul? La recherche et l’écriture? Est-ce que c’est la solitude dans ces moments de préparation qui prédisposent certains à vouloir ensuite tourner seuls? Et puis, enfin, si on a effectivement filmé seul, est-ce qu’on montera le film seul? Est-ce que les opérations qui sont en aval du tournage vont aussi être réalisées dans la solitude? Voilà. Je vais commencer un peu à brûle-pourpoint en posant la question à chacun: vous sentez-vous des cinéastes solitaires?

Velcrow Ripper: I really like to go with the smaller crew as possible. For me, it really does create an intimacy that you lose when the crew gets too big and I think that’s quite common for most documentary filmmakers. A normal sized crew is usually a sound recordist and a camera person and maybe a producer as well, if you are lucky, or a production manager in the field. But, when I was shooting Scared Sacred, for the first two years I actually set out with a camera. I was basically travelling around the world with a backpack, by myself, and I had my own sound gear. In each of the countries I went to – because Scared Sacred is based on going to the ground zeros of the world looking for stories of transformation in the face of crisis – I would find a local contact as a sound recordist and train them how to record sound. That’s since my one crew member was also a member of the community that I was filming. I think that is really important.

As for the quote about the difference between filming or filming with, the way I make documentaries, I always film with the community. And in each of the places I went to I was embraced by a community of activists and I really felt part of that community. I spent months in each place. That is another thing that you can’t do necessarily when you have a crew. You can’t spend this much time. So for the kind of film I was making, which was also very much a personal pilgrimage as much as it was a film project, I really wanted to have that luxury of having a great deal of time. It was actually a very unique way to make a film.

I spent two years on the road, travelling and so I had to be alone. If I had a crew with that, it would have been phenomenly expensive. There is nobody I can underpay as much as myself. So for me that was really a part of the process of making Scared Sacred. A very important part. That allowed me to become really intimate with the subjects and remove some barriers. A crew can sometimes be intimidating. And, you know, I was talking to survivors of some of the worst tragedies that have ever hit human kind: survivors of Hiroshima, Bhopal, Cambodia. These were people who were really traumatised and it was so crucial in that circumstance to create a safe space for them and I think being alone really made that possible.

Le son, c’est l’âme du film

Sébastien Bage: Velcrow a commencé à répondre à cette question de façon très riche et habile en disant qu’effectivement, pour franchir le pas vers l’autre, une des façons de faire est de trouver son équipe sur place et il a parlé de cela de son point de vue de caméraman. Jean-Pierre Duret, en plus de votre réputation d’excellent documentariste, vous êtes aussi un preneur de son renommé. Quel est votre sentiment par rapport au tournage en solitaire?

Jean-Pierre Duret: Moi non plus, je n’ai pas d’a priori et de comportements définitifs. Ça dépend de chaque projet. Personnellement, je préfère travailler tout seul. Bien entendu on est deux, mais je veux dire que je fais l’image et le son. Une des raisons de cela serait que je n’ai pas le courage de travailler avec d’autres personnes. Travailler avec d’autres personnes, ça veut dire les convaincre de quelque chose, leur donner votre sentiment intime de ce que vous voulez faire, c’est très compliqué. Je pense qu’on peut éventuellement arriver à ce genre de choses après une grande expérience.

Il y a une chose dont on n’a pas parlé et qui me semble essentielle, c’est le problème du matériel. Il y a dix ans, je n’aurais pas pu faire les deux films qu’on a faits avec Andréa. Ç’aurait été impossible parce que je ne suis pas assez qualifié en 35 mm, en pellicule film ou même avec les grosses caméras Betacam: elles sont trop encombrantes pour quelqu’un comme moi. Moi, j’ai appris mon métier en travaillant dans les films de fiction. J’ai démarré à 28 ans et je ne connaissais rien du cinéma. Je me suis formé avec d’assez grands metteurs en scène de cinéma. Je crois que j’ai formé ma perception d’une image et, bien entendu, le travail du son au travers de ces films de fiction. Il y a donc quelque chose qui n’aurait pas été possible sans ces petites caméras qui permettent de faire ce type de films dans cette légèreté et avec une qualité directement broadcast. C’est quand même toute une filière fantastique. Ce qui n’empêche évidemment pas qu’il faut avoir son projet, sa pensée, sa conception. Ça ne change rien par rapport à l’histoire du cinéma.

Ensuite, une des choses qui m’a toujours semblé très importante et dommageable par rapport à la conception que beaucoup de documentaristes avaient jusqu’à présent, c’est de laisser tomber le son. Effectivement pour moi, déjà dans un film de fiction, le son c’est l’âme du film. Ça ne peut pas être autrement. S’il y a une chose, un aspect sensible qui ne trompe pas, c’est le son parce que l’image est beaucoup plus trompeuse. On peut se faire avoir par une image, mais on ne peut guère se faire avoir par du son. Donc, une des exigences fondamentales c’est de respecter la parole, la voix des gens que vous filmez. Surtout lorsque, comme nous, nous filmons des gens qui n’ont jamais été de leur vie au cinéma, qui n’ont jamais entendu, de leur vie, le son de leur propre voix et qui n’ont jamais vu, non plus, leur propre image. Donc ce respect-là me semble fondamental et, dans un documentaire, le respect de tout ce qui est le son me semble fondamental. C’est quelque chose qu’il faut vraiment anticiper.

Filmer seul veut donc dire aussi une grosse préparation de manière à penser toutes ces choses. Plus le matériel devient léger et facile, plus il faut avoir une exigence de qualité. Qu’on peut avoir. Donc on n’a pas le droit de la laisser tomber. Dans des techniques traditionnelles, on se posait moins la question puisqu’il y avait un spécialiste de ci, un spécialiste de ça. Quand on veut filmer seul, je pense qu’il faut avoir cette responsabilité- là.

S. Bage: Vous avez remarqué justement que certains sujets, plus que d’autres, nécessitent que l’on travaille seul ou en équipe réduite. M. Retel Helmrich, je ne sais pas si vous avez l’habitude de travailler seul ou si vous tournez vos films en équipe réduite. Est-ce qu’il y a certaines circonstances où il vous paraît plus nécessaire que d’autres de tourner en solo?

Leonard Retel Helmrich: Well, actually, I always film alone. I do have an assistant and I taught him how to work on my way of filming. He’s also from Indonesia himself, I found him shooting very much in my way during the riots in Indonesia. I taught him how to work with it and sometimes of course we were together, but most of the scenes, also in Shape of the Moon, I shot really alone and there was nobody behind me and he was only there sometimes for back-up and also as a second cameraman.

But what I think is very important in filming alone in the way I do it, is you can use your intuition, you don’t have to translate anything to anybody. You don’t have to talk to other people and, hopefully, they will do it in the right way. Also with the sound, because I always have a good microphone, aSennheiser on top of my camera and I don’t even use earphones. When I do not hear these people talking, when I cannot understand them, they are too far away so I get closer. Sometimes I would be so very close that you enter the aura of the people who you are filming and you become one of them, you become one of the situation. So I don’t feel like filming alone because I am one of these people among them. I am inside their universe.

S. Bage: Michaël, c’est un peu la même chose pour toi?

Michaël Lheureux: J’ai exactement la même approche que Leonard concernant le son. Pour moi, le son, c’est comme pour vous tous quelque chose que j’estime par-dessus tout, peut-être même parfois un peu plus que l’image parce que c’est vrai qu’un son abîmé ça ne passe pas du tout. Une image brute ça passe, mais pas un son brut. Et ça m’intéresse bien ce que tu as raconté parce que c’est exactement ce qui est arrivé sur mon tournage. Moi, en gros, j’avais un bon micro et j’étais fier de l’avoir. Vraiment. Ça me permettait de donner la priorité sur l’image. Comme toi, quand je n’entendais pas assez, la priorité allait au son, donc l’image devait se décaler par rapport au son.

En même temps, ça me va plutôt bien parce que j’aime être près des gens et danser un peu avec eux quand je les filme. J’aime bien que les gens me sentent, j’aime bien qu’on fasse communauté ensemble, que le cinéma se baigne, baigne dans le réel et pas comme sur des tournages où l’équipe cinématographique est sur un piédestal d’où elle regarde le monde d’en haut avec des airs parfois supérieurs. L’idée d’être à la hauteur des gens est parfois peut-être plus facilement abordable quand on est tout seul. Parce que quand on est tout seul c’est un homme avec juste un troisième membre qui serait la caméra accrochée à son son. C’est un rapport qui est d’évidence beaucoup plus humain, de façon directe, et non cinématographique vers l’humain.

Moins d’argent = plus de liberté?

Leonard Retel Helmrich: I have a question. Don’t you also have problems with the producer when he says: «well then we can cut the budget of a sound person». But I always say, «don’t cut that budget because I need it for the sound editing». Because lots of sound editing become nice sound images.

Michaël Lheureux: Oui, la dimension économique est très importante. Quand on décide aussi de partir tout seul, c’est assez fréquemment qu’on n’a pas envie d’attendre un producteur. Des fois, on n’est pas sûr de notre projet, on a beaucoup de questions, on n’a pas envie de le verbaliser, on a envie de le vivre et de le trouver à travers les autres et pas à travers les gens du métier. Et donc, il y a un côté un peu école buissonnière du cinéma. Le fait de dire, «moi je prends une caméra, je vais faire mes repérages, peut-être que ça servira éventuellement pour le film quand il aura trouvé un petit peu plus sa route».

Velcrow Ripper: I just wanted to add something on that because that is exactly how I approachedScared Sacred. I think there is an inverse relationship between poverty and freedom.The less money you have, the more freedom you have. And definitely with Scared Sacred, I took off with funding just from the Arts Council for the first two years. Then, after having spent that time and again thanks to this low cost but high quality cameras, I was able to just buy a camera. In fact, I bought five cameras because every few months they seemed to get stolen from me, don’t ask me why. Maybe because of the places I was going or maybe I am just an idiot. But anyways, I was able to have that incredible freedom and then when I came back after a couple of years shooting, I raised the money. I actually raised five hundred thousand dollars from the National Film Board of Canada and VisionTV and Theatrical Film Funds to actually finish the film properly and get the blow-up and the mix that I needed, those kind of things that require a lot of money. But, by travelling alone, I was able to go with very little money and take the time.

Sébastien Bage: En fait, ce que vous êtes en train de dire c’est que, somme toute, le tournage s’achève pratiquement avec le repérage dans certains cas.

V. Ripper: Yes, definitely. What is actually principal photography, in your final budget, becomes called research shooting and then you have like three weeks of principal photography.

Papy-Mamie: Filmer parmi les siens

Sébastien Bage: On va présenter un premier extrait. Il vient du film Papy-Mamie que Michaël Lheureux a réalisé sur ses grands-parents en vivant pratiquement avec eux. Il va nous l’expliquer. J’ai choisi l’extrait à partir du moment où la grand-mère, après avoir fait un AVC, est emmenée à l’hôpital où le grand-père va la voir puis se retrouve seul après chez lui.

(Extrait de Papy-Mamie)

Question: Comment avez-vous amené votre grand-père à s’habituer à la caméra? Ça a dû vous prendre du temps.

Michaël Lheureux: Il n’a plus du tout sa tête, c’est vrai. De temps en temps, il la retrouvait. Là, on a vu un extrait où il y a un moment de grâce. On a l’impression que tout à coup il est extrêmement lucide, voire le plus lucide de toute la famille. Mais c’est une exception en fait.

Question: Mais, au début, comment il se sentait? Est-ce qu’il a demandé des explications quand vous lui avez dit ce que vous faisiez?

M. Lheureux: Non. J’avais fait un film cinq ans avant sur eux. Donc, le petit-fils qui vient faire des films c’était déjà quelque chose de connu. Ensuite, comme on disait tout à l’heure, filmer tout seul, on va dire dans une intimité, revêt un caractère domestique par le fait que je sois de la famille et que je n’aie pas emmené d’ingénieur du son. Je suis donc tout seul à faire le film mais je suis le petit-fils avec une caméra. Je décide alors de passer beaucoup de temps avec eux et de vivre avec eux. Et, de temps en temps, je filme. Mais je filme comme lorsque je suis avec eux. Je suis le petit-fils qui filme de la place que le petit-fils occupe, avec eux, dans la vie. C’est-à-dire, à proximité. Il n’y aurait pas eu de caméra, ce n’est pas que ça aurait été pareil, c’est juste que je serais resté un petit peu moins longtemps. Ma famille était très contente que je sois présent là, 24 heures sur 24, et en l’occurrence, je faisais un film mais c’est tout. C’est pas: «Ah! il fait un film, mais comment on va être et patati et patata». Ils savaient très bien que, grosso modo, je n’allais pas faire un film contre eux.

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Papy-Mamie

Le tournage s’est échelonné sur toute une année. Une première période de quinze jours, en repérage. On ne sait pas trop ce qu’on veut raconter, mais on y va en tout cas. On regarde si ça marche à l’image, s’il y a des choses qui passent ou pas. Puis, j’ai fait un autre tournage de quinze jours. À un moment donné, quand il s’est avéré que les auxiliaires de vie allaient partir en vacances et que mes oncles et tantes allaient les remplacer au pied levé, le vrai film a commencé là. Ça fait donc trois mois étalés sur un an. En fait, dans le film, on ne voit que des images des deux derniers mois. L’été. Parce que les premiers deux petits tournages sont devenus hors sujet. C’était le lien entre mes oncles et tantes et leurs parents, ce n’était pas le lien entre mes grands-parents avec les auxiliaires de vie ou mes grands-parents avec moi. Il n’y a pas la place dans un film pour raconter tout. Il faut donc choisir et choisir les dames de cœur.

S. Bage: Effectivement, et je crois qu’il faut choisir sa place aussi. Dans les scènes qu’on voit, on a quand même l’impression que vous choisissez de passer plus de temps avec votre grand-père que quiconque d’autre dans le jeu de cartes. Comment ce choix s’est imposé?

M. Lheureux: En fait, dans la vie, il y a des gens qui portent plus facilement leur aura, qui brillent plus, de qui on se sent très proche et avec qui on a envie d’être tout le temps. Donc moi, en l’occurrence, j’ai toujours envie d’être collé à mon grand-père. Et comme c’est lui qui verbalise, même si des fois c’est pas mal un délire, c’est lui qui va donner, à vrai dire, le ton de l’histoire. C’est lui quasiment qui la raconte. Donc c’est normal que je sois avec lui.

Jean-Pierre Duret: Moi qui n’ai pas vu le film, quand je vois une petite séquence comme celle-ci, je me dis que c’est vraiment quelque chose de merveilleux, de magnifique le documentaire. C’est une scène, encore une fois, comme très souvent dans les documentaires, où on part d’un individu et on arrive à l’universel. Avec tout ce que ça fait comme résurgence sur la mort, sur sa proximité, sur la vie. C’est formidable. Je suis très touché.

Velcrow Ripper: I was thinking about the time that I actually interviewed my grandmother and, after that time, our relationship really deepened. So I think, in some sense, going and making that film probably deepened your relationship to your whole family and in that way, beyond even making a film, I think it was probably really personnally enriching.

Papy-Mamie
Papy-Mamie

M. Lheureux: Exactement. Je ne l’ai pas bien dit tout à l’heure, mais le film est un prétexte pour vivre avec eux. C’est parce que je faisais le film que j’ai pu le faire. Sans film, c’était un peu plus difficile. Tu ne restes pas forcément comme ça chez les gens à ne rien faire. Donc, il faut être un petit peu occupé et voilà, moi je m’occupais en faisant le film. Sinon, il y a aussi un autre truc qui est très important quand on travaille un petit peu tout seul comme ça. Dans la réalité, il y a un récit préexistant et je crois que, tous les quatre ici, nous travaillons sur l’idée de ne pas se contenter du récit préexistant dans la vie et de construire la transformation en cinéma de ce qu’il se passe. Donc, ça passe par des choix, on va raconter plutôt tel aspect d’une chose et pas tel autre. Ce que je veux dire c’est qu’on ne se contente pas de suivre les gens, on travaille à la transformation de ce qui se passe devant nous pour raconter par le moyen des images et des sons. Par le moyen du cinéma. C’est peut-être un peu prétentieux dit comme ça, mais ça me paraît très important.

Je vais très rapidement vous raconter une petite anecdote. Plus loin dans le film, il y a une autre séquence où, la nuit, mon grand-père se lève et je le suis. Toutes les nuits, mon grand-père se levait et il déambulait dans sa maison. Donc, dans le récit de la vie, il y a mon grand-père qui se réveille toutes les nuits à quatre heures du matin et qui déambule. Mon problème c’est comment je vais raconter ça? La manière de le raconter c’est mon travail. Exemple: une nuit, je le suis et il a l’impression que ce n’est pas sa maison, donc on parle ensemble et il comprend tout à coup que c’est sa maison. Et voilà qu’on commence à faire une séquence complètement hallucinante de mon grand-père qui découvre pour la première fois sa maison. Donc moi je me dis c’est parfait, j’ai là une séquence qui permet de présenter l’espace, mon grand-père et tout ça. Ça ferait une très belle première séquence.

Une fois que j’ai fait cette séquence dont j’étais content, ma question a été, (un peu comme en mathématiques on fait des démonstrations): est-ce que cette condition-là est nécessaire et est-ce qu’elle est suffisante? En cinéma c’est pareil. On se dit, cette image que je suis en train de faire, est-ce qu’elle est nécessaire pour le film? La question suivante c’est: est-elle suffisante? Est-ce qu’elle me suffit? Est-ce que je ne peux pas aller plus loin avec cette séquence? Et en me réveillant plusieurs nuits avec lui, je me suis aperçu que je pouvais faire encore mieux. Donc la deuxième fois, je vais essayer d’aller au plus vite.

Cette fois, mon grand-père avait l’impression que chez-lui c’était son travail. Il était magasinier dans les trains et donc il a organisé sa maison comme il le faisait au travail avec les trains. Je savais grosso modo que j’allais avoir de la place dans le film que pour une seule séquence nocturne. Cette deuxième séquence est largement plus forte que la première. Donc la première, a priori, est mise de côté. Mais on continue à travailler avec la matière cinéma et à se dire, est-ce que c’est suffisant? Est-ce que je ne peux pas aller plus loin? Et puis, enfin là, je suis arrivé une autre fois à faire une séquence largement meilleure que les autres, qui dépassait le cadre de mon imagination.

S’il y a un truc qui est très excitant quand on fait du cinéma documentaire, c’est exactement ça. C’est-à-dire que moi je m’estime relativement médiocre et quand on commence à transcender cette médiocrité-là parce que, tout à coup, il y a des choses qui émergent dans le réel et qu’on arrive à le transformer pour en faire un film et faire décoller l’imaginaire de la personne qui regarderait ces images, là on est complètement ravi et content de son travail. Cette séquence a été une séquence de cache-cache entre mon grand-père, moi et ma tante qui était là. Et comme le film traitait essentiellement du lien entre mon oncle et ma tante et mes grands-parents, ça rentrait vachement plus fort dans le sujet. D’un point de vue image, aussi, c’était vraiment mieux.

Leonard Retel Helmrich: I don’t speak French so I couldn’t understand anything of the clip. I only could look at the visual language actually and that already prooved why this film on your own exist (everybody should do it actually), because, in visual sense, you can do these things like being in field of vision of the people. Normally, in the old cinéma vérité or direct cinema, or when you look at the documentaries of the 80s and the 70s or the 60s, you always see these profile shots of people because the crew doesn’t want to be in front of the people who they are filming so it won’t disturb their feelings. Now, when you are one of them like you are, as the grandson of this guy, you are just one of the persons in that space and then you can film so much more from the inside.

Papy-Mamie

S. Bage: Donc filmer seul permettrait en fait de prendre les gens de face.

M. Lheureux: Nous sommes plusieurs en ce moment à se poser des questions sur de nouvelles tentatives d’écriture et à se dire «moi je m’inspire de la fiction, du découpage fictionnel.» Je filme en face, comme tu dis, en effet parce que je suis le petit-fils, mais je filme aussi en face parce que j’ai besoin d’avoir cette rigueur que l’on retrouve dans la fiction et ce découpage. Un visage c’est un visage, ce n’est pas un profil. J’ai même besoin d’aller quasiment chercher, comme en fiction, des contre-champs, mais vraiment raccords au sens scolaire du terme, à savoir on ne dépasse pas les 180 et on joue de 30 degrés d’un côté et de 30 degrés de l’autre. C’est une petite gymnastique comme ça, on court un petit peu autour des gens pour réussir à faire son truc, mais ce manège permet de donner beaucoup plus fortement l’impression du rapport entre les deux personnes qui se parlent. Deux profils qui se parlent, bon…Deux personnes de face, un peu de trois-quarts qui se parlent, il se passe vraiment quelque chose.

The Shape of the Moon: l’art du single-shot cinema

Sébastien Bage: Avec The Shape of the Moon, nous allons enchaîner de façon assez habile puisqu’on va se retrouver à nouveau au sein d’une famille dont la grand-mère reçoit ses enfants et ses petits-enfants à l’occasion d’une fête du sucre si j’interprète bien.

The Shape of the Moon
The Shape of the Moon

Question: What camera you used? Do you find it easier to obtain these results with a big camera, medium sized camera or a small camera? The style of your camera work is very fluid, the way you move around…

Leonard Retel Helmrich: I usually use a number of cameras. Not at the same time. According to the situation, I look at it and then I think I need this one. And I always try to go into the situation, physically also. Actually, when I am filming, I am really filming by intuition and sometimes I don’t even remember what I filmed. You are really in a kind of transe, you are going into it and everything, my feeling towards that moment, I express it actually in my movements. In the movement of the camera. And then in the editing, I found out that it’s a great scene.

Concerning the size of the camera, the biggest one I have is the Sony 150. But mostly I use a 900 which is much smaller and I have a special rig actually where I put it on. It was not developped or good enough in this film but now I filmed another one. It’s better, even smoother. But I also use tai chi.

Question: I heard you used a little bit of music in this film but what is your relation to music generally speaking in your films?

L. Retel Helmrich: Actually, this is one of the few moments that there is music. Sometimes, I just add a little bit to make you understand how to interpret the scene. So that is how I use music. Sometimes, it is only some accords on a piano or something, and mostly with the musicians I ask them to do some tones because I know mostly to forehand what kind of feeling I need. I am not looking for the kind of music that fits with it but I try to make it.

S. Bage: En fait, c’est assez difficile de choisir un extrait parce que vous êtes quand même le maître des transitions. Vous passez d’une situation à l’autre en terminant sur un insecte puis en reprenant sur l’insecte suivant, sur l’argent et les paris et on se retrouve sur la scène même du jeu… Vous changez constamment d’échelle. C’est-à-dire que, dans l’extrait qu’on a vu, on va justement du regard microscopique sur les insectes à un regard beaucoup plus large, beaucoup plus macroscopique sur l’ensemble de la société et le tout, à l’image de la caméra elle-même, est amené de façon extrêmement fluide. Au moment où vous tournez, est-ce que vous avez déjà en tête la possibilité de monter la scène entre la grand-mère et l’usurière, avec le combat des geckos par exemple. Est-ce que ce sont des choses qui, au moment du tournage, sont déjà dans votre mire, votre horizon?

L. Retel Helmrich: Mostly, when I am filming, I am sometimes just waiting until something is happening and I try to feel the whole world spinning around, the moon and the sun and also what’s happening in small…Then, in Indonesia, there are always animals walking around on the walls, on the floor and everywhere. There is always something moving and happening and that’s during that moment, just waiting, I see these things. I look at it, so why don’t let the camera look at it? Sometimes, it doesn’t even have to be animals, it can also be situations like a well or a cave or whatever. Then you make movements because of these elements – that’s maybe a personal thing of myself – and

suddenly, in editing, I see there are some similarities. Then, I think I did that probably by my feeling and in editing, using that same kind of feeling, I find these connections and some things fit more then others. But at the moment of filming I don’t think of these transitions yet.

Michaël Lheureux: En fait, ce que tu fais, c’est comme de la musique.

L. Retel Helmrich: That is my approach also to film actually. I think film has more to do with music than with litterature for instance, because you are not telling facts. The way you are shooting things is more important than what you are shooting actually. Some people hate me because of that. But I always say «if I don’t know how to shoot the scene, then I don’t shoot it», even though it could be very important and interesting. But, mostly when it is important things, I have my feeling to watch it and I find my way of shooting it. Then you just go in it and you film it in a certain way and at the editing you find out how it is good. Sometimes, you can compare it also with jam session. In the jazz set, somebody plays an instrument and then you can hook up with it. I think camera movements especially are like music accords. They can have the same way of expressing things: it gives you immediatly that kind of feeling without referring to a situation or whatever, even though you are filming something. It is not the object that you are filming which gives you that feeling but the way the camera moves towards it.

S. Bage: Would you say your music is solo music? Do you play it as a solo instrumentalist?

L. Retel Helmrich: Well, no. I think the way my people are doing their things, like Bakti, the way he is making these jokes and always having these fights with his mother inspires me to do my thing.

Question: Je voulais savoir comment vous avez rencontré ces personnages? Qui sont-ils par rapport à vous? Et comment avez-vous réussi à rentrer dans leur maison au moment où, par exemple, ils tiennent des discussions autour de l’argent qui sont de la sphère du privé, pas nécessairement toujours très évidentes à filmer?

L. Retel Helmrich: The first time I went to the village where my mother came from, that was in the middle of Jaffa, I met these people. They were travelling back and forth to Jakarta and Jaffa. I liked this family, so I became friends with them and, through them, I could learn the language also and being part of the whole universe there. At first, I didn’t think of making a film about them because I wanted to make a film about the student demonstrations in Jakarta, but since other people were also doing that in the same field… Also, I found out that what was happening in this family was a kind of symbol of what was happening in whole Indonesia. So then I focused to them.

Question: Did you stay in their home?

L. Retel Helmrich: I filmed over one year and I rented a house quite near to their house so I could always be there at the moment that something would happen. So that’s why I was very close.

Jean-Pierre Duret: Je trouve que ce qui est formidable dans cette façon de tourner c’est le problème du rapport à l’espace, la perception de l’espace à travers ce regard qui n’arrête pas de bouger, en se rapprochant, en s’éloignant. J’ai trouvé ça formidable et très fort. C’est une des questions qu’on se pose souvent: comment faire quoi? Cette façon de faire, en tous cas, donne l’idée de la vie et de la situation d’une manière très intéressante. Tout à l’heure, tu parlais de transitions, c’est comme une transe tout ça, c’est comme ça que je l’ai ressenti. Il faut être très habité. On sent que c’est l’intuition, la petite lumière au fond de la tête qui fait qu’on ne se pose pas de question et qu’on y va. C’est comme rentrer dans un match, dans un combat avec la matière, avec l’espace. Et, finalement, le sens n’a pas beaucoup d’importance.

The Shape of the Moon
The Shape of the Moon

L. Retel Helmrich: Thank you. About this transe, that’s what I mean. It is really a kind of transe when I am filming and, of course, I use it in the editing. The funny thing is, mostly, when a scene takes place – it’s about one or two hours that there is something happening – I film all the two hours with the camera and I am exhausted afterwards. While filming, I don’t feel it like that. But the funniest thing is that the whole tape of one hour is actually one shot and it is interesting from the beginning to the end. So, it’s very difficult for editors to look at it because, sometimes, they really get addicted to the material, they want to use it all. In editing, we have to condense it into this three minutes because otherwise we cannot tell more. That way of filming is actually based on the theories of André Bazin, the great film critic who was in the fifties and who also inspired people like Truffaut and Godard to make their Nouvelle Vague films. I developped it and nowadays I also give workshops on it. I call it single-shot cinema and it is to try to get the whole thing in one shot and every second should be able to be used in editing.

M. Lheureux: En même temps , de rentrer en transe comme ça, te donne un autre rapport à l’autre. On sent que les personnages qu’on a vus sont proches de toi mais parfois tu pourrais donner l’impression de faire n’importe quoi, de faire des zigzags comme ça et de ne pas savoir où tu t’en vas. Est-ce que, des fois, tu te dis, «est-ce que je suis en train de risquer de tout mettre en l’air? Est-ce que je ne devrais pas me poser un peu ou arrêter de danser?»

L. Retel Helmrich: Well sometimes, it does happen. When the scene happens, I am always aware of certain things. About every twenty minutes, these people repeat themselves. I am not really in transe as I am not aware of anything, I am just one of them actually. The transe is another part of it. But I am aware that when he said this thing, I had it from this angle and in twenty minutes he will talk about it again and so I am able to have the other position or the reaction of the mother for instance.

Question: I was just interested in knowing your opinion about documentary filmmakers in Indonesia, if you met any and what do you think is the role of documentary films there, at a local scene.

L. Retel Helmrich: You have two kinds of documentary filmmakers. There are many NGOs who are making quite nice documentaries. But they are very political and they will never be shown on television and rarely shown abroad. But there are also the films which are shown on television. They put music behind and then everything is filmed from a tripod, from front position and they have a voice over that’s explaining what we are seeing. So it is very basic. I don’t like that form, I more like what the NGOs are doing. I actually started there and sometimes I teach them how to use small cameras and filming things.

Question: Do you think there is a future for the documentary realm in countries like Indonesia or India or, like other. It is interesting a culture watching its own culture and I feel like there is not much of that.

L. Retel Helmrich: Actually, there would be a future if there was a place, a market where they could sell it or put it on where people can show it and the rest of the world. Unfortunately, the most films we see about other countries are made by western countries and that’s a pity. If we could be able to see here these films from these people, from there, maybe we could also understand their perception to life and all the issues that nowadays are happening with all these cultures going for one place to the other.

Velcrow Ripper: That is one of the things that I think really benefits from the approach of getting at least one crew member from the culture that you are filming. When we were in Afghanistan, it was a country in which, for many years, all image taking and making was prohibited. So they were desperatly trying to rebuild their cinema and their documentary. When we were there, we actually met local documentary filmmakers, we had them work with us on the crew and we also took the time to look at their films, give them feedback and engage with them and talk about ressources they might be able to access to rebuild their community. I think that is something that documentary filmmakers really could be doing as they go to these places and seek these stories. I think it’s really important.

Le Rêve de Sao Paulo: le temps et la présence

Jean-Pierre Duret: Nous, on filme des gens qui sont extrêmement pauvres, qui n’ont rien. Il est évident que les gens qu’on filme ont un impérieux besoin de transmettre ce qu’ils sont et nous avons senti qu’il fallait leur laisser le plus de place possible, de la manière la plus simple qu’il soit pour qu’ils puissent exprimer véritablement ce qu’ils sont, puisque dans la société où ils vivent ils ne sont rien, ils sont assez invisibles aux yeux des autres. Finalement, si on passe du temps quelque part, cinq mois et demi sur ce film, c’est autant pour trouver son sujet, au fur et à mesure des rencontres – parce que ce sont plusieurs rencontres sur 3000 kilomètres – que pour nous-même prendre le temps de comprendre et de saisir l’intimité de la chose qu’on veut filmer, dont on veut rendre compte. C’est le temps nécessaire pour que nous nous transformions aussi avec les choses qu’on rencontre et qu’on aille de plus en plus au cœur de ces choses-là et qu’elles ne restent pas extérieures. Le temps, dans ce sens, compte énormément.

Andréa Santana et Jean-Pierre Duret, réalisateurs du Rêve de Sao Paulo
Andréa Santana et Jean-Pierre Duret, réalisateurs du Rêve de Sao Paulo

En tournage, il y a des choses qui prennent beaucoup de temps à venir et d’autres qui viennent très vite. C’est le cas de cette scène. Je ne comprends pas très bien le portugais, je ne comprends pas complètement ce que je fais, ni ce qu’il se dit et finalement, je trouve que c’est une chance. Lorsqu’on filme seul et qu’on est au cadre, qu’on voit ce qu’on filme, on est dans son film et le film se fabrique avec son regard au fur et à mesure. C’est une pensée en continu, avec le regard et avec le son, avec le off finalement parce qu’on pourrait se dire qu’on est prisonnier de ce que l’on filme, mais il y a les oreilles qui sont très importantes et qui vous donnent constamment des renseignements sur ce qui se passe autour. Finalement, ne pas comprendre complètement le sens, l’intelligibilité, la compréhension de ce qui s’échange est assez importante parce que la caméra ne se fixe pas sur une efficacité, mais elle s’intéresse plus à ce que vous ressentez intimement dans cette relation qu’il y a entre vous et eux au moment où vous les filmez.

Sébastien Bage: Alors, vous dites que c’est une chance pour vous de ne pas comprendre. Vous avez aussi la chance d’avoir quelqu’un à vos côtés qui comprend très bien. Est-ce que vous pouvez nous expliquer un peu comment fonctionne cette relation au moment du tournage?

J.-P. Duret: C’est simple parce que le soir on revoit tout et on se parle au fur et à mesure des choses. Mais disons qu’une scène comme celle-ci, honnêtement, je n’ai pas besoin de savoir. Je sais qu’il s’est passé quelque chose qui est intéressant, à partir duquel on peut se fonder pour avancer un peu plus loin et chercher d’autres choses.

Michaël Lheureux: Jean-Pierre, tu as quand même une vague idée de ce dont ils parlent?

J.-P. Duret: Oui, mais très très vague. Bien sûr, il y a quelques mots qui reviennent, mais je n’ai pas complètement compris à ce moment-là l’histoire des enfants. C’est après, en traduisant, que j’ai compris ce qu’elle disait sur ses enfants. Mais disons que j’avais senti que les choses dites étaient très importantes. Et puis finalement on rentre sous cette tente et les rencontres avec les décors, le lieu, l’espace se sont passées très vite. Cette tente dans laquelle tout le monde se trouve, cinq, six personnes, les saints, la sainte qui est à gauche, l’autre saint qui est à droite. Toutes ces choses-là aspirent et pompent l’image. Naturellement, c’est quelque chose qui se fait tout seul et à partir duquel vous êtes chargé de quelque chose.

Question: Combien de temps vous passez avec les gens avant de les filmer, pour les connaître et être confortable avec eux ou pour qu’eux soient confortables avec vous?

J.-P. Duret: En fait, j’arrive avec la caméra et je ne prends pas trop le temps de discuter ou de mettre en condition. Ça dépend. Je suis tout de suite là et je commence à filmer. Souvent même, je filme sans même dire qui je suis et qu’est-ce que je fais. Après, au bout de cinq, dix minutes, un quart d’heure, ça dépend de la réaction des gens, on s’arrête et on dit bonjour. Je veux dire qu’on est là pour travailler. Il faut que ce soit clair. Je ne suis pas là pour faire le touriste mais pour faire un film. Très vite, ils le sentent, ils le savent et ils ont envie d’utiliser cette raison pour laquelle vous êtes là aussi. Donc, non, il n’y a pas besoin de beaucoup d’explications. Les choses se passent beaucoup par la présence. Le simple fait déjà de venir dans des lieux où ces gens-là ne voient jamais des gens comme nous fait qu’il y a déjà quelque chose d’important.

M. Lheureux: Jean-Pierre, quand tu as présenté ton film lors de la projection, tu as dit un truc très important, du genre «moi ça se passe bien avec les gens parce que très vite je mets les cartes sur table, c’est-à-dire je suis transparent par rapport à mes intentions.» Cette rencontre avec l’autre, sans forcément la verbaliser, c’est quelque chose où, en gros, tu tournes à cœur ouvert. C’est-à-dire qu’il y a un truc un peu magnétique. Ce n’est pas parce que tu passes beaucoup de temps avec des gens que ça garantit forcément que tu feras des belles choses. Pas du tout. C’est la rencontre et comment elle se fait. Il y a des contre-exemples incroyables dans le cinéma où des gens ont fait un film en une soirée et on aurait cru que ça faisait dix ans qu’ils se connaissaient. Donc, c’est plus dans la manière presque magnétique ou animale où l’on est avec les gens, où l’on se présente, où l’on s’ouvre que l’on arrive à réceptionner les uns les autres. Pas en attendant comme un piquet qu’il y ait du temps.

J.-P. Duret: C’est un travail constant, on ne peut pas être passif. À partir du moment où vous êtes là, vous engagez quelque chose de toute manière. Les gens ne sont jamais innocents de votre présence. Vous êtes là et ils le savent et ils savent pourquoi vous êtes là. Donc, c’est en fonction de cette présence aussi que des choses arrivent ou non, que des choses se déclenchent. Enfin, il n’y a pas de règles. Chacun amène avec lui les raisons pour lesquelles il fait un film. Les raisons ne peuvent pas trop s’expliquer. Je dirais que le repérage c’est notre propre vie. Moi, j’ai 52 ans et j’ai une histoire qui m’a amené à faire ça.

Je crois qu’aujourd’hui on a une responsabilité par rapport au réel, à ce qu’on dit le réel, à ce qui est le réel. On a une responsabilité qui est de lutter absolument contre toutes ces images dévergondées, honteuses, qui nous agressent, qui nous assaillent chaque jour de plus en plus. Ces kilomètres, ces milliards d’images qui ne veulent rien dire ou plutôt qui veulent dire énormément de choses, qui ont une grande fonction de propagande. Quand on filme, quand on est documentariste, on ne peut pas ne pas se poser cette question-là, de la matière et de la relation à la matière et de qu’est-ce qu’on cherche à transmettre. Et surtout, quand on va filmer des gens très, très pauvres, on a d’autant plus cette responsabilité vis-à-vis d’eux-mêmes. Pauvres dont on sait très bien qu’aujourd’hui ils ne sont plus que des êtres absents de nos images. Ou alors, quand ils ne sont pas absents, c’est pour apparaître dans des reportages à la télévision qui, très souvent, en font simplement des vecteurs, des démonstrations de quelque chose, mais jamais pour eux- mêmes. C’est ce qui guide notre démarche.

Question: Comment on fait pour quitter ces gens-là après avoir tourné? Est-ce qu’on s’en va l’esprit léger ou est-ce qu’on reste attaché quand même à ces gens-là? Est-ce qu’on a le goût de retourner toujours les revoir par après?

J.-P. Duret: De toute façon, forcément, on est obligé de les quitter. C’est difficile mais on n’est pas là en mission humanitaire. On est là pour faire quelque chose d’aussi largement important qu’une mission humanitaire. C’est de donner voix, donner présence à leur absence au monde. Et ça, non pas dans une intention militante, non pas dans une intention de démontrer des choses mais dans une intention de s’approcher au plus près de leur totalité d’êtres humains. C’est à travers votre médium à vous, à travers votre façon de les accueillir dans les images, que les spectateurs ensuite vont pouvoir les recevoir pour ce qu’ils sont dans cette totalité d’êtres humains. C’est ça qui est important, donc pour nous, pour notre travail bien sûr. Après, ça pose des problèmes que chacun résout à sa façon, soit on donne de l’argent, soit autre chose.

Nous, on est revenu, on a refait tout le trajet et on a montré le film à chacun. On a refait un film, à partir des images qu’on avait filmées, pour chacune des communautés ou personnes qu’on a filmées en-dehors de celui-là qui est le film principal. Ça me semble très important de redonner cette chose aux gens. Ce sont nos premiers spectateurs. Ce sont les premiers concernés et nous avons fait un travail ensemble et sans eux il n’y aurait rien. Donc c’est la première obligation. Et quand on leur a montré le film, bien entendu il y a une vraie force, une intelligence qui s’expriment. Il ne faut pas oublier que ces gens-là sont extrêmement lucides, intelligents, combatifs et généreux. Ils ont la force principale, dans des conditions de vie et d’existence très, très difficiles, de tenter de rester ce qu’ils sont profondément, de garder vraiment vivante la parcelle que chaque être humain possède en lui. La parcelle de vie et de force, et la raison pour laquelle il est au monde.

Question: Il y a une telle impression de fluidité dans la scène qu’on a vue. C’est merveilleux. On voit l’enfant qui parle à lui-même et qui s’adresse à des gens qu’il ne voit pas. Comme vous ne parlez pas parfaitement le portugais, est-ce que c’est Andrea qui suggère les questions?

J.-P. Duret: Il y a très peu de questions. C’est beaucoup le temps et la présence. Je lui ai posé une question au départ. Je ne me rappelle plus très bien laquelle puis après ça suit. Dans la tente, j’ai dû poser une question que j’aime bien poser en général aux couples. C’est comment ils se sont rencontrés puis à partir de là il y a une mémoire qui se déroule. Ce que je voulais dire tout à l’heure concernant l’histoire qu’on peut avoir, c’est ce rapport aux choses souvent de l’enfance qu’on essaye de retrouver. Moi je filme aussi à travers ces gens ce que j’ai connu avec mes parents, des paysans, mes frères et sœurs. La question de la place de ces personnes-là, exclues de la société, comment ils peuvent quand même s’accrocher à la vie, comment ils bougent aussi vite quand même pour essayer de rester vivants. Donc, c’est des choses qui sont toujours en rapport à soi-même. On n’est pas en situation de venir observer ou démontrer quelque chose. Je crois que c’est vraiment une rencontre. Et par rapport à filmer seul, bien entendu, je suis d’accord avec ce qui a été dit. Comme tout est filtré à travers sa propre perception des choses, l’expliquer à quelqu’un d’autre me semble complètement impossible.

Question: Est-ce que vous faites le montage vous-même?

J.-P. Duret: Non, on travaille avec une monteuse. Je serais incapable de monter moi- même. Comme en fiction, il y a un regard extérieur qui arrive à point nommé pour vous permettre de vous détacher de ce que vous avez filmé, éventuellement même vous faire découvrir d’autres choses qui sont à l’œuvre dans les images que vous n’avez pas toujours eu l’occasion de voir au moment où vous filmiez. Et puis après, il y a un gros travail de son. Un documentaire, à chaque fois, il faut le tirer, l’amarrer de plus en plus vers le cinéma. Chaque étape soit fragilise le film, ou alors le contraire. Je crois qu’il faut s’accrocher à chacune d’entre elles pour que le film grandisse, grandisse, grandisse et franchisse à chaque fois une étape supplémentaire au service de la matière que vous avez filmée. Aussi bien par le son, la traduction, le sous-titrage, l’étalonnage. Tout est important, tout compte. Chaque chose est une marche supplémentaire.

Leonard Retel Helmrich: What I really like also about this film is that you can really feel empathy as an audience. Feeling empathy with the people is very hard when you work with a whole crew. Many times, when you see a film which was filmed in these areas with a whole crew, they are filmed like victims and you feel sorry for them. But here you are really on the same level with them and feel as one of them.

M. Lheureux: Un des petits secrets aussi pour réussir comme tu dis l’empathie et la transmettre un petit peu à un public, c’est vraiment l’idée de filmer les gens dans leur temps. Dans leur espace oui, mais avec leur temps. C’est parce qu’il y avait des silences, parce qu’on sentait qu’ils réfléchissaient, qu’on avait accès à la manière dont ils étaient habités par tous ces problèmes dont ils parlent. C’est un truc qui est très important et qui disparaît beaucoup au profit de l’efficacité. Quelqu’un dit une phrase qui dure dix secondes. Dans le film, on va le monter juste, clac, dix secondes. Alors que si on montait dix secondes avant, le silence où il avait les yeux ou la tête ailleurs, puis, dans la foulée, la naissance de cette parole-là, la parole a largement beaucoup plus de force et on est plus largement avec les gens.

Scared Sacred: témoigner sans se laisser manipuler

Scared Sacred
Scared Sacred

Velcrow Ripper: Sometimes, people ask me that question about what that hotel keeper says to me in the film: «you know, you are putting these women at risk and you are putting yourself at risk, and what are you doing?». Just to clarify, the fact that matters is that Rawa is an underground group working, during that time, in the midst of the Taliban repressive regime – in fact they are still in the midst of a repressive regime in Afghanistan, under American occupation with also the Talibans still existing and also the Northern Alliance who’s a strong fundamentalist force. So Rawa is still underground but their work, by its very nature, is based on taking risks. So those signs that you saw in the demonstration were in English specifically for me. I was the only camera there. So they really wanted me there, they were prepared to take the risk and they wanted me to take even greater risks. They wanted to dress me in a burka and smuggle me into the stadium in Kaboul were they executed people every Friday. I politely declined because I’m willing to go only so far and in fact they managed to get inside and did film the execution which really broke the story of how repressive the regime was.

I come from the optical printing era so I am really used to the idea when you rephotograph film. I often always change, control the speed of shots and images and I do that quite a bit in all my work. I also come from an experimental background, but in terms of when I am shooting, I really storyboard in my head and, you know, I really know after I do an interview – I have a good sense after listening to it – what I will need to illustrate the interview. So when I am in the field, I really am composing scenes in my head and I am going out and capturing images to represent those scenes because I do think imagestically quite a bit and sounds as well. So, in fact, many of the scenes in Scared Sacred are edited exactly the way I had them edited in my head while I was shooting.

Question: I didn’t see the movie, but what I just saw there let me think that you just let yourself be impressed by what’s going on around you. Do you somehow feel manipulated sometimes by the people who sees you as a white occidental guy with a camera. Because you said that they would have made you take some more risks. Are you conscient of that? Did you play with that thing?

V. Ripper: That’s a good question, do I feel manipulated? Well, I feel strong solidarity with all the groups that I worked with. I am a point of view documentary filmmaker so I really tend to work with groups that I can also consider myself immediate activist. So my work is really about drawing attention to stories that I think need to be heard. At that time the plight of women in Afghanistan, and Afghanistan in general, was not heard at all. So I felt aligned with them. I don’t feel manipulated. It’s up to me to decide how far I am willing to go in terms of risking my life. As they said, they are very comfortable with doing that. I wouldn’t say manipulated at all. I really feel that we have the same objectives. So, it’s a question of collaboration.

Question: Did you need a permit sometimes in Afghanistan like when you were in a mosque? Are there regulations of this sort in Pakistan too?

V. Ripper: It all varies right? Depends on place to place, community to community. So there is no specific overall rule. It really depends of the community where you can and cannot film. I am somebody who doesn’t ever film when I am not wanted. I am very respectful and I am very quick to put my camera away. Especially knowing just how little the five hundred hours that I shoot ends up in the film. I think we don’t need to be so grasping for material as, you know, we sometimes are. I priorities the human beings around me over my need to make my film. And I always keep in mind that my film is secondary to their lives. I like them to be fully comfortable and I always say to people in these communities «tell me whenever you don’t want me to shoot and you can tell me afterwards if you don’t want me to use things.» Because, you know, I shoot in blockades and various situations where people are putting themselves at risk and sometimes they could be incriminated by things I film and with Rawa, for example, I don’t want someone to get killed by the Talibans for being in my film. So I was very careful to actually show the scene to Rawa and they told me what I needed to do, for security reasons. Zoelya had to be in silhouette and things like that. So I am very, very careful.

Question: I was wondering, when you don’t know the language and you introduce someone with you, like a translator from the place, does it affect your work? Because it’s something to say to a total stranger some personal things, it’s another thing to tell your life to someone with someone else standing beside who is from the same village.

V. Ripper: It’s interesting because, in the case of Scared Sacred, these are all stories of survivors and one of the things that I soon learned was that for the survivors, as important as it was for me to hear their stories, it was very important for them to tell their stories. I think, in Hiroshima for example, after the blast, for ten years they were prevented from ever telling their stories. There was a ban assigned and the hibakushis, the survivors, were treated like lepers. So that prevented healing because they had to internalise it, they weren’t able to express it. So repeatedly, I found, again and again, that people really wanted to be heard. And, in fact, the worst that could happened would be for them to be forgotten and for the immensity of what they had experienced to be undermined in some way by the silencing. So, there was really very much a give and take sense that I had. They really wanted to talk to me.

In terms of translators, you know, I guess I had the good luck of finding amazing translators, people that had the same level of rapport that I had. And again, in general, the whole community knew why I was there and they wanted me to be there. I guess I have been lucky. Except for a film I once made about bearhunters and activists who chase them around and try to scare the bears away, I am in a position where I’m aligned with the people I am filming. And a couple of other times where I had interviewed death squad leaders and things like that. I find that very difficult. Many documentary filmmakers get their camera and they’re like Michael Moore, they blast in and they demand people to tell them things. I am not that kind of guy. I know there are people who can work like that, but I don’t. I like to be on side.

Question: I didn’t see much of your movies so I don’t know if you use this technique often, but in this extract, in this piece that you showed us, you were very present as a narrator, as a filmmaker as opposed to the other three panelists today. So I just wondered if you could talk about the advantages and disadvantages of putting the emphasis of the film on the filmmaker rather that on the subject.

V. Ripper: I had never used a narration before in all my thirty films, so this is the first time. I think one of the reasons I did that is because this is a film which is set in nine ground zeros arround the world. So, in some sense, each scene is almost like a haiku, it’s fifteen minutes. One of the ideas of the film was to show the common threats between all these places, so it was a different kind of film that I had made before where it was really going in on the micro level and focusing on, let’s say one family or one situation. It was a broad scope of a film, so the personal narration is what binds it together and, I think, kind of makes it possible in some way for people to be able to hold it all together in one film and to follow me on my journey.

Classe de maitre : Gustav Deutsch


Was ist film?

Habib : Je sais que vous avez étudié l’architecture et touché à plusieurs disciplines. D’où vous vient cette fascination pour les archives cinématographiques et l’image en mouvement ?

Deutsch : Ma fascination pour les images en mouvement se distingue de ma fascination pour les archives. J’ai commencé à travailler sur le found footage seulement dans les années 1990. Avant cette période, je tournais en super-8 et je montais en vidéo. En fait, au terme de mes études, je n’avais aucune envie d’entrer dans un bureau d’architecte. J’ai donc déposé ma candidature à l’Académie du film et de la télévision à Munich. C’était en 1979. Mais ils m’ont refusé. Cette année-là, je crois qu’ils ne prenaient que des femmes, ou peut-être qu’ils souhaitaient seulement des jeunes, qui sait ? Tout compte fait, ce fut pour moi l’occasion d’initier une nouvelle relation avec le film ou disons plutôt avec la vidéo, car au même moment, en 1979, une coopérative vidéo était fondée à Vienne. J’en devins aussitôt membre. Ainsi, de 1979 à 1983, j’ai principalement travaillé en vidéo.

Habib : Plutôt qu’en pellicule

Deutsch : Plutôt qu’en pellicule, oui. On s’attendrait généralement au cheminement inverse, commencer avec la pellicule pour aller vers la vidéo. Pour moi, ce fut le contraire. À cette époque, la vidéo représentait un véritable instrument politique. Le défi consistait alors à faire coïncider des préoccupations sociopolitiques et des préoccupations artistiques. En Europe, plusieurs regroupements semblables se développaient simultanément. Il y eut, par exemple, la coopérative vidéo de Zürich, qui réalisa le film Züri brännt. C’était l’un des premiers exemples de vidéos qui combinait des approches politiques, esthétiques et artistiques. Et nous avons essayé de faire de même.

Pendant les deux premières années, j’ai travaillé sur la vie culturelle et sociale des milieux ruraux bordant la frontière tchécoslovaque, à cent kilomètres au nord de Vienne. Nous y avons filmé toutes les activités régionales durant une année entière : les rituels, les fêtes, les actions politiques Nous nous sommes insérés dans la vie des gens comme l’aurait fait une télévision communautaire, en allant jusqu’à prêter nos caméras aux paysans. Nous leur permettions de filmer leur vie. Mais cette approche, à mon avis, n’a pas été très concluante. Pourtant, les images tournées au cours de ces deux années ont permis de réaliser cinq films en vidéo. Les cassettes rassemblaient des contenus très variés. L’une d’entre elles était remplie d’entrevues de politiciens locaux, régionaux, et des représentants de ces régions à Vienne. Une autre était entièrement consacrée au concept de « culture ». Nous demandions aux gens dans la rue : « qu’est-ce que vous comprenez par le mot culture ? ». C’était impressionnant. Certaines personnes nous répondaient en parlant des fruits qu’ils cultivaient.

Cowan : C’est la première définition du mot « culture ».
Deutsch : Les films étaient très différents. Notre but était de capturer l’atmosphère

de ces différents contextes de vie, l’atmosphère d’une célébration religieuse ou celle d’une action politique, puis d’en faire le montage, non pas dans un style documentaire, mais d’une manière très associative. Le film sur l’idée de « culture » remporta le plus de succès. Les gens de la région le louent encore aujourd’hui pour le projeter entre eux. Il semble qu’il ait bien capturé bien l’atmosphère de la région.

Habib : Vous les impliquiez dans le processus du film ?

Deutsch : Oui, certains d’entres eux. Je connaissais des gens dans cette région. J’avais travaillé avec eux durant le film sur les vendanges. Nous avons ensuite gardé contact. Quand ils viennent à Vienne, on se rencontre, et quand je vais dans cette région, je passe les voir. Aujourd’hui, les enfants ont grandi et parfois nous allons prendre un verre ensemble. La convivialité de nos relations avec ces gens était due à un certain arrière-plan social Nous n’étions pas des journalistes. Nous voulions entrer en contact avec eux et tisser des liens. C’est à partir de ces liens que nous voulions créer nos images.

Cowan : C’est très intéressant de vous entendre, à la lumière de ce que l’on a pu voir ici à Montréal, avec la série FILM IST notamment. J’ai envie de poursuivre en parlant de votre bagage multimédia, les différentes formes d’art que vous avez expérimentées et comment cela se combine dans vos films. Mais j’aimerais auparavant m’attarder encore un peu sur ce sujet. Ce que vous décrivez maintenant ressemble à une tradition des films ethnographiques et politiques : les ciné-trains soviétiques.

Deutsch : Oui, c’était plutôt le point de départ. Votre question initiale était « comment tout a commencé pour vous ? ». Cela a commencé comme ça. Je n’ai pas débuté par une approche analytique du film mais bien par une approche politique du médium. Et ensuite, seulement à la fin des années 1980, j’ai commencé à travailler sur les home movies ou films de famille. Le champ du home movies me semblait alors très négligé et personne, particulièrement à l’époque, ne s’intéressait à ces films. Aucune archive ne les conservait ou ne les restaurait. Aujourd’hui, c’est complètement différent.

Habib : On assiste aujourd’hui en effet à un véritable « boom » des films de famille.

Deutsch : Mais quand j’ai commencé, c’était il y a vingt-cinq ans. J’ai commencé par travailler avec des home movies tournés sur les côtes de la Mer Adriatique par des habitants de Vienne pendant leurs vacances d’été. Le film avait pour titre « Adria », comme la mer. Le film avait une approche structurelle. Je ne souhaitais pas m’attarder à l’histoire de ces familles elles-mêmes. Ces gens, à l’époque, n’étaient pas encore influencés par la télévision, et ils n’avaient qu’une mince expérience photographique — ils prenaient des clichés de la vie familiale, mais n’avaient pas d’expérience de la caméra Mon objectif était donc d’observer comment filmaient ces gens. J’ai commencé par catégoriser les différents mouvements de caméra présents dans les films. Je me suis d’abord intéressé uniquement aux plans fixes d’objets immobiles. C’était la plupart du temps des enseignes ou des noms de ville, comme « Hôtel tricolore », « Carnaval de Venise », etc. Ensuite, je suis passé aux plans fixes d’objets en mouvement. La plupart étaient des plans de vagues, c’était la principale fascination de ces gens devant la mer. Peut-être que certains la

regardaient pour la première fois. Puis, j’ai repéré les panoramas de gauche à droite et de droite à gauche, et de bas en haut et inversement. Cela m’a conduit aux mouvements panoramiques qui suivaient un objet ou une chose, tel un chien, un avion ou un oiseau, un peu comme le regard d’un chasseur.

Le côté artisanal des prises de vue me plaisait. Si on combine tous ces plans les uns aux autres, on obtient des films très variés et des points de vue très différents du même endroit. On en apprend énormément sur les gens derrière la caméra. Certains d’entre eux ne faisaient que des panoramiques. D’autres, peut-être étaient-ils plus agressifs, tiraient droit devant comme des chasseurs. Pour moi, tout ça était absolument fascinant. On aurait dit une nouvelle version des films Lumière. Car les premiers films étaient relativement semblables. Plan fixe, pour fixer ce qui se passait ; et des panoramas. C’était donc une nouvelle version des vues Lumière. Les premières générations de home movies rejouaient l’histoire du cinéma.

Habib: Pour vous, ce passage du documentaire ethnographique sur la vie quotidienne et ses aspects politiques à une approche plus analytique et structurelle, était-ce le prolongement de votre intérêt pour la vie quotidienne, ou était-ce plutôt le prolongement d’une autre tradition, par exemple la tradition structurelle, d’ailleurs très présente à Vienne ? Je pense à des artistes comme Kurt Kren

Deutsch : C’était plutôt l’inverse. La continuation de mon intérêt pour le bagage social des gens et pour leur vie privée. Un intérêt aussi pour la période qui s’étend d’environ 1956 à 1968. C’était une époque de grands changements. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, les gens pouvaient se permettre de partir en vacances à l’étranger. C’était la première fois qu’ils possédaient une voiture leur permettant d’emmener toute la famille en Italie. C’était aussi le début des « temps libres », le début des loisirs. Avant cette période, les gens faisaient ce que l’on appelle en Autriche le « Sommerfrische », c’est-à-dire aller à la campagne pendant l’été pour échapper à la chaleur de la ville. Mais les choses avaient désormais changé. Aller en Italie représentait une chose complètement nouvelle. Je m’intéressais à ces changements de mode de vie. Les gens, en devenant plus riches, pouvaient maintenant s’acheter des caméras et de l’équipement. Avant cette époque, peu de gens avaient eu la chance de manipuler une caméra et de filmer.

C’est à ce moment que m’est apparue la question de la structure. En partie, parce que je désirais non pas simplement entrer dans la vie familiale des gens, mais bien trouver ce que ces familles avaient en commun. C’est pourquoi j’ai fait le choix de travailler seulement à partir de home movies tournés au même endroit. Rimini, Jesolo, Bibione, tous les arrière-plans étaient les mêmes.

Cowan : Beaucoup de productions cinématographiques utilisent aujourd’hui les home movies. L’une de leurs caractéristiques est souvent de focaliser davantage sur la personne derrière la caméra que sur l’objet filmé. L’autre élément fréquent consiste à prendre un objet destiné à une audience privée et à le rendre public. J’aimerai bien entendre votre opinion à ce propos, car il me semble y voir une relation avec certaines des séquences de la série Film IST. Certaines, pourtant extraites de films scientifiques, possèdent un caractère documentaire troublant. Par exemple, la démonstration de la table d’opération Comment concevez-vous le fait

de rendre ce matériel public?

Deutsch : Pour un réalisateur, travailler avec les found footage, et particulièrement les home movies, implique une certaine responsabilité. Certains films m’ont été donnés par les familles Pour mettre la main sur ce type de films, j’ai fait trois choses. La première a été de mettre une annonce dans un journal local distribué dans tous les ménages viennois. L’annonce disait que j’étais réalisateur et que je travaillais sur des home movies. Je demandais aux gens possédant ce genre de film, tournés pendant cette période à la Mer Adriatique, de me contacter. La seconde chose a été de faire la même demande à mes amis. Plusieurs m’ont donné leurs films privés. Et enfin, je suis allé au marché aux puces et j’ai acheté des films anonymes, des films dont j’ignorais la provenance. Par contre, pour tous les autres films, je connaissais soit les auteurs soit leurs enfants. C’est pourquoi, dès le début, il était important pour moi de produire une œuvre qui puisse convenir à ces gens, qui puisse respecter les personnes apparaissant à l’écran. Je ne cherchais surtout pas à rire des gens ou à souligner la maladresse des filmeurs. D’ailleurs, durant la première projection, tous les propriétaires des films étaient présents. Les scènes et les plans qui composaient le film étaient tous très drôles, mais personne n’était directement ridiculisé. Les gens riaient plutôt des situations dans lesquelles chacun s’était plus ou moins reconnu. J’ai moi-même vécu des scènes semblables avec ma famille, même si nous n’avions pas de caméra. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle j’ai choisi cet endroit, parce que j’y avais été six fois durant l’été et que je savais exactement ce qui s’y passait. Par conséquent, tout le monde se reconnaissait dans ces scènes : les rituels, les jeux, les styles de l’époque. Tout le monde s’y retrouvait.

Cowan: Vous disiez précédemment que ces homes movies rejouaient d’une certaine façon l’histoire du cinéma, de manière consciente ou inconsciente, notamment parce que ces pratiques privées renvoyaient à des significations plus vastes. Il semble également, dans une perspective selon vous plus sociale, qu’une partie de la joie ressentie dans ces films réside dans la découverte de règles non écrites du tournage, des règles que nous suivons tous.

Deutsch : L’élément important à mes yeux si l’on prend le cas de Peter Forgács, par exemple, ce dernier fait tout à fait autre chose. Il fait des portraits de famille, et ensuite, avec le portrait d’une seule famille, il raconte l’histoire d’une époque. De mon côté, ce n’était ni le cas d’une seule personne ni celui d’une seule famille qui m’intéressait. Je cherchais plutôt à présenter une sorte d’idéal, le type idéal de la famille viennoise en vacances dans les années 1960. À quoi ressemblaient ces gens, qu’est-ce qu’ils faisaient ? Tel était mon but, et ceci sans mettre de l’avant un personnage précis.

Habib : J’aimerais que nous fassions tranquillement une transition vers FILM IST. Vous ne faites ni des films sentimentaux, un genre souvent utilisé par la télévision, notamment lorsqu’elle a recours aux home movies (un regard sur les jours passés, des films où l’on ralentit l’image pour la rendre encore plus mélancolique et poignante), ni des films narratifs rattachés à des sujets privés et témoignant dans une histoire plus large, comme le font Peter Forgács et d’autres réalisateurs. Vous auriez également pu adopter une autre approche. Par exemple, regardez tous les bébés, tous les couchés de soleil, tous les gâteaux d’anniversaire, etc. Ce serait une

approche par motif. Au contraire, à mon sens, vous avez décidé très tôt — et cela me fascine réellement — d’adopter une méthode encore plus radicale. Vous utilisez une approche strictement structurelle, comme Michael Snow ou Kurt Kren. Vous opérez à partir des éléments de base d’un film : le zoom, le panoramique, etc., pour ensuite décomposez ces films à partir de ces éléments.

Deutsch : Un aspect amusant, à ce titre, si vous reprenez tous les mouvements de bas en haut, vous obtenez un film d’architecture. Ce sont en effet toutes des images de campaniles.

Habib : Vous trouvez donc le motif après-coup.

Deutsch : Oui, vous trouvez le motif à travers un autre type de catégorisation. Si vous montez par exemple une suite de plans d’objets en mouvement devant la caméra, vous obtenez une narration. Vous avez un feu, puis un feu d’artifice, un drapeau, une fontaine. Placés l’un après l’autre, ces éléments forment une histoire. Dans mon travail, toutefois, le film n’est jamais monté de telle manière qu’après le feu apparaisse la fontaine. Tous les éléments sont assemblés de façon plus structurelle. Je commence toujours par la première famille, ensuite la seconde, et ainsi de suite. La pellicule tournée par la première famille vient en premier dans le film. Si, par exemple, la première famille avait filmé un feu, celui-ci viendrait en premier. À l’époque, les gens me demandaient pourquoi mon montage était si narratif ? Qu’est-ce que je cherchais à leur dire dans ce film ? Mais je ne voulais rien dire du tout. C’était le résultat d’un simple principe structurel.

Habib : En effet, la structure vient en premier. Néanmoins, que vous le sachiez ou non, que vous le vouliez ou non, quelque chose dans vos films renvoie à un registre poétique. Comment percevez-vous cet aspect ? Il s’agit d’une grande question qui nous fait parcourir ces objets, à travers Adria, vers la série FILM IST. et les autres travaux que vous avez réalisés. Comment envisagez-vous, d’une part, votre approche plus structurelle, et d’autre part, les éléments de votre travail ayant trait à la métaphore, à la poésie, à l’association, à l’analogie ?

Deutsch: Tout découle selon moi de la combinaison, à la fois fascinante et périlleuse, de deux principes : l’un mathématique et l’autre poétique. Par exemple, quand je travaillais sur les séquences scientifiques de FILM IST. 1-6, tout mon matériel suivait des principes logiques ou mathématiques. Pourtant, même si ces films furent assemblés selon des principes mathématiques, ils étaient forcément l’objet d’une recherche poétique. La qualité de ces films découle à mon avis de la tension entre la force de la structure et la présence d’éléments poétiques.

Cowan : Quand nous enseignons le « found footage », nous référons fréquemment à deux temps de l’image. L’image d’abord comprise dans son contexte historique — lequel transparaît d’ailleurs dans vos films. Puis, cette image porte une signification nouvelle, celle que lui confère son nouveau contexte. Je pense, à titre d’exemple, au premier chapitre de FILM IST., où apparaissent dans un premier temps des images chronophotographiques d’un lanceur de disque. Viennent alors des images d’oiseaux d’une grande beauté, entre autres, le vol d’un paon. Le spectateur se rappelle alors que ces images sont issues d’une étude scientifique.

Deutsch : Dans le cas de la série FILM IST., le montage a été fait de manière très catégorique. Rien n’a été laissé au hasard. J’avais cinq films d’oiseaux ; j’ai donc pris le premier, puis le deuxième, etc. Le montage suit le principe des travaux d’Aby Warburg : associer des images soit par la forme, soit par le contenu, les mettre ensemble afin de produire un sens nouveau. J’ai fidèlement suivi ces principes pour le montage des premiers chapitres de FILM IST. Les archives provenaient entre autres des travaux chrono-photographiques de Marey. Par ailleurs, comme ce fut le cas pour FILM IST. A girl & a gun, je souhaitais utiliser certains films précis. Des pièces, telles que le Camillo Negro par exemple, ou une femme qui fait des convulsions hystériques. Je savais que ce film existait, j’ai fait des recherches dans le but de le trouver. Je l’ai ensuite combiné avec des images complètement différentes, des images que je ne connaissais pas au préalable. Un autre exemple, dans FILM IST. A girl & a gun, les images de la table d’autopsie du Dr. Doyen sont juxtaposées avec des scènes issues de l’Imperial War Museum montrant des soldats blessés durant la première guerre mondiale, chaque soldat n’ayant plus qu’une seule jambe. C’est alors qu’une femme arrive. Elle porte un seau. Ce seau est le même que celui situé sous la table de Dr. Doyen, qui servait à recueillir le sang. Puis, elle sort de ce seau de la nourriture qu’elle donne aux dindons. Et les animaux commencent à se battre. J’avais donc cette idée, que les deux dindons représentaient en quelques sortes les docteurs — ils se battent pour une femme qui les nourrit avec son corps ou bien avec le corps des autres. En même temps, il y a tous ces hommes sur une jambe qui regardent la scène. Il y a donc, tout d’abord, une approche formelle, parce qu’en premier lieu, il y avait le seau. C’est par la suite seulement que sont venus s’ajouter les autres éléments. C’est ainsi que je fonctionne. Je ne sais rien d’avance. Quand je commence à travailler, je n’ai aucune idée comment les choses vont tourner. Une image conduit toujours à la suivante. J’essaie différentes combinaisons, certaines ne fonctionnent pas

Cowan : Durant votre classe de maître, vous avez donné l’exemple des masques. Il me semble qu’il s’agit d’un exemple similaire à ce que vous venez de décrire. Il y aurait trois niveaux en ce qui concerne les masques. Premièrement, le niveau des acteurs qui ne souhaitent pas être reconnus. Il y aurait ensuite celui de la narration. Par exemple, lorsque dans un des films une femme seule à la maison est rejointe par son amant. Les deux amants sont alors masqués pour ne pas être reconnus. Finalement, le troisième niveau, où votre approche structurelle apparaît de manière poétique. C’est le début du chapitre intitulé « Thanatos » où les visages sont cachés par des masques à gaz.

Deutsch : On en revient au caractère mathématique et poétique de l’image. En suivant une logique similaire, si je sais ce que je souhaite exprimer… Par exemple, pendant la même période, j’utilisais aussi des masques dans d’autres contextes. Tout part d’une simple idée. Si je ne trouve pas le bon matériel pour combiner ceci ou cela, alors je ne peux le faire. Du coup, j’y arrive soit par chance soit par une recherche spécifique. Mais normalement je ne cherche pas quelque chose en particulier. J’essaie seulement d’obtenir le plus de matériel possible de la plus grande qualité possible. Ensuite, je travaille avec ce matériel.

Habib : Vous avez mentionné hier qu’une image doit avoir de la force. Une image peut être forte sur plusieurs plans. Elle peut être saisissante en elle-même ou parce qu’elle nous rappelle un contexte spécifique. Elle peut être stylistiquement bien

préservée, teintée. Parmi ces éléments, existe-t-il pour vous un aspect proéminent ? Quand vous dites « avec force », qu’elle est l’élément déclencheur ou central ?

Deutsch : L’élément majeur se trouve dans ce que Roland Barthes, en parlant de la photographie, appelle le punctum [dans La chambre claire]. Non pas ce que l’on sait quand on regarde une image, ni ce que l’on peut trouver sur le contexte social ou politique, mais bien ce qui nous saisit. Ce qui nous frappe de telle manière que nous ne pouvons plus l’oublier. C’est le moment. Nous ne l’avons pas dit hier, mais la plupart des dessins réalisés par Hanna [Schimek] s’inspirent de l’idée de punctum. Quand nous nous arrêtons sur un film ou une image, cela signifie qu’il y a quelque chose de spécial, un détail.

Habib : Quelque chose qui, d’une certaine manière, excède la rationalité, qui exacerbe l’image.

Deutsch : Si cela s’insère seulement dans le contexte, ou dans la scène, et que l’effet n’est pas fort, alors nous ne l’utilisons pas.

Cowan : C’est ce qui me frappait à propos des dessins, hier. Précisément, ils réduisent schématiquement l’image, et souvent, ce qui est mis en avant n’est pas toujours ce à quoi on s’attend. Certains éléments sont laissés de côté pour faire ressortir ce punctum.

Deutsch : Parfois, l’élément saisissant se trouve en arrière-plan alors que le premier plan n’est pas du tout important. C’est la raison pour laquelle nous gardons cette image.

Cowan : Ça m’a frappé, car vous l’avez mentionné plus tôt, et vous en parliez hier aussi durant l’atelier en présentant votre nouveau projet, à quel point Aby Warburg doit être pour vous une sorte de modèle. Non pas seulement au niveau du produit fini, mais aussi vis-à-vis de votre processus de création. C’est-à-dire, l’utilisation du dessin pour fixer la mémoire des images et créer une banque de données qui vous est propre.

Deutsch :Aby Warburg est pour moi une figure très intéressante. Pas seulement parce que, pour son époque, il a voyagé dans des endroits étranges, comme les Indes. Une chose que personne de son milieu n’aurait eu l’idée de faire. Il se mettait dans des situations extrêmes. Néanmoins, il avait des règles strictes et des idées très claires. Son travail, que j’appréhende par ses images, est pour moi Dans notre travail, nous nous référons principalement à son Atlas. C’est une pièce très importante pour nous, même si ce travail demeure inachevé – les plans sont finalement devenus un livre, car Warburg n’a jamais pu complété son travail de son vivant. Peut-être ne l’aurait-il de toute façon jamais terminé, car ce travail était beaucoup trop vaste pour lui seul – mais ce qui nous en reste est suffisant. Et c’est peut-être mieux pour nous qu’il ne l’ait pas terminé. C’est une structure ouverte. De plus, son interprétation n’est plus aussi accessible aujourd’hui qu’elle l’était à l’époque. Il donna des conférences avec des tableaux, mais tout cela est chose du passé. Et, on se retrouve avec ces vestiges, comme après une performance de Joseph Beuys. On ne sait plus quoi en faire. Pourtant, mes plus importantes expériences au musée demeurent celles où je ne comprends pas. C’est ce qui me

fascine tant dans l’œuvre de Warburg. Vous regardez les images et vous pouvez faire votre propre interprétation. C’est très important pour moi. Pour mes films et les autres travaux que je réalise avec Hanna, j’évite d’expliquer pourquoi j’assemble tel ou tel plan au montage. Et cela, c’est quand j’ai la capacité de le faire, car parfois je ne peux tout simplement rien expliquer. C’est trop émotionnel.

Cowan : Si je peux me permettre de compléter, en tant que spectateur, les moments les plus warburgiens de votre film naissent des instants où deux registres se rencontrent et produisent des étincelles inattendues. Par exemple, le dessin animé montrant des spermatozoïdes et les soldats courant à travers le champ de bataille.

Deutsch: Lorsque nous effectuons nos recherches, nous choisissons des séquences pour leur caractère saisissant. Les soldats auxquels vous faites référence, courent et ensuite se cachent dans une sorte d’utérus. En les regardant, on se dit que ce sont d’étranges petits microbes. Ce ne sont pas des êtres humains. Ils se comportent comme des microbes qui seraient trop sensibles à la lumière. Au moment où nous les avons choisis ne nous savions pas encore comment ils seraient mis en contexte dans le film. Nous nous sommes ensuite rendus à la cinémathèque de Bologne où nous avons trouvé ces séquences animées de spermatozoïdes avec des visages. C’est alors que tout devint clair.

Habib : Hier, lors de la classe de maître, j’ai beaucoup appris sur votre méthode. En particulier, je trouve intéressant de tenir compte de ce que vous appelez la « bibliothèque de films » (Film library) derrière votre travail, qui sont en fait une sorte d’état brut des motifs, avant montage. J’ai un peu travaillé sur la version longue du chapitre de la conquête de Film IST. Je le trouve très puissant et très intéressant à analyser. Voir le film avant, c’est-à-dire la version brute de First Encounter, telle qu’elle apparaît dans le Film library, et avoir à l’esprit comment ces images ont été retravaillées dans le film, avec d’autres images, l’arrivée du tigre, le serpent, la présentation de la femme, les femmes montrant leurs coiffures ou leurs chapeaux, constater tout le travail ajouté, me semble passionnant. Car vous auriez pu vous contenter de les cataloguer. Ces images sont fascinantes en elles-mêmes. Elles auraient pu être présentées dans une installation ou simplement telles quelles. Ce que vous leur ajoutez, à travers votre montage, c’est une ouverture à un contexte historique plus large. Et c’est sans doute là qu’intervient Warburg. Soudainement, vous tissez un lien entre exposition, exotisme, étrangeté. Ce lien était présent de manière latente dans l’image, mais votre montage permet de le révéler encore davantage.

Deutsch : Ma bibliothèque est construite de façon très linéaire. À l’image des jeux pour enfants dans lesquels on peut assembler les lettres de l’alphabet pour tamponner des mots, j’ai tout mes A, mes B. Cependant, lorsque je donne un cours à ce propos, je ne parle pas du montage des chapitres. Je décris plutôt les raisons pour lesquelles il y a quatre ou cinq lettres différentes dans ces séquences, et j’explique d’où elles proviennent. Donc, pourquoi ais-je commencé à collecter des vues des « premiers contacts », des premiers « regards » avec la caméra ? J’explique pourquoi je l’ai fait. Ensuite, je leur montre les images. Puis, je peux citer un texte qui s’y réfère, en parler, ou encore les comparer avec une œuvre littéraire ou photographique. Voilà ce que je fais dans un cours à propos de mon film. Je ne parle jamais du produit final. Je ne peux pas.

Habib : Un collègue de mon université a inventé un néologisme. Je crois qu’il a décrit ce que nous cherchons à définir comme un « généanalogie ». C’est-à-dire, d’une part, « généalogie », la naissance, la genèse des formes, à l’instar de la notion évoquée par Nietzsche, et d’autre part, l’analogie. Cela donne généanalogie. Il s’agit d’un concept intéressant en regard de votre travail. La genèse de quelque chose, et en parallèle, l’explication de cette genèse au moyen d’analogies. Il y a effectivement quelque chose de contemporain entre les masques portés dans le film pornographique et ceux portés durant la guerre, ou encore, la manière avec laquelle les femmes montrent leurs chapeaux dans les films du début du XXe siècle et l’intérêt des films ethnographiques de l’époque pour les coiffures [dans le chapitre 7 de Film ist].

Deutsch : Oui. Cette scène est vraiment étrange. Je ne le savais pas, mais je les ai combinée, parce que La scène commence avec le salon. Il y a un rassemblement social avec une chanteuse d’opéra. Dans cette scène, un lion apparaît. Selon moi, cela illustre la confrontation entre le bourgeois, le conquérant, et le conquis, le sauvage. Et ensuite, j’intercale les femmes qui tournent leurs têtes. Il y a tellement de plans pris en Afrique où le caméraman fait tourner la tête des femmes afin de voir leurs cheveux ou quel type de boucles d’oreilles elles portent. Elles devaient donc toujours tourner la tête. Ensuite, il y a ces femmes avec leurs chapeaux, les bourgeoises. Elles regardent en arrière et donc, dans le film, elles se regardent les unes les autres. Un jour Nico De Klerk du Netherlands Filmmuseum, m’a dit que les plumes des chapeaux, qui constituent le sujet du deuxième film, sont celles d’oiseaux provenant de la même région d’Afrique où furent prises les images du premier film ! C’était un élément que je n’aurais jamais pu soupçonner. Et cela n’a évidemment jamais été la raison de leur combinaison, car personne ne le savait. D’autant plus qu’il s’agissait d’une information étonnante !

Habib : Les images sont également liées historiquement, et non pas seulement de manière figurative, métaphorique ou discursive. A travers le montage, vous produisez ou dévoiler du sens. Quelle quantité de connaissance préalable sur les images avez- vous besoin ? Il y a beaucoup d’images dont nous ignorons la provenance, de quel film elles sont extraites, de quelle période, etc. Au-delà de quel point faites-vous le choix de les utiliser ? Vous vous en servez sans tenir compte du contexte ? Avez- vous besoin de posséder un minimum de connaissance sur l’image pour l’utiliser ou peut-elle parler d’elle-même ?

Deutsch : Je dois y réfléchir. Ce n’est pas toujours pareil. Je ne veux pas avoir trop de connaissance sur les images. Quand je commence à travailler sur un chapitre de FILM IST., j’évite de trop lire. J’achète beaucoup de livres, mais je ne les lis pas. Je recommence à lire seulement après avoir terminé mon travail. Avoir trop de connaissances, c’est dangereux. Si j’en sais trop à propos du contexte historique d’un plan, qui l’a tourné et qui est la personne filmée, cela risque de tout influencer. Je ne souhaite pas cela. Je veux apprendre à partir de l’image elle-même. Le plan me parle et c’est tout, rien d’autre.

Cowan : Vous dites que vous lisez davantage sur les images utilisées après la réalisation du film. Votre travail s’insère dans le mouvement expérimental du found footage film dans lequel, il s’agit aujourd’hui d’ouvrir des connexions que le

spectateur peut ensuite développer. En pensant à la série FILM IST. et a girl & a gun, quelques fois le choix d’assembler certaines images est évident. Cependant, de temps en temps certains moments de votre montage— des moments magnifiques — permettent d’insérer une autre possibilité, et cela même après coup. J’imagine qu’il en est de même pour vous.

Deutsch : Quand je revois le film, je détecte chaque fois de nouveaux éléments. C’est fascinant. Cela signifie que ces images contiennent tant d’informations, de trésors cachés, que l’on n’arrive jamais à tout voir. C’est de cette possibilité que découle l’ouverture dans la structure de FILM IST. Un chapitre n’est jamais fini. Je peux facilement ajouter un nouveau sujet. La limite n’est que financière. J’ai déjà assez de matériel pour ajouter beaucoup de sujets à la série Film IST. 1 à 6. Le seul problème, si je veux continuer avec ce travail, c’est qu’il me faut retourner auprès des fonds de l’époque. Ils me diront sans doute que le film est fini, et qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils devraient donner plus d’argent. Je dois donc trouver une astuce pour rendre ce travail possible. Il s’agit d’une structure ouverte, et c’est très important pour moi.

Habib : Quand vous en avez fini avec une bobine – vous êtes passé à travers, vous avez sélectionné certains passages – est-ce qu’il vous arrive quelques années plus tard de vous souvenir d’une image que vous n’aviez pas sélectionnée. Et de vous dire, si seulement j’avais cette image, si je l’avais fait transférer… Que faites-vous dans ce cas-là ? Est-ce que vous acceptez cet état de fait ?

Deutsch : Non, si je m’en souviens, je peux l’utiliser à une autre fin. Je retourne à la bobine et je reprends l’image. Je l’ai fait pour Film IST. a girl & a gun. J’ai repris toutes mes notes des recherches précédentes. Quand je trouvais un film qui me semblait contenir une scène ignorée au cours de la première recherche. Je le chargeais encore une fois sur la table de montage, afin de le regarder à nouveau. Dans a girl & a gun, on retrouve beaucoup des films utilisés dans FILM IST. 1 à 12.

Habib : J’aimerai revenir sur cette structure ouverte. Il existe évidemment plusieurs versions de votre série. Les chapitres 1 à 6 sont sortis l’un après l’autre. Ensuite, la série 7 à 12 est sortie séparément. On trouve maintenant une combinaison des chapitres de 1 à 12. Mais, il existe aussi les versions pour installation de chaque pièce, qui renforce l’ouverture tant dans la durée qu’en terme de mode de lecture. Le premier est plutôt linéaire, bien qu’il possède cette structure modulaire de va et vient L’installation change évidemment beaucoup de choses. Saviez-vous depuis le départ que l’installation serait l’une des manières de présenter votre travail ? Est- ce venu plus tardivement ?

Deutsch : J’ai essayé de faire une exposition avec chaque film. Par contre, je n’aurais jamais présenté un film linéaire dans une installation. D’abord, c’est trop long. Personne ne regarde quatre-vingt dix minutes dans une exposition. Pour moi, l’installation représente quelque chose de complètement différent. Elle doit travailler avec l’espace. Au cinéma, il y a un écran à l’avant et rien d’autre. Dans une exposition, on peut se retourner, marcher et regarder des images dans toute la pièce. Si un travail doit être exposé, il est important de penser à un montage et un système complètement différent. Et ce n’est pas tout. Il y a aussi le travail avec les musiciens. Nous avons enregistré pour chaque film des concerts en direct. Mais les musiciens

n’ont jamais joué devant la version finale du film. Le film achevé, vous ne pouvez pas produire un accompagnement en direct aussi bon que celui mixé pour le film. Cela n’a pas de sens de le refaire sur une scène. Donc, pour chaque concert, on réfléchit à un programme spécifique. Nous avons pensé utiliser une sélection des films originaux puisés dans les différentes archives, en faire un programme et montrer quelques minutes de ces films. De cette manière, les gens voient d’où proviennent les pièces que nous utilisons. Ensuite, les musiciens reçoivent les films et composent une musique complètement nouvelle pour les accompagner. Par contre, ce nouveau travail musical conserve le thème de la composition originale.

Nous n’avions pas toujours la possibilité d’installer le cercle de huit écrans suspendus que nécessite l’exposition de FILM IST., lequel constitue en réalité une référence au zootrope. Parfois, la pièce ne permettait d’accueillir que quatre écrans. Une fois, à Madrid, j’ai eu une pièce avec une immense colonne au centre et je ne pouvais pas placer le cercle autour. J’ai donc placé les écrans à l’extérieur et, sur la colonne, j’ai accroché des miroirs. C’était donc devenu une référence au praxinoscope.

Habib : C’est une généalogie différente.

Deutsch : Oui, mais quand je reçois les plans de l’espace d’exposition, je dois réfléchir à ce que je veux faire avec mon matériel. Est-ce que je dois refaire du montage, ou les films déjà assemblés suffisent ? Combien des huit dvd dois-je utiliser ? Quelle sera la position des gens ?

Habib : Parce que vous reprenez complètement le montage des images pour chaque installation.

Deutsch : Je peux si j’obtiens l’argent nécessaire de la part du musée. S’il finance l’installation, je refais le montage.

Habib : C’est comme si chaque canal permettait de montrer quelque chose de différent.

Deutsch : C’est uniquement en fonction de l’argent que nous recevons, de l’espace disponible et de la solution idéale. Pour moi, c’est très important d’explorer des directions très variées, car le spectateur de cinéma ne représente qu’une seule des audiences possibles. En particulier, lorsque je travaille avec des musiciens et qu’il y a un concert, comme lors du festival de musique contemporaine « Wien Modern », je rejoins des gens qui n’ont ni l’habitude du musée du cinéma ni l’habitude du cinéma lui-même. Ils voient ces images pour la première fois. Leur réaction est très importante pour moi. Dans le contexte d’une exposition, l’expérience est similaire. Étrangement, le monde de l’art et celui du film sont complètement différents.

Habib : Selon vous, le fait de participer tout autant à des événements en direct, à des expositions, à des projections cinématographiques ou d’être présent sur dvd, est-ce une nécessité artistique ou professionnelle ? Vous avez mentionné l’aspect financier. De nos jours, beaucoup de cinéastes trouvent leurs fonds auprès des musées, des galeries ou grâce à des performances.

Deutsch : Je ne suis pas seulement un cinéaste. Je me considère davantage comme un artiste qui utilise le film lorsque celui-ci est approprié. Quand je reçois une invitation pour une exposition, je ne conçois pas un film linéaire mais une œuvre qui se trouve appropriée à cette situation. S’il s’agit de la photographie, je fais des photos.

Habib : Vous vous trouvez dans une situation semblable à beaucoup d’autres, vous vous considérez comme un artiste avant tout. Par exemple, des gens tel que Harun Farocki qui a commencé par faire des films, mais qui réalise depuis 20 ans des expositions dans les musées et les galeries. Je crois que les galeries offrent peut- être une certaine forme de liberté. On y échappe aux contraintes dictées par les producteurs ou les chaines TV.

Deutsch : Je ne travaille pas avec les galeries, car elles sont trop orientées vers le marché. Pendant cinq ans vous devez faire de la vidéo, ensuite vous devez peindre parce qu’ils ne peuvent plus vendre de la vidéo. Maintenant la peinture est à la mode, et plus la vidéo. Je ne suis pas emballé par ce genre de coopération. Je travaille avec les musées, car ils ne subissent pas ce genre de pression financière.

Habib : C’est peut-être aussi un des avantages des artistes Autrichiens. Vous trouvez sûrement matière à vous plaindre, mais de notre point de vue, à voir les grandes choses qui sont produites en Autriche, c’est assez saisissant. Il existe un très bon système de financement, et avec raison, car vous produisez des choses fascinantes. Beaucoup des films autrichiens que nous voyons ici, que ce soit des films expérimentaux, des documentaires ou des installations, ou même des performances musicales, nous ont ébloui. Certaines personnes avec qui vous travaillez viennent ici et nous connaissons leur travail – Gustav Fendez, par exemple, et beaucoup d’autres, sont des artistes très importants pour nous. Je suppose que c’est un avantage de vivre en Autriche. Est-il encore nécessaire pour vous de négocier vos intentions artistiques, ou bien vous laissent-ils libre de faire ce que vous souhaitez depuis que votre art est mieux reconnu ?

Deutsch : Non, pas du tout. Ce n’est pas une question de statut, mais de jury. Les jurys changent avec les années. Vous pouvez facilement vous retrouvez sans majorité dans un jury, même si vous avez eu beaucoup de succès dans les cinq dernières années. A girl & a gun n’a pas reçu de soutien à la première approche.

Cowan : En parlant de A girl & a gun, je souhaitais en venir à ce film puisque nous venons de parler des douze premiers épisodes de la série. En acceptant que tout le monde perçoit rapidement la grande différence entre ce film et vos films précédents, notamment en ce qui concerne précisément la question de la forme ouverte – a girl & a gun est aussi ouvert à sa manière. Il ne s’agit pas d’un film narratif, mais il possède cependant une certaine trajectoire, donnée notamment par les cinq actes En revoyant le film, je réfléchissais aux nombreuses manières de décrire son sujet. Quelle trajectoire suit-il ? Il y a tant de niveaux à considérer. L’un d’entre eux, que vous avez mentionné plusieurs fois, concerne la guerre des sexes : le mythe de l’origine des sexes, le désir et sa descente vers la violence. Une autre approche consiste à le décrire comme un film sur l’histoire de la perception. Au tout début, par exemple, vous présentez une sorte de monde en fusion. Cette amorce me permis de mieux comprendre certains de vos choix de montage. Votre montage me semble ici

emprunter de plus en plus au montage narratif issu des images que vous avez sélectionnées. Cette idée me semble d’ailleurs plus explicite dans votre chapitre intitulé Eros, sur le désir. Je me demandais si vous pouviez nous parler un peu des choix de montage dans le cadre de ce film.

Deutsch : Après mes premières recherches, j’ai décidé d’utiliser des séquences plus longues pour ce film. Normalement, pour les premiers douze chapitres, la longueur des plans était limitée à environ une minute. Mais avec ce thème, je ne pouvais pas le faire. Une scène d’amour ou la construction d’une émotion ne se produit pas en une minute. Si j’avais adopté la même technique que pour les films précédents, mon approche du thème aurait été plus analytique. Je ne voulais pas aborder mon sujet de cette façon. Je souhaitais une approche plus émotionnelle. C’est pourquoi, j’ai utilisé des séquences plus longues, spécialement pour le chapitre Eros. J’ai donc dû choisir des séquences clés. Par exemple, pour cette scène d’amour à la fin, j’ai utilisé Erotikon de Gustav Machatý. J’avais ensuite le choix entre plusieurs scènes issues de six films différents. J’ai choisi celles provenant d’un film tourné dix ans plus tard. Dans ce film, il y avait une autre scène d’amour, moins évidente que celle d’Erotikon, avec deux femmes cette fois. J’ai donc eu la chance d’utiliser le travail d’un même réalisateur sur deux scènes d’amour, l’une hétérosexuelle, l’autre homosexuelle. En comparant les deux scènes, on voit bien l’énorme évolution dans la façon de représenter l’érotisme. Je dois chercher des passerelles. Et j’ai eu cette chance avec le coup de téléphone. Dans Erotikon, le téléphone sonne, la femme sort de sa chambre, prend le téléphone et parle à son père. Il ne rentrera pas à la maison cette nuit et c’est pourquoi ils pourront faire l’amour. Par chance, dans le second film de Machatý, une femme répond au téléphone. Elles ont alors la possibilité de se parler. C’est ce qui m’a finalement convaincu d’utiliser ce film. D’une part, il me semblait logique d’utiliser un réalisateur ayant abordé l’érotisme de deux manières très différentes, et, d’autre part, c’était pour moi une façon de briser l’homogénéité. J’étais très inconfortable avec le comportement de l’homme envers la femme dans Erotikon. Je le haïssais à certains moments. J’étais donc très heureux de permettre à la femme de devenir lesbienne à travers ce coup de téléphone. Parfois, il ne s’agit pas d’une combinaison formelle, mais d’un assemblage en termes d’approche, de contenu.

Cowan : Le contenu joue un rôle considérable dans ce film.

Deutsch : Oui, il joue un rôle plus important que dans les précédents. Cela tient au fait qu’il s’agit d’un autre thème, un autre sujet. Pour parler de ce sujet, pour créer un nouveau sens à partir de ces deux films, il est nécessaire de leur donner plus de temps. Je ne peux pas monter cinq secondes du premier, puis cinq secondes du deuxième et espérer que tout soit dit. Je dois assembler au moins deux minutes de chaque pour permettre à l’histoire de se développer. Voilà pourquoi c’est plus long, car cette structure narrative est nécessaire.

Cowan : Ce qui me fascine à propos de ce film, c’est qu’il s’agit d’un des rares films expérimentaux que j’aie vu qui utilise autant la tradition du Körper-Kultur Films. L’attention portée à votre film misait largement sur le matériel provenant du Kinsey Institut et des films pornographiques. Pourtant, on y trouve aussi la tradition allemande du Körper-Kultur Films. Ces traditions entrent en dialogue les unes avec les autres. Les corps idéalisés, les femmes dansant avec les vagues, les gens dans

la nature, les bébés… On peut aussi aborder ce film comme un travail sur les corps — ce qui me rappelle certains débats des premiers temps du cinéma sur la manière de filmer un corps nu et comment l’idéaliser. J’ai aussi vu dans votre films certains liens avec Platon, que vous faites par ailleurs intervenir à la fin. Est-ce que le thème de l’idéalisation de l’amour se trouvait à l’arrière-plan du film ?

Deutsch : Il est évident que le nudisme allait jouer un rôle dans un chapitre comme Paradis, tant le nudiste que la danse. Ces deux mouvements proviennent de plusieurs sources. Ils peuvent provenir d’un arrière-plan communiste, libéral, libre penseur, mais aussi d’un mouvement d’esthétisation du corps conduisant au fascisme. Dans Paradis, ces mouvements sont combinés. J’ai d’abord hésité à utiliser ces images de l’esthétique pré-fasciste. Cependant, en voyant les images combinées, on n’y distingue pas une énorme différence. Impossible de connaître le contenu de chaque film.

Cowan : Cet exemple me semble illustrer parfaitement la force intrinsèque du found footage film : libérer les potentialités contenues dans des images historiquement problématiques.

Deutsch : C’est pourquoi, pour revenir à ce qui a été dit, je ne souhaite pas en savoir trop sur les films. Je veux simplement regarder les images. Si l’image convient, et qu’elle parle d’elle-même, alors on peut facilement changer son contenu.

Habib : Si l’on souhaitait se faire l’avocat du diable, on pourrait imaginer quelqu’un vous demander : « vous utilisez un Kultur-Film qui a été utilisé dans les années 1920 et 1930 mais vous le présenter complètement à l’extérieur de son contexte, sans nous aider à comprendre la période, etc. ». Qu’est-ce que vous répondriez à cela ?

Deutsch : Je n’utilise pas le Kultur-Film. J’utilise une image. J’ai par ailleurs dû me battre pour une séquence qui provient d’un film interdit : Ich klage an (J’accuse, 1941), l’un des films les plus horribles que je connaisse. Il contient un dialogue que j’ai utilisé entre un docteur et son assistante dans un laboratoire. Les deux commencent à parler de mariage. Dans cette scène, rien n’est dit à propos de l’euthanasie [NdT le sujet principal du film]. Ils parlent seulement de mariage et de procréation. La femme est plus libre d’esprit. Elle dit : « un bébé, oui. Mais pourquoi devrais-je me marier ? » Et ce dialogue se trouve dans un film nazi interdit.

Il y a là quelque chose d’étrange. J’ai dû me battre pour cette séquence, pour obtenir la permission du ministère allemand des affaires étrangères. Et pourtant, le contenu de cette séquence est complètement anodin. Ce que les images disent, comment ils parlent entre eux, renvoie clairement à une démonstration des rôles masculins et féminins. Bien que, finalement, la femme semble être largement la plus intelligente des deux.

Cowan : On comprend que ce n’est pas seulement les lignes narratives qui orientent le sens et définissent l’utilisation des images, c’est aussi un système légal, un cadre moral qui entoure le visionnement des images et qui influence le travail de réalisation. Je me posais la question hier à propos de la scène finale : les caresses faites aux bébés et aux bombes. Selon vous, si l’on pense au résultat que provoque le traitement de ces images très troublantes, est-ce plutôt une rédemption, une

libération ou contiennent-elles toujours leur ambivalence ?

Deutsch : À mon sens, les images de ces hommes n’étaient pas si troublantes. Cela me semble relativement plausible qu’ils caressent des bombes. Cela faisait partie de leur vie quotidienne. Ils le font d’ailleurs encore. Si on regarde les missiles de croisière américains, on y trouve les mêmes inscriptions que sur les bombes de la première guerre mondiale. C’est toujours la même chose. Les femmes dans les usines m’ont davantage touché. Particulièrement, la femme dont les images proviennent du film A life in a day of VP, montrant une ouvrière en usine. On la voit remplir une grenade. Ce geste est très érotique. Lorsqu’elle les a toutes remplies, l’ouvrière marche à leur côté et, arrivée à la fin, elle en touche une. Cela m’a vraiment troublé. Elles produisaient des « bébés » pour leurs hommes et ceux-ci les caressaient. Il s’agit pourtant d’armes meurtrières. Il s’agit, en même temps, de la combinaison de la création et la destruction.

Habib : L’ouverture de la structure du film, et du montage lui-même, repose en partie sur la précision des idées qui animent votre travail d’association d’images. Selon la connaissance du public, si l’on connaît ou non l’origine de ces films, le sens produit sera différent pour chaque personne. Je suppose que vous souhaitez à cet effet laisser le plus d’ouverture possible. Est-ce que cela ne risque pas de produire des significations auxquelles vous n’avez pas vraiment songé, ou même des significations opposées à ce que vous aviez en tête ? Quelqu’un pourrait par exemple penser qu’il s’agit d’un film sur l’héroïsme guerrier.

Deutsch : J’ai reçu beaucoup de critiques de la part de féministes à propos de ce film. La réponse que je peux leur donner est la suivante. L’histoire du film est celle du regard de l’homme. Je ne pouvais pas trouver d’alternative dans les archives européennes. Si j’en avais trouvé une, j‘aurais pu monter une fin plus positive. Mais ce ne fut pas le cas. Si j’ai un jour la chance d’aller en Asie, ou à un endroit où l’esprit de la société est différent, alors je pourrai faire les choses différemment. C’est pourquoi ce film comporte des extraits de textes grecs. Il s’agit d’un film sur la culture européenne, sur l’histoire du cinéma européen. Il reflète une perspective très masculine. Si l’on me demande de faire quelque chose de plus féminin, il me faudrait le filmer. Je ne pourrais pas le trouver.

Cowan : De plus, cette perspective masculine est mise en scène.

Deutsch : C’est pourquoi — je l’ai dit avant la projection — la seule chose que je puisse dire sur ce film, à mon sens, c’est qu’il s’agit d’un film anti-guerre. Cela dit tout Au cas où on ne le verrait pas.

Habib : Comment avez-vous fait la promotion du projet ? C’est-à-dire, par exemple, comment expliquiez-vous vos intentions au Kinsey Institut ou aux autres archives, étant donné qu’ils sont plutôt réticents à l’idée de faire entrer et sortir du matériel. Particulièrement, lorsqu’il ne s’agit pas d’un usage privé, ni académique — et même dans ce cas, ils sont très réticents. Que leur dites-vous pour obtenir leur accord ?

Deutsch : Comme je l’ai dit hier à la classe de maître, il vous faut un réseau de contacts très important. Pour me faire comprendre par l’archiviste du Kinsey Institut, j’ai dû faire le déplacement, la regarder dans les yeux, m’asseoir avec elle et lui

parler. J’ai dû lui fournir un script, car elle n’était pas la personne habilitée à décider. Le projet devait passer devant un comité et celui-ci souhaitait savoir comment allait être utilisé leur matériel dans ce film. Le Kinsey Institut n’avait jamais donné de films à un réalisateur avant moi. Seulement à Hollywood pour un documentaire sur Kinsey. J’ai travaillé une année et demie pour avoir accès à ces archives. Il me fallu écrire un script de quatre-vingt dix pages uniquement pour eux. Je n’en avais personnellement pas besoin. Je savais ce que je désirais faire, mais j’ai dû leur expliquer, leur mettre mon travail en contexte. On m’a aussi demandé des lettres de références. J’avais donc des lettres du Netherlands Filmmuseum, de Bologne et de Vienne. Finalement, le comité a donné son accord.

Cowan : C’est un autre contexte où le cadre juridique, voir même le cadre politique dans ce cas précis, joue un rôle important. Je peux imaginer les grandes inquiétudes du Kinsey Institut, situé dans un État très à droite [Nde : Indiana]. Beaucoup de gens aimeraient bien d’ailleurs les voir fermer.

Deutsch: Ils sont effectivement menacés de fermeture jour après jour. C’est pourquoi ils ne publient aucun DVD. Une femme responsable de la collection de films proposa un jour de créer une série de DVD. Elle fut mise à la porte car ce n’était pas dans les politiques de Kinsey. De fait, il s’agit toujours d’une communauté de disciples de Kinsey. Ce qu’il a dit et comment il faisait ces interviews influencent toujours la méthode et le cadre dans lequel l’Institut souhaite voir orienter la collection et leur travail. Tout ce qui va plus loin n’est pas possible.

Habib : Quand vous expliquiez votre travail au gens du Kinsey Institut, votre justification était-elle artistique, avec tout ce qui vient avec : votre éthique, votre responsabilité en tant qu’artiste ? Ou tenait-elle plutôt d’une approche historique et contextuelle sur l’histoire de l’humanité, de la civilisation ?

Deutsch : J’ai présenté mon projet comme un travail artistique situé dans un contexte historique. Je pense que la décision de faire un drame grec était bonne et nécessaire pour eux. Ils ont compris que le matériel serait vu dans un contexte européen. Cela m’a aussi aidé, le fait que je ne sois pas américain. Ce film a été présenté dans six festivals en Amérique. Mais, il n’y a jamais été diffusé et il n’aura jamais beaucoup de public en Amérique. Ce que je fais en Europe, c’est une autre affaire. De plus, j’avais l’argent pour payer par seconde.

Habib : Par seconde, et non pas par minutes
Deutsch : Oui, et il y eut aussi des situations où je payais par nombre d’images.

Habib : Je sais combien ce genre de procédé est dispendieux. Vous devez donc arriver avec un financement très solide.

Deutsch : C’est bien ce que je leur ai dit au tout début. Je vais payer pour le matériel et je peux aussi vous aider à développer une stratégie de conservation. À la fin de ma recherche, vous obtiendrez, en premier lieu, un blu-ray ou un DVD de tous les films auxquels vous m’avez donné accès. Ils ont donc maintenant 32 films dans la meilleure qualité disponible. En second lieu, avec l’aide du Orphan Film Symposium, ils ont maintenant deux des films pornographiques [stag film] préservés. Maintenant,

ils savent combien cela coûte et quelles sont les possibilités. C’était aussi une partie de l’accord, car ils sont sans défense. Ils ne savaient pas quoi faire avec cette collection.

Habib : Ils y ont vu un intérêt institutionnel.

Deutsch : Ils se sont dit : « voici un réalisateur qui perçoit la qualité de notre matériel ». Ils parlaient beaucoup de la qualité de leur matériel. Personne ne se préoccupe des qualités esthétiques, ils se préoccupent seulement du contenu. Mais j’ai dit : « écoutez, ce que vous possédez est exceptionnel. Vous devriez en prendre soin comme vous prendriez soin d’un livre. Si vous ne faites rien, dans dix ans, tout cela sera bon à jeter. »

Cowan: Une question un peu connexe, mais avez-vous un intérêt pour le personnage de Kinsey lui-même.

Deutsch : Non, pas du tout. Je n’ai même pas vu le film.

Cowan : Je ne pensais pas spécifiquement au film, mais plutôt à ses recherches sur les insectes qui l’on conduit à s’intéresser aux différentes formes de sexualité à travers les espèces.

Deutsch : Non, je suis uniquement intéressé par sa collection de film, et non par par sa personne, son milieu ou sa pensée.

Habib : Si on prend un peu de distance, depuis la fin des années 1980, on observe une grande variété d’approches, des gens comme Angela Ricci-Lucci et Yervant Gianikian, Peter Forgács, Bill Morisson, Peter Delpeut. Je ne veux pas que l’on s’attarde à chacun, de peur que ce soit trop long… Grâce à ces tendances au sein du cinéma contemporain, qu’elles soient expérimentales ou orientées vers un travail historique d’archives, l’accès aux archives est-il selon vous plus simple ou plus difficile aujourd’hui, avec toute cette circulation d’images et de gens ?

Deutsch : Nous avons tous des approches différentes et nous travaillons tous avec nos propres réseaux d’archivistes. En même temps, ce n’est pas comme s’il s’agissait d’une production de masse. Je sors un film tous les trois ou quatre ans. Angela Ricci-Lucci et Yervant Gianikian font aussi des travaux sur vidéo pour des installations ou des galeries. Ils ne peuvent donc pas faire des films tous les ans. Par ailleurs, ils travaillent de manière complètement différente, car ils utilisent une collection spéciale de films en nitrate. Ils ne sont intéressés que par les films en nitrate et non pas leur copie acétate par exemple, car ils sont attachés au matériau. Peter Forgács travaille, quant à lui, avec ses propres archives de home movies. Nous travaillons tous différemment. Le plus grand danger que nous rencontrons aujourd’hui se trouve dans le développement du numérique. Les archives reçoivent beaucoup d’argent. Par exemple, il y a quatre ou cinq ans, le Netherlands Filmmuseum a reçu de l’argent de la loterie nationale. Une fois par an la loterie accorde un financement à une institution culturelle. Ce don devait servir à la numérisation de cinq milles heures de films. Ce travail de numérisation a généré de gros problèmes. Tout d’abord, il ne savait pas quels films, voire quels types de films choisir. Ils ont dû monopoliser beaucoup de personnel pour voir ces films, puis les

restaurer et les transférer. Et c’est toujours en cours. Cela représente une quantité immense de données. Comme ils ne pouvaient pas héberger la collection en Hollande, toutes les données se retrouvent maintenant aux États-Unis. Ils ont finalement décidé de retransférer les archives sur support 35mm à la fin du processus. Personne ne peut en effet donner de garantie sur la conservation numérique après vingt ans.

Donc, les archives se retrouvent les mains liées par ces nouveaux fonds. Premièrement, si vous possédez ces films numérisés, vous devez pouvoir les vendre et en retirer de l’argent. Deuxièmement, le travail est très différent lorsque je vais dans un centre d’archives en tant que réalisateur, par exemple au Centre national de la cinématographie, où les archives ont déjà été numérisées. Ce centre possède un nouveau système de visionnement appelé visiolan. Ils vous mettent en face de l’ordinateur. Vous n’avez qu’à taper le nom du film et vous l’obtenez en l’espace de quelques secondes. Mais, je ne peux pas travailler avec cette machine. Je ne peux pas, par exemple, faire un retour en arrière image par image avec ce système. Ce dernier peut s’avérer utile si l’on veut visionner un film dans le but d’écrire un article. Pour ma part, j’ai besoin de l’image seule, j’ai besoin de pouvoir arrêter le film à chaque image, ou encore de pouvoir le faire défiler au ralenti en avant ou en arrière. C’est désormais très compliqué à obtenir. Peut-être que dans cinq ans la technologie sera plus développée. Mais, encore une fois, ce n’est plus aussi tactile.

De plus, ces nouvelles techniques tuent la possibilité de communiquer, ce qu’ils auront fait d’ici dix ans. Ils diront : « nos archives sont en ligne. Vous n’avez pas besoin de venir. Vous pouvez les consulter de la maison. Voir les films, les télécharger en différentes qualités, vous avez accès à tout le matériel ». C’est horrible. Il s’agit d’un grand danger pour moi, en tant que réalisateur. J’arrêterai de faire des films et d’aller dans les archives si je n’ai plus accès aux copies originales, car je perdrais mes contacts.

Habib : Comme vous le dites bien, il ne s’agit pas pour vous d’une question émotive, à la différence d’un certain fétichisme de l’image présent chez d’autres artistes. C’est un problème pratique.

Deutsch : C’était ma réponse lorsqu’on m’a posé la question hier. Je ne suis pas fétichiste. Je ne suis pas sentimental avec la machine ou le film. Je travaille déjà de façon numérique. À la fin, toutefois, je souhaite voir le film sur une copie 35mm, car il est conçu pour une pellicule linéaire de 35mm.

Cowan : Une partie du problème que vous pose le numérique, c’est qu’il rend irréalisable certaines de vos méthodes de travail. Le système informatique, par exemple, choisit sur quelle image il se déplace. Nous avons déjà discuté des efforts pour développer des logiciels de recherche qui fonctionneraient par motifs. Or, cela dépend d’abord des programmateurs de logiciels, puis des mots ou motifs clés choisis. Dans une démarche artistique comme la vôtre, c’est précisément ce contre quoi vous luttez.

Deutsch : Je ne veux pas tenir une photographie d’image devant la caméra de mon ordinateur pour qu’il me la traduise en information. Je déteste cela. Mon désir premier, c’est de communiquer directement avec les gens.

Habib : Et ce travail prend forcément du temps. À propos de votre premier film, vous avez dit avoir passé un an dans la région pour obtenir une quantité suffisante de matériel.

Deutsch : C’est dans cette optique que nous avons commencé la leçon de cinéma hier, avec des images satellites des bâtiments abritant les archives. Leur localisation et l’atmosphère qui y règne sont très particulières. Vous entrez au matin dans le Centre nationale de la cinématographie. Puis, à midi, vous sortez à l’extérieur pour manger un sandwich. Vous manger au son des prisonniers que vous entendez crier depuis l’établissement voisin, jusqu’au moment de rentrer à nouveau. Je ne voudrais pour rien au monde échapper à ce genre d’expérience. Se rendre aux archives de Laxenburg près de Vienne et devoir marcher à travers bois pendant une vingtaine de minutes, car le bus ne s’arrête pas, cela fait partie de la culture cinématographique. Rien à voir avec le fait de s’asseoir devant un ordinateur et télécharger un film.

Cowan : Au même titre qu’il existerait un fétichisme pour les vieilles images, il existe aussi un fétichisme pour les nouvelles technologies.

Habib : Particulièrement en ce moment où la plupart des cinémathèques, pour recevoir du financement, commencent à considérer la possibilité de projeter toutes sortes d’images en mouvement. Depuis l’apparition de l’idée d’images en mouvement, le concept devient très large : les nouveaux médias, les jeux vidéos, etc. Avec cette idée, les cinémathèques espèrent recevoir plus d’argent en paraissant plus ouvertes à l’industrie. Elles croient peut-être que les compagnies de jeux vidéo les financeront. L’attention n’est même plus orientée vers la conservation, car personne n’arrive à définir ce qu’est un jeu vidéo.

Deutsch : Cela me rappelle les débuts de chaque nouvelle technologie. Je lisais récemment à propos des origines de la photographie. A l’époque, toute chose était alors reproduite, expliquée et développée au moyen de ce médium. Tout Tchekhov, par exemple. L’image photographique comme première possibilité de représenter la réalité, en toute objectivité (pour l’époque), eut un très grand impact sur le développement des sciences à tous les niveaux. Il régnait un grand enthousiasme envers les opportunités nouvelles qu’apportait ce médium. Dix ans plus tard, plus personne n’en parlait. Pourtant, si on regarde aujourd’hui ce qui fut accompli à cette époque… Par exemple, les photographies d’horreur. Ce n’était pas vraiment esthétique, mais tout le monde y croyait. Maintenant, nous avons un médium capable de photographier l’horreur.

Cowan : Nous n’avons pas abordé la question du titre de votre série. Ce qui me fascine le plus de votre approche de l’histoire du cinéma Si on regarde l’histoire du cinéma par le biais des théories écrites par Peter Kubelka, ou encore par André Bazin, on y trouve tant de définitions normatives, et encore chacun cherche à avoir le dernier mot. Ce qui me fascine dans la série FILM IST, c’est qu’elle présente différentes composantes du cinéma en refusant de fermer la porte à d’autres possibilités.

Deutsch : C’est la raison pour laquelle le choix d’arrêter la phrase après FILM IST. est si important. La seule chose que l’on puisse dire sur ce médium c’est qu’il existe.

En s’interrogeant sur la manière dont il s’est développé, on peut explorer une direction sans jamais en voir la fin.

Cowan : « Il existe » n’est pas une affirmation vide de sens. Dans la série, il y a aussi des références spécifiques à l’histoire.

Habib : Vous dites aussi qu’il ne s’agit pas d’une ontologie, qu’il en tiendrait plutôt d’une phénoménologie. C’est bien la manière la plus ouverte de considérer le problème. Pourtant, cela n’en devient pas pour autant métaphysique. Vous nous proposez de revenir à ce dont il s’agit concrètement : la lumière et le mouvement, le temps et la durée, vous nous ramenez au fond des choses finalement. Ensuite, émerge le corps, la guerre des sexes. Le montage, d’abord très simple, se complexifie au fur et à mesure. Et bien sûr, l’expérience du spectateur y joue un rôle fondamental. Le spectateur refait, en fin de compte, l’expérience de tous ces éléments. Pour nous qui avons vu l’entièreté de la série FILM IST. au cinéma et FILM IST. a girl & a gun, il s’agit aussi d’une expérience phénoménologique du visionnement. Comment fonctionne la mémoire, la durée, la relation du son et de l’image? Comment cela engage notre propre mémoire des films vus précédemment ? Regarder le film devient un laboratoire pour le spectateur, un autre aspect phénoménologique fascinant à mon sens.

Deutsch : Il y a un point final après FILM IST., mais celui-ci suggère en fait un point d’interrogation. En ce sens, les questions priment sur les réponses. Je ne suis pas intéressé par une théorie qui dirait voici ce qu’est un film. Il n’est pas écrit : « das ist Film », mais « FILM IST. ». Au début, j’avais choisi un titre en référence à la phrase de Gertrude Stein : « a rose is a rose is a rose ». Une variation à l’infinie d’une même chose : « a film is a film is a film ». C’est avec ce titre de travail que j’ai demandé des subventions. Quand les premiers éléments ont été montés, je me suis dit « non, un point final et rien d’autre, mais ».

Habib : Mais, un point qui permet l’ouverture.

Deutsch : C’est très auto-réflexif. Beaucoup plus qu’un simple point d’interrogation


Entretien réalisé par Michael Cowan et André Habib, le 13 novembre 2010, Château Versailles, Montréal.

Traduction: Martin Bonnard (étudiant, Maîtrise en Communication, profil Cinéma et images en mouvement, UQAM)

Révision: Guillaume Lemire (finissant, Maîtrise en Communication profil Média expérimental, UQAM)


 

Classe de maître : Wang Bing


Le cinéma de Wang Bing

Comprendre autrement la Chine

Bruit lancinant, poussière, gaz toxiques, terres arides, usines obsolètes, la Chine que dessinent les films de Wang Bing apparaît comme un corps meurtri. Le retour furieux de l’économie capitaliste y est sans doute pour beaucoup. Dans un premier film qui a fait de lui un documentariste incontournable du monde contemporain, le cinéaste, en 2003, consignait le long processus de démantèlement de ce qui fut autrefois un complexe industriel exemplaire. Les travailleurs de la sidérurgie, sachant qu’ils seraient bientôt jetés comme les machines désuètes auxquelles ils s’affairaient, y apparaissaient comme des figurants tragiques occupés à des tâches de plus en plus absurdes. (À l’Ouest des rails, 2003).

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Nous voici donc contemplant l’envers de la Chine fantasmée par l’Occident. Cette Chine qui, dans l’imaginaire des gens d’affaires contemporains, apparaît comme un réservoir de dollars à saisir. Or, cette Chine scintillante repose sur l’usure de millions d’hommes et de femmes dont l’esprit et la créativité sont tout entier absorbés par l’élaboration de stratégies de survie. Que nous sommes loin, aussi, de la Chine rêvée par les militants maoïstes du 20e siècle!

Mais un autre film de Wang Bing montre qu’il faut se méfier des raccourcis attribuant au seul néo-libéralisme la responsabilité de ces sacrifices humains. Dans He Fengming, Chronique d’une femme chinoise (2007), une intellectuelle et ancienne journaliste dévouée au Parti relate l’effondrement de ce rêve tel qu’elle l’a vécu. Pendant trois heures, sans notes et sans hésitation, presque d’un seul souffle, Feng Ming livre le récit ahurissant des persécutions (procès, destitutions, enfermement et privations de toutes sortes) dont elle fut l’objet pendant plus de vingt ans. Son mari sera réhabilité en 1979… de manière posthume car, entre-temps, il est mort en prison. On comprend à la fin du film que cette femme, aujourd’hui très âgée, a publié ses mémoires et continue de recueillir les témoignages d’autres survivants des camps de « réhabilitation par le travail ».

Il est vrai que les médias occidentaux, surtout depuis la tenue des Jeux Olympiques en 2008, ont parfois levé le voile sur la face cachée de ce pays tant mythifié. Mais les films de Wang Bing donnent à vivre une expérience dans la durée, sans explication ou démonstration. Après À l’Ouest des rails, un film de neuf heures, et He Fengming, un témoignage de plus de trois heures, Wang Bing revient en 2008 avec Crude Oil, une autre pièce épique de quatorze heures. Crude Oil, cependant, a d’abord été conçu comme une installation. Et c’est ainsi que la Cinémathèque le présente à l’occasion de cette rétrospective. Film ou installation, l’approche de Wang Bing invite le spectateur à se laisser emporter par le flux de ces images montées sans commentaires mais grosses d’un monde qui se révèle peu à peu à travers elles.

L’argent du charbon, étonnamment court dans ce corpus, fait à peine 53 minutes. Bien qu’il se démarque des œuvres précédentes par sa durée et son montage plus rapide, ce film donne aussi à ressentir l’expérience du temps. Ici, les camionneurs qui transportent

le charbon extrait des mines de Mongolie intérieure endurent de longues attentes dans une course à obstacles constamment entravée. Les tractations avec les acheteurs, revendeurs, leurs multiples intermédiaires et inspecteurs routiers se font en bordure de route. En marge du mouvement. Dans cet échange, le temps s’étire et s’enroule autour des innombrables tracasseries dont les camionneurs semblent condamnés à sortir perdants.

Enfin, il faut aussi le dire, les personnages filmés par Wang Bing ne sont pas que victimes. Ils luttent et négocient sans relâche. Certains, comme Feng Ming, prennent la parole envers et contre tout. D’autres, comme L’homme sans nom (2009), choisissent la liberté en marge du monde. Wang Bing a observé silencieusement les gestes quotidiens de cet ermite qui habite dans un trou creusé à même le sol et se nourrit de légumes qu’il arrive à faire pousser dans une terre de roches et de poussière. L’homme s’est retiré dans un terrain vague à la périphérie des villes, à l’écart de leurs convulsions. Dans son extrême dénuement, il résiste à sa manière aux engrenages qui broient des vies humaines.

Se prêter au visionnement des films de Wang Bing, c’est accepter de partager son regard (il a tenu la caméra de la presque totalité de ses films) et faire le pari de comprendre autrement le monde. La proposition attire l’attention de publics las des documentaires formatés où la connaissance n’est plus une aventure. Depuis son avènement en 2003, l’œuvre de Wang Bing s’est imposée dans la cinématographie mondiale. Elle a trouvé sa place dans les festivals internationaux et les grandes institutions cinématographiques. La visite de Wang Bing à Montréal, une initiative de la Chaire René Malo, est rendue possible grâce à une collaboration avec la Cinémathèque québécoise et le Festival du Nouveau Cinéma.


Diane Poitras 

Directrice de la programmation, Cinémathèque québécoise Chaire René Malo, UQAM

Exergues

Je n’ai jamais cherché de relations de proximité ou d’intimité avec mes personnages… Ce que je recherche, c’est une position qui fasse que je ne sois pas un étranger dans ce milieu. C’est avant tout cela la relation que je cherche à établir avec les personnages, une relation basée sur le respect mutuel.

Pour moi, le plus important est de pouvoir trouver des possibilités narratives pour le documentaire. Cela comprend l’espace, les personnages, la vie des personnages, toutes ces choses ensemble doivent m’aider à trouver des possibilités narratives dans un documentaire. Tout en cherchant ces possibilités narratives, je garde en tête l’étape du montage.

La narration, l’organisation du montage, ce sont les deux éléments auxquels je songe le plus durant le tournage du film.

Pour moi, avant de tourner un film, il est très important d’être clair et de savoir ce que l’on veut tourner et aller chercher. L’important ce n’est pas juste le contenu de l’histoire, c’est aussi un deuxième niveau caché et inconscient, une histoire dans l’histoire, une ambiance et une sensation à communiquer au spectateur.

La fiction exprime une réalité qui n’est pas celle du documentaire, une réalité à laquelle les spectateurs peuvent croire et se dire « oui, c’est vrai ». Mais selon moi, de toute façon, la nature de l’image de fiction est originellement fausse. Ce qui est réel ,vrai, c’est l’esprit de l’auteur.

Pour moi, ce qui est le plus important , au-delà de la manipulation de l’espace, de la direction des comédiens, au-delà de tout le travail propre à la fiction, c’est comment parvenir à transmettre mes intentions aux spectateurs. Si celles-ci passent, c’est que le film est bon.

Ma caméra est toujours dans ma voiture mais je ne l’ai pas toujours avec moi lorsque je marche. Je ne me promène pas avec elle. Lorsque je suis très fatigué, ma façon de me reposer, ce n’est pas d’aller dans un bar mais plutôt de sortir de la ville et d’aller me promener.


Introduction

Diane Poitras : Bienvenus à tous et toutes à cette classe de maître de Wang Bing organisée par la Chaire René-Malo avec la collaboration de la Cinémathèque québécoise et le Festival du nouveau cinéma. Je veux également souhaiter la bienvenue à Wang Bing et lui dire que nous sommes très fiers de l’accueillir à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal. C’est la première fois que Wang Bing vient en Amérique du Nord. Je vous présente enfin Xiaodan He qui va assurer la traduction pour nous aujourd’hui.

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Wang Bing fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma en 2003 avec une œuvre absolument colossale, À l’ouest des rails, un documentaire de neuf heures qui remporte le premier prix du Festival international de documentaire de Marseille. En 2007, il livre Fengming, chronique d’une femme chinoise qui se mérite le Grand prix du Festival international de documentaires de Yamagata au Japon. En 2008, Crude Oil, un film- installation documentaire de quatorze heures, connaîtra une diffusion dans les musées ainsi qu’au sein des galeries. En 2008 toujours, il lance L’argent du charbon, un film d’une durée de cinquante minutes. En 2009, un nouveau film installation, L’homme sans nom, avant tout destiné aux galeries et musées sera aussi diffusé en salles. En 2010, il sort The Ditch (Le fossé), qui a été programmé au prestigieux Festival international de Venise ainsi qu’au non moins prestigieux Festival du nouveau cinéma de Montréal.

Commençons avec À l’ouest des rails, pour examiner l’origine du projet et les débuts du cinéaste. Ce film a été tourné dans un complexe sidérurgique du nord de la Chine, un site qui constituait un emblème de la réussite du socialisme chinois au cours des années 1980.

Or, en 1990 ces usines sont en voie de démantèlement et la main d’œuvre est abandonnée et laissée à elle-même. Je propose tout d’abord que l’on voie un extrait du film pour ceux qui ne connaissent pas ce travail de Wang Bing. À l’Ouest des rails est divisé en trois parties : Rouille, Vestiges, Rails. Nous allons visionner le début de la deuxième partie de Rouille.


À l’ouest des rails : un film de 9 heures fait avec 300 heures de rushes

On voit dans cet extrait que le film se répartit entre des plans qui se situent au sein même de l’usine et des images tournées dans les vestiaires où les travailleurs prennent leur pause et discutent de leur avenir et de celui de l’usine. On y retrouve ce cynisme qui est peut-être une forme de désespoir.

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À l’Ouest des rails

Wang Bing, on voudrait vous demander tout d’abord d’où vient ce projet et pourquoi avez-vous tourné dans cet endroit en particulier ?

Wang Bing : J’ai d’abord étudié la photographie dans une école d’art située à proximité de cette usine, c’est un endroit qui m’était familier. J’ai ensuite poursuivi mes études en cinéma à Beijing Film Academy. Après mes études, ce sujet s’est imposé pour mon premier tournage.

DP : Dans cette école, aviez-vous déjà développé un projet artistique sur ce sujet ?

WB : J’ai d’abord songé à élaborer un projet photographique, j’ai recherché du financement mais cela a pris deux à trois mois et le projet n’a finalement pas marché.

DP : Lorsque vous vous êtes lancé dans cette aventure, aviez-vous conscience de la durée du projet qui s’amorçait ? Aviez-vous conscience que cela aller vous occuper pendant deux années de votre vie ?

WB : J’avais déjà en tête la structure en trois parties du film autour de trois sujets. Mais je pensais que le tournage durerait six mois. Ce n’est qu’en tournant que de nouvelles choses sont arrivées et je me suis mis à suivre le mouvement de ces choses. Et cela a finalement duré deux ans.

DP : Vous dites que vous connaissiez déjà la structure en trois parties du film mais tout le reste de la structure du film s’est-elle constituée progressivement durant le tournage ou durant le montage ? Vous avez tourné 300 heures de film et il n’en reste que neuf, comment avez-vous éliminé les 291 heures restantes ?

WB : Au tout début, j’avais déjà décidé des endroits où je souhaitais tourner, même si la structure n’était pas forcément très claire pour moi. Je n’ai pas réussi à l’énoncer clairement dans un premier temps. Ce que je souhaitais, c’est qu’à la fin, les trois parties soient finalement réunies de façon harmonieuse pour constituer le film. Mais dans un premier temps je n’ai pas réussi. Pendant le tournage, les trois parties se sont développées en même temps mais je ne trouvais pas intéressant de les mélanger. Ce n’est qu’au montage que j’ai décidé de rendre ces trois parties distinctes. Cela parce qu’il était trop compliqué de les traiter toutes en même temps.

DP : Il faut préciser que la première partie concerne l’usine, la deuxième, la ville et la vie quotidienne et la troisième, les trains. Concernant encore le montage, vous étiez-vous fixé des règles pour décider de ce qu’il fallait garder et enlever de la structure de son film ?

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À l’Ouest des rails

WB : La première version du film durait cinq heures. C’était la limite que me fixait le festival de Berlin pour un documentaire. Il faut dire qu’entre la fin du tournage et le festival de Berlin où je souhaitais présenter le film, il ne s’est écoulé qu’un mois et demi pendant lequel je devais visionner les rushes et élaborer une version du film. Pour aller plus vite, ma méthode a été d’écrire un synopsis en fonction de ma mémoire du tournage pendant deux ans. J’ai d’abord écrit de façon littéraire ce que je voulais montrer. Ce n’est qu’ensuite que je suis allé choisir dans mon matériel ce qui correspondait à mes besoins. C’est ainsi qu’en un mois et demi, j’ai pu élaborer une version de cinq heures.

Ensuite, au printemps 2002, j’ai commencé à remonter le film à partir de cette version de cinq heures et c’est là que les trois parties se sont séparées. Je n’ai vu l’ensemble de mon matériel qu’une fois : lorsque j’ai dû transférer les rushes pour le montage. C’est l’unique fois que j’ai regardé les trois cent heures que j’avais tournées. Après, c’est de mémoire que j’ai choisi mes scènes sans revoir l’ensemble du matériel. Il est vrai que c’est une énorme quantité de matériel mais j’avais moi-même tourné toutes ces images. Et pendant le tournage, je ne cherchais pas à retenir des détails mais plutôt la sensation qui se dégageait du film, sa narration cinématographique. C’est ce qui m’apparaissait le plus important.


La relation avec les personnages

DP : Vous parlez de « narration » au sujet d’un film documentaire, cela veut dire que pour vous, À l’Ouest des rails est un récit, une histoire que vous construisez à partir du réel ?

WB : Pour moi, la question de la narration consiste à se demander comment écrire un documentaire à partir d’images. C’est comme l’écriture romanesque ou théâtrale. Sauf qu’il faut chercher la manière propre au genre du documentaire.

DP : Depuis quelques jours que vous êtes avec nous, je vous ai beaucoup entendu parler de personnages et de votre relation avec eux. Pouvez-vous nous nous dire un peu comment vous entrez en contact avec eux et comment se construit votre relation de confiance, voire d’amitié ?

WB : Je n’ai jamais cherché de relations de proximité ou d’intimité avec mes personnages. D’abord parce que généralement, dans les endroits où je travaille il y a beaucoup de monde. Beaucoup de choses se passent en même temps et il est impossible de nouer une relation avec tout le monde. Et je ne cherche pas non plus à le faire. Ce que je recherche, c’est une position qui fasse que je ne sois pas un étranger dans ce milieu. C’est avant tout cela la relation que je cherche à établir avec les personnages, une relation basée sur le respect mutuel.

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À l’Ouest des rails

La narration, l’organisation du montage et le tournage

DP : Durant le tournage y avait-il des situations que vous recherchiez avec vos personnages et, inversement, vous êtes-vous interdit de filmer certaines situations ?

WB : Pour moi, le plus important est de pouvoir trouver des possibilités narratives pour le documentaire. Cela comprend l’espace, les personnages, la vie des personnages, toutes ces choses ensemble doivent m’aider à trouver des possibilités narratives dans un documentaire. Tout en cherchant ces possibilités narratives, je garde en tête l’étape du montage. Notamment les différents langages du montage américain, russe et français. C’est une chose essentielle pour le film. Si on parle de règles, je cherche parfois, au cours d’une séquence par exemple, à ne pas emprunter le langage du montage russe tel qu’inventé et énoncé par Eisenstein. Mais selon moi, dans un film complet, ce n’est pas possible d’ignorer, de refuser volontairement d’utiliser ces trois théories du montage et leurs différences. On ne peut pas éviter d’utiliser chacune de ces trois théories. Si l’on parle d’une séquence comme d’un paragraphe, on peut éviter d’utiliser une de ces règles pour le paragraphe mais pas pour la totalité du film. Le maniement de l’ensemble de ces règles conduit au langage propre du film. Il faut toujours rechercher la relation entre le film et la réalité et ensuite déterminer si le matériel tourné correspond à la réalité, à ce que je perçois de la réalité. Le plan, la continuité, la structure de l’image doivent permettre d’élaborer le récit du film. Il faut savoir percevoir ces éléments lors du tournage pour organiser le montage. La narration, l’organisation du montage, ce sont les deux éléments auxquels je songe le plus durant le tournage du film.

DP : Pour éclairer ce que nous venons d’entendre, je propose que nous passions à l’extrait suivant tiré du film Fengming, chronique d’une femme chinoise. Pour ceux qui ne l’ont pas vu, l’héroïne a publié ses mémoires pendant les années 1990 dans un livre intitulé Ma vie en 1957. Fengming est une intellectuelle qui a rejoint Mao et la révolution chinoise avec beaucoup d’enthousiasme en 1949. Puis, il y a eu, au début des années 60, une chasse aux intellectuels et aux contre-révolutionnaires en Chine. Elle a été arrêtée. Elle a subi une parodie de procès. Puis elle a été envoyée en camp de travail, ce que l’on appelait des « camps de réhabilitation par le travail ». Dans l’extrait que nous allons voir, elle a été libérée, alors que son mari est encore dans les camps de travail et elle se prépare à traverser une grande partie de la Chine pour aller voir son mari dans le camp.


Fengming, chronique d’une femme chinoise

WB : En 2005, j’avais déjà fini le scénario de mon film de fiction The Ditch, mais j’avais toujours des doutes à propos de ce scénario basé sur un roman. Je suis parti sur les lieux de tournage de « The Ditch » et c’est ici que j’ai rencontré Fengming. Une relation étroite s’est développé entre nous. Entre 2005 et 2007, j’ai effectué beaucoup de recherche pour The Ditch. Je me suis entretenu avec plus d’une centaine de personnes qui ont séjourné dans les camps de rééducation par le travail. En 2006, un représentant du festival de Bruxelles est venu à Beijing et m’a approché pour que je réalise un film pour le festival. J’ai immédiatement pensé à Fengming, son histoire et sa vie. Pour le festival de Bruxelles, j’ai monté une version du film qui durait deux heures et quinze minutes. C’est ensuite, en rentrant à Beijing, que j’ai rajouté plus de cinquante minutes pour arriver à la version finale de trois heures et dix minutes.

DP : Pouvez-vous nous dire plus exactement comment s’est déroulé le tournage ? Quelles parties ont été tournées et dans quel ordre? Car, sauf pour le début et la fin, le film semble construit sur un seul angle de caméra et toujours dans la même pièce. On a donc le sentiment d’une unité de lieu et de temps et pourtant le film s’est réalisé en plusieurs étapes…

WB : Pour ce film, le tournage a duré sept jours. Mais j’ai seulement utilisé le matériel de trois journées. Pour la première partie, j’ai tourné du matin jusqu’au soir. J’ai tourné les autres moments, dont les extérieurs, pendant la deuxième journée. La partie tournée dans la soirée a été réalisée lors du septième jour. Je me suis rendu chez elle chaque jour mais cela ne veut pas dire que j’ai tourné chaque jour. Parfois nous parlions seulement. Ou je restais avec elle en réfléchissant à ce qu’il manquait au film, ce qu’il manquait pour compléter la narration.

Pour moi, avant de tourner un film, il est très important d’être clair et de savoir ce que l’on veut tourner et aller chercher. L’important ce n’est pas juste le contenu de l’histoire, c’est aussi un deuxième niveau caché et inconscient, une histoire dans l’histoire, une ambiance et une sensation à communiquer au spectateur.

Par exemple chez elle, il fait toujours sombre, sa fenêtre est bloquée et il manque toujours de soleil. À son âge, elle ne perçoit plus les changements qui se passent dans la Chine moderne. Elle vit au contraire dans sa mémoire et dans ses souvenirs. Elle n’a plus l’énergie aujourd’hui de se confronter aux changements qui ont lieu en Chine. C’est seulement sa mémoire qui est le plus important pour elle. Ce que j’ai senti, c’est que dans sa chambre, dans son petit appartement toujours sombre, où il manque de soleil, cette dame se souvient seulement de son passé ; elle vit toujours dans son passé dans une pièce sombre. Elle est toujours toute seule, et quand je suis entré comme ça dans son appartement pour faire le film, j’ai eu l’impression que c’était un fantôme qui vivait là. Pour moi il était essentiel de montrer cette atmosphère, cette sensation. C’est pour cette raison que j’ai profité de l’obscurité qui règne dans la pièce et que je ne l’ai jamais éclairée.

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Fengming, Chronique d’une femme chinoise

Comme on reste longtemps dans cette pénombre, le contraste est violent lorsque s’allume la lumière de la lampe. Il était très important de faire ressentir ça. De même, lorsque le téléphone sonne, j’ai choisi de ne pas bouger la caméra.

Tout ça, ce sont mes sensations lors du tournage. Je suis très sensible à ces éléments pour montrer et respecter la sensation première. Par exemple, lors de la dernière scène qui se passe le soir, je n’ai jamais déplacé la caméra. Au début, Fengming est dans un coin de la pièce en train de regarder la télévision. Puis elle va à sa cuisine et revient. Son téléphone a sonné, c’était une amie lointaine qui l’appelait. Et au téléphone, son amie parlait aussi du passé. Tout était au passé. C’était un sentiment très fort, cette impression que c’était des fantômes qui se parlaient. Il fallait le montrer le plus possible. Voilà un exemple des possibilités narratives qui naissent au tournage et qui permettent d’établir une vraie communication avec le spectateur. Je pense en effet que de cette manière, le film communique mieux avec le spectateur.


The Ditch , le glissement du documentaire vers la fiction

DP : Je crois que l’on comprend bien ce que vous entendez par possibilités narratives, les relations entre le film, l’espace et les personnages dont il faut être à l’écoute pour traduire quelque chose qui renforce l’histoire mais qui va aussi au-delà de cette histoire. Ce serait peut-être le moment de faire un lien avec votre dernier film, The Ditch, qui était déjà commencé pendant le tournage de Fengming, chronique d’une femme chinoise. Je vais vous poser une question qui vous a sans doute déjà été posée mille fois. Avec ce dernier film qui aborde résolument la mise en scène d’histoires réelles et qui utilise davantage les codes de la fiction, y a t-il dans votre travail un glissement progressif du documentaire vers la fiction ?

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The Ditch

WB : Dans mon travail, l’important est que j’aie toujours des possibilités narratives, que ce soit en fiction ou en documentaire. Bien sûr, il y a des différences dans chaque genre, mais il y a aussi des choses communes. Pour moi, dans le tournage de tout film de fiction il y a inévitablement une part de faux. Et pour The Ditch, c’est pareil. Tout est tourné, arrangé. Ce n’est plus du documentaire. La fiction exprime une réalité qui n’est pas celle du documentaire, une réalité à laquelle les spectateurs peuvent croire et se dire « oui, c’est vrai ». Mais selon moi, de toute façon, la nature de l’image de fiction est originellement fausse. Ce qui est réel ,vrai, c’est l’esprit de l’auteur.

Par contre, dans un documentaire peu importe la technologie, peu importe si l’image est belle ou non, tout est vrai. Le problème est le suivant : puisque dans le documentaire tout ce qui est tourné est vrai, quelle est la responsabilité, le rôle du réalisateur ? Pour moi, ça consiste à établir une relation entre le film et la réalité.

DP : Vous dites que toute image documentaire est vraie. Pourtant, il y a de nombreux exemples dans l’histoire du documentaire qui montrent qu’il y a de la manipulation aussi.

WB : Une manipulation absolue ! Évidemment, pour tous les réalisateurs, le travail du cinéma est une manipulation totale. Pour moi, c’est la différence entre la nature du documentaire et la nature de la fiction qui détermine de quelle façon je vais « manipuler » et quelle relation différente je vais établir entre le film et la réalité.

Pour un réalisateur de fiction, la première question, celle qui est toujours à l’esprit est la suivante : Est-ce que ça fait vrai ? Est-ce que les gens peuvent y croire ? C’est ce que la plupart des réalisateurs de fiction ont toujours à l’esprit. Pour moi, ce n’est pourtant pas la règle la plus importante en fiction. Pour moi, ce qui est le plus important , au-delà de la manipulation de l’espace, de la direction des comédiens, au-delà de tout le travail propre à la fiction, c’est comment parvenir à transmettre mes intentions aux spectateurs. Si celles-ci passent, c’est que le film est bon.

Q : On peut voir, dans The Ditch, de nombreuses références à Tarkovski. On a l’impression que c’est un film politique et pourtant il ne l’est qu’indirectement. Comment avez-vous abordé la mise en scène du film, situé en plein désert ?

WB : Dans le roman initial, le camp de rééducation n’est pas tout à fait situé à l’endroit où j’ai tourné. Là où le camp existe réellement, la moitié des personnes sont mortes. Lorsque j’ai décidé de raconter cette histoire, j’ai dû la condenser, la réduire à un seul lieu, pour ne pas prendre de risques. Le gouvernement aurait interdit le tournage s’il avait su ce que nous faisions. L’idéal pour moi était de trouver un endroit vide, sans personne à côté, et de tourner le film en moins de trois mois. Nous avons tout construit pour tourner et vivre là-bas pendant trois mois, sans confort et de façon isolée. Je voulais me concentrer sur l’essentiel et raconter le film au présent pour être plus précis et plus fort. Rester simple et aller le plus profondément possible. J’ai choisi le paysage le plus plat et le plus aride qui existait. Ainsi, même la plus petite plante qui pousse se détache très fortement du reste. Elle devient inoubliable. L’environnement, l’immensité de l’espace vide, est pour moi un personnage très important dans cette histoire. Même dans les costumes, je ne voulais pas de couleur, ni de motifs. Ce lieu me donnait une sensation de désespoir que je voulais transmettre dans le film.

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The Ditch

Q : Est-ce que le scénario était déjà très écrit avant le tournage ?

WB : Dans un premier temps, en 2004, j’ai adapté fidèlement le roman. Entre 2005 et 2007, j’ai commencé à m’entretenir avec des personnes qui ont vécu cette histoire et j’ai complètement bouleversé le scénario pour être conforme à la réalité qu’elles m’ont racontée. Cela a duré trois ans.


Le rôle de l’artiste dans la société chinoise contemporaine

DP : Dans vos films, il y a toujours une vision, un travail politique. Quel est pour vous le rôle d’un artiste dans une société et plus particulièrement dans la société chinoise contemporaine ?

WB : Tout d’abord, je pense que le film et la société ne doivent jamais être séparés. Pour les gens, le cinéaste fait partie des intellectuels. En Chine, avant les années 70, tourner un film se faisait uniquement dans une économie étatique. C’est le gouvernement qui contrôlait toute l’économie… et le droit de tourner un film. Ce n’est qu’en 1990, avec les changements économiques importants, que la production indépendante s’est mise à exister. Et aujourd’hui, cette façon de tourner et de produire est de plus en plus présente et importante. C’est dans ce cadre que mon travail de cinéaste s’inscrit. Il y a aujourd’hui en Chine beaucoup de cinéastes indépendants qui font du documentaire ou de la fiction. Ils jouent un rôle très important, car en Chine, les médias nationaux, les organismes officiels, les cinémathèques et musées du cinéma ont perdu leur indépendance pour produire et montrer des films de propagande soutenus par le gouvernement. La réalité de la vie chinoise, du peuple et de la société sont négligés par ces productions. La responsabilité de combler cette lacune revient au cinéaste indépendant.


La place du cinéma indépendant chinois en Chine

WB : La plupart des productions indépendantes n’ont pas la chance d’être projetées officiellement en public. C’est surtout dans les galeries d’art, les écoles de cinéma et certains organismes pas tout à fait officiels que les gens ont la chance de voir ces films. C’est une situation très difficile pour les cinéastes.

DP : C’est donc un cinéma qui se situe toujours en marge ?

WB : Oui absolument, car ces films ne font jamais partie de la production planifiée et officielle. Il n’est jamais possible d’avoir une distribution officielle. Tout circule de façon non officielle. Les artistes viennent déposer leurs films dans les centres, les écoles, les librairies et les gens viennent les voir. Il y a aussi des marchés illégaux dans lesquels tu peux acheter des films pour très peu cher. C’est illégal, mais c’est aussi un avantage pour le peuple et pour les cinéastes. On y trouve notamment de bons films étrangers pour lesquels le gouvernement n’a jamais autorisé la distribution en Chine. Cela a permis aux réalisateurs indépendants chinois de profiter également du marché illégal pour montrer leurs films.

DP : Cela signifie que vos films ne sont absolument pas financés par l’État ?

WB : Jusqu’à présent, je n’ai jamais reçu d’argent de la part du gouvernement chinois, ni de compagnies de production chinoises. Au début ce sont surtout les amis et la famille qui ont permis de compléter le budget de mes films. Mais je ne me plains pas trop parce que c’est une réalité que je ne peux pas changer. Le plus important pour moi est que j’ai toujours pu continuer à filmer et à travailler ; cette réalité ne m’a jamais empêché de poursuivre mon travail.

DP : Mais aujourd’hui, avez-vous du financement extérieur ?

WB : Oui, la plupart de l’argent vient aujourd’hui de la France et de la Belgique.

Q : Quelle distribution The Ditch peut-il avoir en Chine ? Évidemment ce film va être distribué en Occident, mais qu’en est-il du pays où il a été produit ?

WB : Je n’ai aucune idée du temps qu’il faudra avant que je n’ai droit à une distribution officielle. Je ne suis pas optimiste sur cette question. Selon moi, le seul moyen de montrer le film aux gens reste les DVD illégaux.


L’homme sans nom

Q : Pouvons-nous un peu parler du film L’homme sans nom ? Quelle interaction y avait-il entre le cinéaste et le personnage ? On a la sensation dans le film qu’ils ne se sont presque jamais parlés. Est-ce la réalité ? Ou y a-t-il eu une conversation qui n’a pas été gardée au montage ?

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L’homme sans nom

WB : En fait, c’est un hasard complet qui m’a fait rencontrer cette personne. Je prenais l’air autour de la ville et je suis passé par cet endroit ; c’est un village abandonné. Et tout à coup, une personne est apparue, comme surgie du sol, comme un fantôme. Je suis très curieux, je me suis donc arrêté et j’ai commencé à filmer un peu. J’y suis retourné plusieurs fois, parfois avec ma caméra, parfois sans tourner, juste pour lui déposer de la nourriture. Cela a pris trois ans. Pendant ces trois ans, je suis allé à là-bas quelques fois par an. Parfois je n’y suis pas allé pendant cinq mois. Je ne me suis jamais rendu là-bas de façon régulière ni avec un plan ou un projet. Il n’a jamais parlé avec moi devant la caméra, mais il a accepté ma présence et réagi à ce que je lui apportais. Il ne s’est jamais préoccupé de moi, ni de la caméra et n’a rien changé à ses habitudes. Il n’y a jamais eu de communication par rapport à la caméra, je n’ai pas eu à le convaincre. Il semblait ne pas s’en soucier. Il acceptait seulement ma présence mais n’appréciait pas que je vienne avec quelqu’un, je devais toujours être seul.

DP : Est-ce que vous vous promenez toujours avec votre caméra ?

WB : Ma caméra est toujours dans ma voiture mais je ne l’ai pas toujours avec moi lorsque je marche. Je ne me promène pas avec elle. Lorsque je suis très fatigué, ma façon de me reposer, ce n’est pas d’aller dans un bar mais plutôt de sortir de la ville et d’aller me promener. Cet endroit était idéal pour moi car j’aime ce village abandonné. Je m’y rendais parfois seulement pour le plaisir. J’allais alors seulement saluer mon personnage, m’asseoir et le regarder.

Q : Le personnage de Chronique d’une femme chinoise a une histoire très semblable à celle d’un des personnages de « The Ditch », y-a-t-il un lien entre les deux?

WB : Il n’y a pas de lien, ce sont deux personnages différents. Lorsque j’ai tourné Chronique d’une femme chinoise, le scénario de mon film suivant était déjà terminé et s’inspirait des personnes que j’avais rencontrées. Les deux personnages sont réels mais ce ne sont pas les mêmes. C’était malheureusement des histoires courantes pendant cette période. Au fait, j’ai entendu dire que la femme qui a inspiré le personnage de The Ditch serait au Canada actuellement.


Archiver la mémoire de l’histoire chinoise récente

WB : La plupart des jeunes Chinois, dans la vingtaine, ne connaissent pas, par exemple, les événements difficiles que Fengming a connus. Ils sont trop jeunes et ne constituent pas encore des piliers de la société chinoise. Quand ils seront plus mûrs, plus âgés, ils iront chercher ce qu’ils ignorent dans l’histoire de la Chine. Pour l’instant, ils n’ont pas le temps, ni l’énergie de prendre cette responsabilité. Et comme dans toute société, la jeunesse ne se préoccupe pas tellement de l’histoire

Q : Fengming,chronique d’une femme chinoise montre une femme qui vit dans le passé, alors que la jeune génération ignore tout du passé. Était-ce pour vous une possibilité narrative dans le contexte d’une société qui refuse de se souvenir de certains événements?

WB : Oui, évidemment, j’ai pensé à relier cette individualité à l’oubli de l’ensemble de l’état.

Q : Est-ce que les publics en Chine ont réagi à ce deuxième niveau d’interprétation ?

WB : Malheureusement, ce film n’a été projeté que deux fois en Chine. La réaction a été très forte car ce sujet est tabou et, malheureusement, souvent caché. C’est un passé très dur. La plupart des gens ont choisi de taire cet épisode de l’histoire et les souvenirs qu’ils en ont. Ce n’est pas agréable d’activer cette mémoire. Mais après le visionnement du film, il est évident que cela remue des souvenirs en eux. Tous les événements comme celui-là, y compris la révolution culturelle, se sont déroulés en moins de trente ans. Tous les Chinois n’y ont pas encore réfléchi de façon personnelle. C’est encore trop proche. Mais pour les cinéastes, et pas seulement pour moi, c’est un travail très important d’archiver cette mémoire et d’aider les gens à regarder les faits et réfléchir de manière individuelle pour comprendre comment chacun a pu survivre.

DP : Cela m’amène à une réflexion : À l’ouest des rails, montre une classe ouvrière totalement détruite, qui ne profite pas des changements dans la société, alors que le principe même du marxisme s’appuyait sur la force du prolétariat. Par contre, avec Fengming, on voit une intellectuelle qui essaie de rassembler les gens, de faire revivre la mémoire. N’est-ce pas un curieux renversement par rapport au projet marxiste ?

WB : La Chine d’À l’ouest des rails est en pleine transition d’une économie planifiée à une économie de libre marché. Tout le monde qui ne correspond pas à cette économie de marché va être effacé, abandonné. Avant, la classe ouvrière était le corps de la société. Aujourd’hui cette classe est désorganisée. Mais Fengming, qui a plus de 70 ans, commence à vraiment apprécier la vie, plus encore qu’avant. Elle est heureuse d’avoir vécu aussi longtemps. Elle a commencé à faire le récit sa vie et elle veut réunir les personnes qu’elle a connues dans les camps. C’est pour elle une manière de conserver ce qu’elle a vécu. C’est une preuve qu’elle a vécu cette période spécifique. C’est comme un voyage de vie qu’elle veut transmettre à la fin de ses jours.


 

Classe de maître : Raymond Depardon

Présentation

Pierre Jutras : Bon après-midi! Bienvenus à la Cinémathèque québécoise! C’est assez extraordinaire, la salle est pleine, c’est plein aussi à la salle Fernand-Seguin et à l’Agora où la leçon de cinéma est diffusée en direct, et tout ça grâce à votre présence, monsieur Depardon…Je vais être bref parce qu’il faut laisser le plus de temps possible à notre invité. L’animation de la leçon sera faite par Marcel Jean qui est, entre autres, critique de cinéma, réalisateur, producteur, éditeur. Rapidement, avant de leur donner la parole, je voudrais remercier la Chaire René-Malo de l’UQAM, le Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal, le Consulat général de France de Montréal et la Régie du cinéma pour leur collaboration à la tenue de cet événement. Pour commencer, à la suggestion de M. Depardon, nous allons visionner deux extraits de ses films, tout d’abord une séquence de San Clemente, un des premiers.

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Raymond Depardon – San Clemente (1982)

Raymond Depardon : Je voudrais rendre un hommage à monsieur Michel Brault qui est dans la salle. Je voudrais dire que lui, c’est un vrai caméraman alors que moi je me débrouille. Mais je dois dire que je suis un peu meilleur que Jean Rouch quand même, mais pas tellement…

Marcel Jean : Alors, merci à tous d’être là. Il y a deux mois lorsque j’ai parlé à Pierre Jutras, je lui ai dit : « Il va y avoir une leçon de cinéma avec Raymond Depardon, est-ce que tu pourrais me garder une bonne place… » Je ne croyais pas qu’il allait me prendre aussi au sérieux. Merci à tous d’être là. Merci à Pierre de m’avoir offert cette opportunité. Bonjour, Raymond Depardon. On vient de regarder les débuts de deux de vos films, le second est le plus récent. Qu’est-ce que le début d’un film pour vous? Qu’est-ce que ça représente?

Les débuts dans les films et dans la vie.

R. D. : Je crois que le début d’un documentaire est très important. C’est improvisé, c’est quelque chose qu’on ne peut pas écrire, qu’on ne peut pas prévoir. Il y a des coups de chance. Ce n’est pas facile. Il faut y réfléchir. Ça peut effectivement être quelque chose qui n’a plus rien à voir avec le film. Souvent, c’est quelque chose d’autre. Un exemple. J’avais fait un bon film qui s’appelle Délits flagrants, mais je n’avais pas de début, pas de début du tout. Et, comme j’étais pur et dur, je n’avais tourné que dans la pièce où les substituts du procureur interrogent les prévenus, mais j’avais tourné une fin : les couloirs horribles des sous-sols du Palais de justice qui datent du XIVe ou XVe siècle avec leurs cellules où l’on amène les prévenus et qu’il est interdit de filmer. Donc j’avais la fin, mais je n’avais pas le début.

Raymond Depardon – Délits Flagrants (1994)

C’est un film très simple Délits flagrants. Il y a deux personnes qui se rencontrent, d’un côté le substitut du procureur qui est le représentant de l’institution et de l’autre, le prévenu. Une telle situation exige de la part du spectateur une écoute et pour favoriser cette écoute on ne pouvait pas démarrer comme ça, dans la pièce de l’interrogatoire. J’ai alors fait ce long plan fixe du Palais de justice de Paris qui ouvre le film puis j’ai suivi, en caméra portée, ceux qu’on y amène. Ça permet au spectateur d’arriver, lui aussi, avec eux, dans le palais, avant d’assister à l’interrogatoire des prévenus.

M. J. : Du début des films, je voudrais maintenant qu’on parle de vos débuts au cinéma. Lorsque vous passez au cinéma, vous êtes déjà photographe depuis un bon moment avec une réputation enviable. Qu’est-ce qui vous a poussé vers le cinéma?

R. D. : Je crois que c’était mon premier désir d’être cinéaste, avant la photographie même, mais la photographie a été plus facile à pénétrer en pirate, en sauvage, en franc-tireur que le cinéma. J’aurais pu être assistant dans le cinéma, porter des valises, un café au quatrième ou cinquième assistant, et puis monter tout doucement en grade, mais je n’avais pas de connaissances dans ce milieu. Donc depuis le tout début, il y a la photo et le cinéma et j’ai maintenu ces deux activités tout au long de ces années, ce qui, en passant, n’est pas forcément une très bonne chose parce qu’être photographe et être cinéaste c’est vraiment très différent et ça crée toutes sortes de malentendus. Dès que je fais un plan d’une minute, on me dit : « Putain, c’est long! C’est parce qu’il est photographe… » Avant, dans mes premiers films, un plan fixe ça pouvait durer quatre minutes. Je ne sais pas d’où ça me vient. Mon père est né en 1903, moi en 1942… Je suis un avorton du XXe siècle. C’est peut-être ça qui fait que je suis encore un peu lent, que je travaille en chambre noire et que je suis un peu décalé. Mais j’ai fait des clips, des films publicitaires, donc je sais comment ça peut aller vite un plan. En tous les cas, ce que je veux dire c’est que je suis venu au cinéma avec ma casquette de photographe et je trouve que c’est très bien. Éric Rohmer disait qu’il ne faut pas être trop professionnel dans le cinéma parce que ce qui est important c’est la passion. Il faut être passionné.

Sur le tournage de Conte d’été (1996)
Sur le tournage de Conte d’été (1996)
Eric Rohmer (1920-2010)
Eric Rohmer (1920-2010)
Jean Rouch (1917-2004)
Jean Rouch (1917-2004)
Chronique d’un été (1961)
Chronique d’un été (1961)

Le cinéma et la photo me servent bien parce qu’il y a des années où je vis plus de la photo, ce qui me permet d’être très libre au cinéma. Ça m’a permis de ne pas faire des films de commande, de ne pas travailler pour la télé, de ne pas perdre mon temps, de ne pas me démoraliser aussi, sans doute, puisqu’on sait très bien comment ça se passe bien souvent : on dit qu’on va faire un film pour soi puis, voilà, on est pris par le travail alimentaire.

J’ai fait plein de choses pas très louables en photo. Mais ce n’est pas grave. J’ai « planqué » comme tout le monde parce qu’il fallait faire ça. « Planquer », ça veut dire attendre les vedettes devant un hôtel comme des paparazzis, mais en fait on n’était pas des paparazzis. Disons que je me suis trouvé avec des gens connus qui n’étaient pas trop contents que je les photographie. Bon voilà. Ce n’est pas tellement honorifique pour moi, mais les gens connus qui crient, moi, ça ne m’inquiète pas beaucoup. Non, je serais plus embêté par des gens normaux comme vous et moi qui seraient photographiés dans la rue et qui diraient : « Non! Moi je ne suis pas d’accord! ».

M. J. : Et si vos débuts vous deviez les faire aujourd’hui, comment ça se passerait?

R. D. : Qu’est-ce que je ferais si je devais démarrer aujourd’hui? Je serais à l’université, bien sûr. C’est quand même une chance de voir plein de films, plein d’images. De mon côté, je n’ai pas eu cette chance; j’ai été obligé de le faire tardivement, mais cela a ses avantages. Prenons par exemple, Madame Bovary de Flaubert. Si on le lit trop tôt c’est plutôt chiant quoi! Par contre, si on le lit vers la trentaine, et que déjà on a eu deux ou trois petits chagrins d’amour, c’est mieux. Je pense que c’est la même chose avec le cinéma, il ne faut pas voir certaines choses trop tôt.

Aujourd’hui, le cinéma, comme moyen d’expression, est devenu plus accessible pour les jeunes grâce aux petites caméras numériques. Mais le défaut de cette caméra c’est d’être un parfait enregistreur de paroles. C’est un magnétophone magnifique, quoi! Un magnétophone où il y a en plus des images. Et c’est là qu’il faut faire attention parce qu’en fait, il faut faire des images pour faire du cinéma. Commencer à tourner quand il ne se passe rien.

M. J. : Frederick Wiseman disait qu’il travaillait avec un caméraman pour donner toute la place aux images, au cadre et que lui se réservait la prise de son qui lui permettait de s’ouvrir sur l’ensemble de l’environnement. Comment est-ce que vous vous situez par rapport au son et à l’image au moment du tournage en documentaire?

R. D. : Au début, avant de connaître Claudine Nougaret (Preneuse de son, productrice et compagne de Raymond Depardon), j’ai fait beaucoup de films tout seul où j’ai effectivement mis un micro sur la caméra.

M. J. : Le cas de Faits divers, notamment.

R. D. : Oui Faits divers et Reporters. Pour ces films j’avais bidouillé un retour son et je me suis mis à écouter. En écoutant, on voit bien qu’il ne faut pas bouger la caméra, parce que sinon on n’écoute pas et on n’entend pas. J’essayais de dégager l’écoute.

Faits Divers (1982)
Faits Divers (1982)
Reporters (1980)
Reporters (1980)

M. J. : Est-ce que faire la prise de son et le cadre en même temps ça facilitait le travail?

R. D. : Dans le commissariat de Faits divers, j’étais pour ainsi dire en embuscade et le problème n’était pas tant relié à la prise de son et au cadre, mais plutôt au fait qu’au moment du tournage souvent tout est confus. Je m’explique. On pense que parce que vous êtes dans un commissariat que c’est facile à filmer parce que c’est un endroit « fort » où beaucoup de choses peuvent arriver. Mais non, c’est confus, parce qu’il y a plein d’histoires possibles… Ça part tous azimuts et vous ne comprenez rien de ce qui se passe. Et puis, au bout d’un certain temps, vous voyez surgir une histoire. Un gars pousse la porte et voilà : il était une fois… mais pour avoir le début de cette histoire

il faut tourner avant qu’il ne se passe quelque chose. C’est la grande différence entre le cinéma et la photographie : il faut tourner avant, quand il ne se passe rien et non attendre qu’il se passe quelque chose. C’est un phénomène comme ça où tu te dis : « Tourne, tourne, tourne, tourne ». Ça c’est la force du documentaire par rapport au cinéma de fiction… ce temps où il ne se passe rien, mais qui va t’amener au moment où il va se passer quelque chose : c’est un temps très fort. Il y a quelque chose qui fait que ce moment n’est pas la même valeur que celui qui, en fiction, va de « moteur » à « action », ce moment après lequel on dit à l’acteur : « OK, vas-y! ». En fiction, c’est un moment qui est tout à fait artificiel.

Dans La Vie moderne, par exemple, au moment où Marcel est allongé dans les herbes, je tourne seul, avec une caméra qui fait huit kilos, mais qui est sur un trépied parce que je ne peux pas être à la main. Claudine est avec un émetteur sur lui, une perche, plus un couple stéréo. Il y a le vent et Marcel, qui est allongé à côté de son troupeau. Une minute s’écoule, il n’y a rien qui se passe puis il me dit : « C’est la fin! ». Dix ans de travail pour avoir un paysan qui dit : « C’est la fin! ». C’est évident que c’est la fin, on sait que c’est la fin, mais voilà une phrase qu’il faut aller chercher. Si vous allez la chercher en interviewant Marcel, vous pouvez lui demander : « Alors Marcel, c’est la fin? ». Il va vous dire : « C’est la fin! », mais ça, ça ne vaut rien. C’est dans ce silence d’avant l’action que réside toute la noblesse du documentaire, sa force et c’est ce qui le différencie de la fiction. Cette noblesse est celle des chasseurs d’images, des caméramans, des hommes d’images.

Le réel peut être très fort, mais il n’est pas nécessairement rassurant et certains films sont durs à « rentrer dans la boîte ». Les premiers films que j’ai faits, je n’arrêtais pas de tourner… et je vois aujourd’hui beaucoup de jeunes qui filment trop avec leurs caméras numériques. Toutes ces heures qu’il faudra obligatoirement réduire, structurer. Même si Wisemann fait des films de trois heures lui aussi est obligé de réduire. Et c’est au montage qu’on réduit, qu’on structure le matériel. C’est le montage qui nous rappelle que le documentaire comme la fiction s’inscrit dans la logique du cinéma.

Prenons un exemple. Je filme quelqu’un… je ne sais pas ce qu’il fait, il traîne comme ça… Je fais trois fois, quatre fois des panoramiques pour le suivre comme ça à la main… On arrive au montage et le monteur me dit : « Pourquoi tu ne l’as pas laissé sortir du cadre? T’es pas un photographe de presse, un paparazzi! » C’est vraiment ça la différence entre la photo et le cinéma : les sorties de cadre. Ça a l’air banal, mais c’est utile! Parce qu’après tu le reprends plus loin, il rentre dans ton champ et on s’exclame : « Ah! Quelle merveille! Mais c’est un sacré monteur ce documentariste! » Pour les cinéastes de fiction, Bresson, Ozu et les autres, cette construction est plus facile parce qu’ils contrôlent les entrées et sorties de cadre des acteurs. Et il faut voir ces films parce qu’ils nous aident à comprendre le montage.

Mais j’ai une amie, Sarah Moon, qui est une excellente photographe et qui n’a jamais compris ça. Et je l’aime bien, je lui dis : « Mais putain, tes sorties de cadre… » C’est comme les passages en voiture, il faut des fois se mettre sur le bord de la route pour voir la voiture qui passe. C’est complètement idiot, mais c’est l’histoire du cinéma.

M. J. : Si l’on reste toujours dans la voiture, la voiture n’avance pas. R. D. : C’est ça, oui, oui!

Documentaire et fiction : deux attitudes

M. J. : On a parlé tout à l’heure de la chasse aux images. On a parlé aussi des films de fiction, je pense en particulier à La Captive du désert et Empty Quarter (Une femme en Afrique), on a l’impression qu’il y a cette volonté de chasser les images, c’est-à-dire qu’il y a des moments où l’actrice ne sait pas exactement ce qu’elle va faire, vous ne savez pas non plus ce que l’actrice va faire, vous êtes là, vous tournez, vous attendez et il va peut-être se passer quelque chose.

Sandrine Bonnaire dans La captive du désert (1990)
Sandrine Bonnaire dans La captive du désert (1990)
La captive du désert (1990)
La captive du désert (1990)
Empty quarter, une femme en Afrique (1985)
Empty quarter, une femme en Afrique (1985)
Empty quarter, une femme en Afrique (1985)
Empty quarter, une femme en Afrique (1985)

R. D. : Oui, c’est vrai! Il y a peut-être, disons, 50 % des fois où je ne savais pas ce que j’allais faire. Dans les films de fiction, j’aime bien quand ça flotte. Dans les documentaires, pas trop. Je trouve qu’il faut faire un choix dans le documentaire et il faut être assez dirigiste parce que le réel est tellement riche qu’il faut établir un regard précis sur celui-ci.

Sandrine Bonnaire dans La captive du désert (1990)
Sandrine Bonnaire dans La captive du désert (1990)

Dans La Captive du désert, par exemple, je me souviens de Sandrine Bonnaire entre les prises qui était assise toute seule un peu à l’écart et qui attendait le moment de la prise en jouant avec le sable, en le faisant couler entre ses doigts. J’aurais pu tourner la caméra vers elle et faire un plan parce qu’elle était là, otage du film, mon otage. Il y avait un certain flottement dans cette attente et moi j’aime bien les flottements. Ce sont les moments les plus difficiles à filmer et c’est peut-être là où réside la force du cinéma.

Qu’est-ce qu’on filme, comment on filme ?

M. J. : Parlons maintenant de l’utilisation du trépied dans certains de vos films. Délits flagrants ou 10e Chambre – Instants d’audience, sont pratiquement des films dispositifs, c’est-à-dire des films où la caméra et le cadre sont fixes et nous donnent à voir ce qui passe devant l’objectif.

10e Chambre – Instants d’audience (2004)

R. D. : Oui, c’est vrai que je n’ai pas fait de caméra portée depuis très longtemps. C’est peut-être parce que c’est la télévision qui s’en est emparée avec tous ces reportages dont les images imitent celles des premiers films du direct. Je n’ai plus aujourd’hui cette nécessité de tourner en caméra portée, on évolue, on fait autre chose. Mais, récemment, j’ai fait des films pour la Fondation Cartier et j’ai utilisé la caméra portée. J’ai fait attention par contre parce que j’avais l’impression que je tombais dans la caricature de la télévision, des reportages journalistiques. Pourquoi le plan fixe, le trépied? Je n’ai pas de réponse précise, ça dépend du contexte, de la situation à laquelle il faut toujours s’adapter. Si vous tournez dans un service d’urgence ici à Montréal et que vous êtes en embuscade dans un couloir, dans un endroit où il y a une certaine misère, vous ne pouvez pas vous installer avec du matériel lourd, ça m’apparait évident. Quand j’ai fait La Vie moderne, j’avais à ma disposition un camion avec lequel j’ai pu faire le très long travelling qui décrit l’itinéraire pour arriver à la ferme du Villaret et, ainsi, décrire l’extrême solitude de ces lieux très durs. J’avais fixé la caméra en avant du camion avec l’aide d’un technicien et j’ai fait le plan. C’est une question de contexte comme je le disais. Qu’est-ce qu’on filme et comment on filme? Tout se résume à ces deux questions même lorsqu’on travaille avec les technologies les plus nouvelles.

La vie moderne (2008)
La vie moderne (2008)

Et, d’autre part, il ne faut jamais oublier qu’un documentaire ce n’est pas un reportage. On ne peut pas se limiter à faire des entrevues : « Bonjour madame! Alors, racontez-moi… Vous êtes divorcée, vous vivez avec vos deux enfants ou je ne sais pas quoi. Racontez-moi votre vie… » Je pense que le documentaire c’est quelque chose qui doit être une confrontation, qui tient, pour moi en tout cas, à la fois du cinéma de fiction — de Resnais par exemple —, et de la démarche sociologique de Bourdieu, le Bourdieu de La Misère du monde. C’est un formidable livre basé sur des entretiens avec des gens qui appartiennent à toutes sortes de milieux. D’un côté donc, Resnais avec un scénario, des acteurs, une planification précise du travail, de l’autre Bourdieu qui dit que mener un entretien c’est quelque chose d’extrêmement fragile et qui peut se casser la gueule à chaque instant. Un documentariste n’est pas tout à fait un sociologue ou un ethnologue. On peut faire des films d’ethnologie, mais avec en plus un zeste de poésie, un zeste de curiosité et avec surtout des images. Un documentariste est un homme d’images qui retient une image plus qu’une autre, qui sait qu’un début de film est important, qui sait qu’un film doit prendre en charge, guider l’éventuel spectateur.

M. J. : On a parlé tout à l’heure des plans longs, de ces plans de quatre minutes qui sont devenus au fil de vos films des plans un peu plus courts. Question de rythme, il y a une certaine lenteur dans votre cinéma. Il y a une monteuse qui me le faisait remarquer récemment et qui me disait : « Il assume une certaine lenteur dans son cinéma ». Comment vivez-vous avec ce rythme de plus en plus en rupture avec la norme?

R. D. : Au premier abord, ça me fait de la peine que les gens disent ça parce que je pense être normal, mais c’est vrai que ce n’est pas la première fois que j’entends ça. Tout le monde me dit que je suis lent. C’est vrai qu’un plan d’une minute, c’est épouvantable pour les gens parce que c’est long. C’est vrai aussi qu’à la télévision les images vont vite et que nous les lisons de plus en plus vite. Des fois je pense que si un plan d’une minute semble trop long c’est qu’il est peut-être mal placé dans le montage du film; c’est donc une question de construction du récit : les plans longs, par exemple, sont plus faciles à placer à la fin qu’au début d’un film.

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La vie moderne (2008)
La vie moderne (2008)
La vie moderne (2008)

La Vie moderne est un film sec, court, non? Il a 80 plans et il fait une heure et 28 minutes. Et pourtant, les plans ne sont pas courts, ils sont longs. J’essaie parfois d’aller vite, de faire des plans courts, mais c’est plus fort que moi… Je change de monteur de temps en temps parce que je me dis

que c’est de sa faute, le pauvre. Mon dernier monteur est un jeune de 30 ans, qui habite à la Bastille, qui est branché… Je me dis : « Celui-là, il ne peut pas être lent! Il vit dans un quartier moderne. Il va aller vite! » Patatras, c’est toujours pareil! C’est donc moi qui suis comme ça. Je suis lent.

M. J. : Alors, je pense qu’on pourrait commencer maintenant à prendre des questions des personnes qui sont dans l’assistance. Alors… Oui, monsieur?

La relation avec ceux qui sont devant la caméra. 

Participant : Bonjour, M. Depardon. J’aimerais vous entendre parler de l’approche de vos personnages. Comment gagnez-vous leur confiance? Est-ce que ça prend beaucoup de temps?

R. D. : Approcher les gens pour faire des films, ça demande du temps, mais pas forcément. C’est très étrange. Il faut faire très attention à la démagogie. La pire démagogie que je connaisse, c’est celle de l’ORTF1 française, elle n’existe plus alors on peut dire du mal d’elle. Il y régnait la culture des grandes tapes dans le dos, on donnait vaguement une carte et puis on partait en disant : « Je vous enverrai le film… » Et l’on ne l’envoyait jamais. Moi, je n’ai jamais aimé ça parce que je me méfie du paternalisme qui nous guette toujours d’ailleurs même si maintenant les gens sont devenus plus méfiants parce qu’il y a tellement de caméras qui se baladent. Aujourd’hui on n’est plus dans la découverte du film.

La vie moderne (2008)
La vie moderne (2008)

Si je prends, par exemple, l’approche des paysans de La Vie moderne, c’est certain qu’ils m’ont mis à l’épreuve parce que j’essayais de pénétrer dans leur vie privée et eux se demandaient qui j’étais. Ils avaient beau savoir que j’étais un fils de paysans, mais ce n’était pas suffisant. Il a fallu donc que je me livre, mais partiellement : Je ne voulais pas leur dire que j’avais fait le tour du monde, que j’étais un photographe connu, que j’avais fait des expositions et tout ça. Mais, à un moment donné, je sous jouais tellement qu’il y en a un qui m’a dit : « Mais comment ça se fait qu’à votre âge vous êtes encore photographe? » Autrement dit : Vous devriez être à la retraite. Puis trois ou quatre ans plus tard, il y a un autre qui m’a dit : « Mais il paraît que vous êtes connu! » Alors je me suis dit : « Mince, il y a quelqu’un qui m’a grillé! » Et donc c’est vrai qu’il ne faut pas être connu, qu’il ne faut pas avoir fait le tour du monde, qu’il ne faut pas être riche, qu’il ne faut pas avoir une bagnole luxueuse, qu’il faut être habillé un peu passe-partout aussi… on le sait.

Et il y a aussi la caméra… parce que parler sans caméra c’est une chose puis, un jour, arriver avec la caméra ça crée une toute autre situation. Moi je ne pouvais pas avoir la caméra toujours avec moi, j’avais alors un appareil photo, mon Leica. On dit toujours que c’est le meilleur appareil au monde, mais pas chez les paysans! Parce qu’avec le Leica on a tendance à être boulimique : vous en faites une, hop! Vous en faites une deuxième et une troisième! Et là, les paysans, ils disent : « Stop! Stop! Qu’est-ce que c’est que tout ça? » Ils n’aiment pas qu’on les mitraille. Pour une raison très simple : leur hantise, c’est d’être sur une carte postale à leur insu et qui sera vendue dans la vallée en bas.

Il faut qu’il y ait un partage, un échange et ça m’apparait juste. Il faut faire attention avec la caméra, il ne faut pas qu’elle arrive de manière trop brusque. Vous passez des mois à discuter avec vos protagonistes et puis, un jour, vous arrivez avec la caméra pour tourner. Ils pourraient très bien vous dire : « Mais attendez là! Il y a tricherie. Moi, c’est à vous que je parlais, pas à la caméra. » Il faudrait presque une caméra fictive qui soit là : vous discutez, buvez un café et elle est là simplement pour qu’elle soit aussi un interlocuteur.

Hier après la projection de La Vie moderne, quelqu’un m’a dit : « Mais Depardon, moi je croyais que vous ne parliez jamais dans vos films. » Au contraire, je peux être très bavard dans mes films, dans certains de mes films. Et dans La Vie moderne, j’étais obligé de parler. Pourquoi? Il faut que je fasse certaines présentations quand même : « Ce paysan que vous voyez s’appelle Marcel Privat, il y a Mirette et Mirette est un chien qui obéit en Occitan… » Ce que je veux dire c’est que derrière la caméra il y a quelqu’un : ce n’est pas une caméra automatique, ce n’est pas le journal télévisé. Donc, il faut faire très attention à tout ça. C’est très important.

Parfois vous avez cinq, deux minutes pour vous présenter et dire : « Voilà, je veux faire un film… » C’est quelque chose d’assez difficile et j’ai eu ma part de « non », mais j’ai une bonne tête et les gens me disent souvent « oui ». Pour une fois, je me vante, d’ordinaire je ne me vante pas, mais là je me vante. Quand j’ai voulu faire un film sur le journal Le Matin de Paris, Claude Perdriel, qui était son propriétaire et directeur s’est dit, en me voyant : « Tiens, lui il n’a pas l’air… », et il a accepté. Et si j’ai pu faire 1974, une partie de campagne, où j’ai suivi Giscard pendant sa campagne électorale, c’est parce que lui aussi s’est dit : « Tiens, lui il a l’air un peu… ». J’ai l’air un peu d’un paysan quoi, vous voyez? Là devant vous, je suis un peu mieux parce que je me suis mis une chemise; je suis venu au Canada quand même, j’essaie de faire un effort. Mais c’est vrai qu’à l’époque, je jouais au con quoi! Je jouais au con parce que j’ai été à l’école du journalisme et le premier commandement est : « Tu joues au con mon vieux, c’est comme ça que tu vas faire les meilleures photos. » Donc, je disais à Perdriel en regardant mes pieds : « Est-ce que je peux faire un film sur votre journal? » Et lui : « Mais bien sûr, il n’y a pas de problèmes. » Mais alors dès qu’ils voyaient le film : Censure! Parce qu’ils étaient déçus. Parce qu’ils étaient scandalisés. Parce que le film était « violent » : le cinéma direct est un cinéma « violent » pour ceux qui n’ont jamais vu de cinéma comme ça. Le son synchrone, la durée, la continuité du plan-séquence… produisent des images qui donnent encore plus de relief aux bêtises qui peuvent se dire. Et, d’un seul coup, on voit un directeur de journal, des hommes politiques qui disent des conneries plus grosses qu’eux ou qui se grattent le nez… ce qui fait qu’effectivement on réagit mal : « Stop! On arrête ce film! On le censure! » Mon film sur Giscard est sorti en France 28 ans plus tard!

1974, Une partie de campagne (1974)
1974, Une partie de campagne (1974)

Je souviens que quand j’ai tourné Numéros zéro, j’avais fait un effort de mimétisme : je mettais costume-cravate, chemise Brooks Brothers comme celles des journalistes : roses, bleues, jaunes, un peu à l’américaine. C’était rococo ! Et là, tac! À l’écran ça ne pardonne pas! Je ne cherchais pas à les critiquer, je cherchais simplement à les montrer comme ils étaient : bien branchés, parisiens, de gauche… et un peu con tout de même.

J’ai un plaisir dans un lieu comme ça à devenir un parfait porte-manteau ou un abat-jour. Au fond que ce soit au moment du tournage du Numéros zéro ou du film sur Giscard, je me sentais un peu Canadien parce que j’avais un regard sur ces moments qui venait de l’extérieur.

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Numéro zéro (1977)
Numéros zéro (1977)
Numéros zéro (1977)

Quand je filme des gens anonymes, des gens qui souffrent, des gens qui sont malheureux, que ce soit dans une institution psychiatrique, dans un commissariat de police, je les filme parce qu’ils m’ont donné l’autorisation de le faire. Ils ont signé et au montage, dans un certain sens, je suis leur avocat. Quand le monteur me dit : « Quand même celui-là, il est un peu caricatural avec ses mensonges. » Oui, peut-être, mais, il ne faut pas l’esquinter. Il faut lui laisser la parole, lui laisser le temps de se défendre. Parce qu’au fond le cinéma direct, c’est quand même un cinéma où les gens peuvent se défendre, où ils peuvent expliquer qui ils sont. Et l’on sait très bien qu’en une ou deux minutes, en les voyant sur l’écran, on devine leur enfance, leur situation économique épouvantable. Ce n’est pas par hasard qu’ils deviennent des voyous, qu’ils ont des problèmes psychiatriques. On le sait bien. On le voit. On l’entend. On n’a pas besoin d’être spécialiste, psychologue, ou je ne sais quoi. Nous comprenons que ces gens-là sont dans la misère. Évidemment ce n’est pas parce qu’on a eu des moments difficiles dans la vie que tout nous est permis : voler, braquer… non, ça n’excuse rien.

Mais si « je suis long ou lent », pour revenir à ce que je disais, il y a quelques minutes, c’est pour eux. Je pense qu’il faut être long pour les défendre. Et, c’est vrai, quand ils disent : « J’ai volé, mais je ne sais pas… Je n’ai pas volé. » Les voleurs, c’est toujours comme ça, au lieu de dire : « Oui, j’ai volé! C’est moi qui ai pris le portefeuille. », ils mentent, même si l’on a retrouvé le portefeuille volé sur eux; le mensonge est leur dernière arme pour se défendre. Donc ils pensent se défendre, mais en fait ils s’enfoncent. Et donc moi, je suis là devant ma table de montage et un monteur et je dois essayer de faire en sorte qu’ils ne deviennent pas trop des caricatures, qu’il y ait un peu d’humanité qui ressorte d’eux et qu’ils aient une chance d’apparaitre comme ils sont. Ça fait partie de ma responsabilité face à eux en tant que cinéaste.

Les yeux rouges de Marcel Privat. 

Pierre Jutras : Vous êtes très préoccupé par les questions techniques : les nouvelles caméras, les nouvelles pellicules. Quels ont été vos choix techniques pour La Vie moderne?

R. D. : Pour La Vie moderne, Claudine Nougaret a trouvé de l’argent chez France Télévisions et on s’est payé un tournage numérique et le film a par la suite été transféré sur un support argentique. C’était quelque chose de très cher à l’époque parce qu’on était au tout début du procédé. On a eu une discussion avec les laboratoires Éclair et un très grand studio américain qui nous ont dit : « Mais vous ne pourrez pas vous payer ça avec vos “paysans”, vous ne pourrez pas! ». Et on leur a répondu que si, malgré les coûts du transfert de 500 000 $, les « paysans » allaient se payer ce tournage numérique. Nous étions les premiers à utiliser cette nouvelle technologie.

Dans une scène Marcel Privat apparait avec les yeux rouges, très rouges et un peu endormi. Dans la réalité ces yeux rouges font peut-être trois ou quatre millimètres, mais à l’écran ils deviennent immensément grands. Et comme je ne dis pas qu’il va mourir, les gens comprennent que finalement il s’agit de la fin de sa vie, qu’il va mourir. Ce sont ces yeux qui nous font comprendre cela. Beaucoup de gens sont très émus par ce moment. Ils dissimulent mal leurs larmes. Si l’image n’était pas bien définie, l’émotion ne passerait pas. C’est la qualité du numérique qui rend ces yeux si présents. Je pense que c’est ça le cinéma : l’image. Pourquoi aimons-nous le cinéma? Parce qu’il y a une force dans l’image que toutes les classes sociales de toutes nationalités comprennent.

Participant : Il me semble que vos films sont des films d’observation où vous laissez à l’image toute sa place. Vous regardez sans intervenir. Mais dans La Vie moderne, ce qui m’a surpris, c’est que vous participez, vous intervenez avec la parole. On a l’impression que vous voulez aller chercher des

réponses et des fois peut-être de façon un peu insistante. Pourquoi ce changement dans votre cinématographie, assez important tout de même?

R. D. : Comme photographe, j’appartiens à une agence qui s’appelle Magnum. Il y a des photographes que j’aime bien et qui ont faits la même photo toute leur vie. Leur idée ou leur obsession fait en sorte que la première photo qu’ils ont faite à 18 ans soit la même que celle qu’ils vont faire à 75 ans. C’est l’unité du regard, l’obsession d’un même « truc ». Je ne suis pas là-dedans moi! Je dirais plutôt comme Picasso qu’il ne faut jamais faire la même chose. Il ne faut pas toujours faire le même film.

Bien sûr, il y a des films qui se ressemblent, parce qu’ils sont consacrés des institutions assez proches liées à l’administration de la justice. Mais je ne crois pas, par exemple, que j’ai filmé de la même manière Délits flagrants et 10e Chambre – Instants d’audience parce que le premier montre la confrontation avec un substitut du procureur et le deuxième une audience. Ce sont deux choses très différentes l’une de l’autre. J’ai l’impression qu’il faut faire des choses différentes tout le temps. Il faut avancer. J’ai du respect pour beaucoup de cinéastes, dont Wiseman et d’autres qui font toujours le même film. Chez des auteurs comme ça, c’est une obsession.

C’est vrai que, dans les années 1960/1970, il existait une sacro-sainte loi du cinéma direct qui disait de ne pas intervenir pendant qu’on tournait une scène. Ainsi, dans la 10e Chambre…, je n’interviens pas et je n’ai pas de raison d’intervenir. J’interviens, bien sûr, au niveau du cadre; par exemple, dans ce film, il y avait un greffier qui gênait mon cadre alors je me suis déplacé pour avoir un cadre définitif et faire en sorte que mon plan soit fixe. Quelque part, ce serait intéressant d’analyser pourquoi je voulais être fixe. Est-ce que je représente l’institution? Est-ce que je représente la république? Est-ce que je représente la démocratie? Qu’est-ce que je représente quand je fais un film comme celui-là? Au fond, je pense que c’est la démocratie. En toute modestie, bien sûr. Je représente les citoyens au fond de la salle. Et c’est la raison pour laquelle il ne fallait pas que je bouge.

Mais c’est vrai que parler en filmant est, quelques fois, une nécessité. Quand vous buvez un café avec un paysan à 6 h du matin, vous abordez des choses assez simples. Vous savez très bien qu’ils ne prennent pas de vacances. Voilà, je ne vois pas d’autres solutions que de parler. Je pense que c’est la richesse et la force du documentaire. C’est quelque chose qui s’invente et se crée, dont il faut savoir oublier les règles. C’est quelque chose qui est plus riche qu’on ne le pense, extrêmement riche, qui nous bouleverse, qui est d’une très grande richesse cinématographique et qui évoluera, peut-être, plus que le cinéma de fiction.

Mais la question de la parole dans le documentaire est compliquée. Dans La Vie moderne, il y a une interview notamment avec Daniel Jeanroy sur son tracteur, c’est un gars qui ne parle vraiment pas. J’ai eu beaucoup de mal, mais j’ai été sauvé parce qu’après l’avoir remercié, Daniel me renvoie un sourire magnifique en me disant : « Il n’y a pas de quoi Raymond ». C’était formidable, parce qu’on voit très bien, qu’au fond, je lui ai permis de s’exprimer à sa façon et qu’il était très content d’être filmé. Moi ça me fait plaisir de filmer des gens comme ça. Finalement, on filme toujours les mêmes cabotins, des gens qui ont plein de choses à dire, des porte-paroles, des syndicalistes, etc. Mais ces gens-là, des gens comme Daniel, on ne les voit jamais. Et l’on peut dire que bien qu’ils s’expriment mal, ils s’expriment très bien et c’est formidable.

Daniel Jeanroy dans La vie moderne (2008)
Daniel Jeanroy dans La vie moderne (2008)

Participant : Il y a un film important dans votre filmographie que vous n’avez pas encore évoqué : Afriques : Comment ça va avec la douleur? J’aimerais que vous nous parliez de votre rapport à la voix off et du fait que ce film-là était un film de commande.

R. D. : Je prends du plaisir à écrire, bien que ce soit un moment douloureux que celui de l’écriture. Mais j’aime bien écrire et être à la recherche du mot juste. Je regrette que certains photographes ou cinéastes n’écrivent pas davantage.

Afriques : Comment ça va avec la douleur? était un constat d’impuissance. J’ai eu des accrochages très violents avec ce film, notamment dans une émission avec quelques cinéastes africains. Ils se sont déchaînés contre moi parce que je représentais une Afrique pessimiste. Ils ont été injustes parce qu’avec l’Angola, le Rwanda, l’Afrique de l’Est, avec tous ces morts… c’était épouvantable. Avec toutes ces guerres civiles, c’était dur de ne pas être pessimiste. Néanmoins, ça m’a fait du bien faire ce film et je pense que c’est un film qui fait du bien aussi. C’est vrai qu’il y a chez moi un

exhibitionnisme du tragique, mais je préfère la gravité et le tragique parce qu’ils montrent des choses. Je préfère cela que de dire que tout va bien, parce qu’en fait tout va mal. Et l’on n’a pas 36 choix, soit on bascule d’un côté ou l’on bascule de l’autre. Sur les chaînes de télé, on voit de belles tribus, de beaux chasseurs, de beaux éleveurs et c’est formidable. Par contre, ils ont la typhoïde et des maladies, mais ça on le montre pas, on n’en parle pas. Moi, je préfère dire : « Voilà, ça va mal! ». Ça me vient du monde rural, c’est le côté paysan. En tant que paysan, j’ai plutôt tendance à dire que ça va mal, que ça ne se vend pas, qu’il ne pleut pas assez, que c’est la sécheresse. Bon, tout est dit!

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Afriques, comment ça va avec la douleur ? (1996)
Afriques, comment ça va avec la douleur ? (1996)
Afriques, comment ça va avec la douleur ? (1996)

Filmographie

1963 : Venezuela
1967 : Israel
1968 : Biafra
1969 : Jan Palach
1970 : Tchad 1 – l’Embuscade
1973 : Yemen – Arabie heureuse
1974 : 1974, une partie de campagne
1975 : Tchad 2
1976 : Tibesti Too
1976 : Tchad 3
1977 : Numéros zéro
1980 : Dix minutes de silence pour John Lennon
1981 : Reporters
1982 : Piparsod
1982 : San Clemente
1983 : Faits divers
1984 : Les Années déclic
1985 : Une femme en Afrique
1986 : New York, N.Y.
1987 : Urgences
1989 : Une histoire très simple
1990 : Contacts
1990 : La Captive du désert
1991 : Contre l’oubli – segment Pour Alirio de Jesus Pedraza Becerra, Colombie
1994 : Montage
1994 : Délits flagrants
1995 : À propos de Nice, la suite
1995 : Lumière et Compagnie
1996 : Malraux
1996 : Afriques, comment ça va avec la douleur ?
1998 : Paris
1998 : Un amour qui m’irait bien – Vidéo Clip de Véronique Sanson
1999 : Muriel Leferle
1999 : Emmaüs Mouvement (1949-1999 Emmaüs a 50 ans)
2001 : Profils paysans, l’approche
2002 : Un homme sans l’Occident
2004 : Quoi de neuf au Garet ?
2004 : 10e chambre, instants d’audience
2004 : Profils paysans, le quotidien
2007 : Chacun son cinéma – segment Cinéma d’été
2008 : Profils paysans, la vie moderne