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Filmer l’intime : Le Fil cassé de Michel Langlois

MLV : Le réalisateur est le personnage principal du film. C’est un film très personnel et il est très souvent à l’image, parle de sa famille, de ses ancêtres, de ses origines. Le titre du film vient du fait que Michel Langlois est un homosexuel déclaré qui n’a pas d’enfant. Après lui, ça s’arrête là. D’où Le Fil cassé. Dans la séquence qu’on va voir, mon défi, comme directeur photo, c’est de passer entre le réel, l’aujourd’hui et le passé, d’inventer et de créer des archives cinématographiques.

 

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Michel Langlois

(Projection d’un extrait du Fil cassé)

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Le fil cassé                                                   Le fil cassé                                                   Le fil cassé

MLV : Je voulais vous montrer cet extrait parce que dans le documentaire, il y a aussi des défis et des demandes spéciales pas nécessairement évidentes comme des reconstitutions. Comme on n’a pas les budgets de fiction pour faire ça, il y a plusieurs plans qui ont été faits avec un train exposé au Musée ferroviaire. J’ai tourné en film noir et blanc avec une vitesse beaucoup plus rapide que la normale avec un dolly sur rails pour mettre ma caméra film. J’ai fait installer deux machines à fumée sous le train, comme si c’était vraiment le train qui faisait la boucane. Et j’ai tourné à huit ou douze images par seconde en coupant sans arrêt la caméra film, ce qui a permis d’avoir des coupes et donc de créer un effet d’images d’archives comme si elles dataient des années 1930 mais tournées aujourd’hui. Et les lier, bien sûr, à de vraies archives où l’on voyait un train arriver sur le rail à toute vitesse. On a tourné la scène du train d’abord. On a été obligés de trouver les archives après et on s’est rendu compte qu’on avait le même train, le même type de wagons, les mêmes années, avec les rivets de métal tout le tour des fenêtres. C’était pareil. Si on avait fait ça by the book dans la fiction, ça aurait coûté quarante fois le prix que ça a coûté là. C’était un petit dolly western avec cinq sections de rails, deux machines à fumée, une caméra super 16, du film noir et blanc tourné à huit ou douze images seconde avec un moteur qui coupe, que je n’arrête pas de couper à chaque fois. C’était un défi quand même. Et, à mon avis, ça fonctionne.

(extrait Le fil cassé)

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Le fil cassé                                                   Le fil cassé                                                   Le fil cassé

BB : C’est un film très écrit avec des lettres principalement. Construit beaucoup sur la voix et le texte. Je voudrais aborder la question du travail avec les photos fixes. Est-ce que vous vous étiez entendus sur l’utilisation justement de ces photos et sur la façon de les filmer?

MLV : Ça a été fait avant qu’on parte en tournage. Au huitième du quart de tour. C’était très, très précis. J’avais fait tout redessiner sur des calques, des acétates pour pouvoir les coller carrément sur le moniteur. Donc j’ai travaillé dans le réel, dans les mêmes lieux où les photos avaient été prises quarante ans ou trente ans avant. Je refaisais le même cadre au pouce près parce que je pouvais avoir ces calques que je mettais dans le moniteur et refaire la même photo.

BB : L’autre question concerne la présence du réalisateur à l’écran. On voulait aborder cette question: quand le filmer? Là c’est clair, c’est lui qui se met devant, toi tu dois le filmer. Comment est-ce qu’on filme le réalisateur à l’écran?

MLV : C’est très audacieux ce que Michel a fait, de se mettre ainsi à la fin dans le bain, tout nu, face à une équipe. Par rapport à la voix off, autant on pouvait se poser la question de sa nécessité dans le film de Bigras, autant ici tout repose là-dessus. Toute la cinématographie que j’ai pu faire vient du fait que c’est écrit. C’est l’écriture qui a guidé mon travail tout le temps.

BB : Donc il y avait le texte au départ?

MLV : Ah oui. Michel avait déjà fait un film magnifique de quinze minutes qui s’appelait Lettre à mon père. Celui-ci aurait pu s’appeler Lettre à ma mère parce qu’il parle de lui et de sa vie. Tout le monde se demandait comment ça se faisait que Michel Langlois choisisse de tourner avec Michel La Veaux.

BB : C’est vrai que vous ne semblez pas avoir tout à fait la même sensibilité.

MLV : Non. Par contre, je dois admettre que la grande sensibilité de Michel Langlois m’a énormément inspiré pour faire ces images-là et j’avais hâte de travailler avec lui parce que c’est un vrai auteur. Est-ce qu’on a tout le temps obligation d’avoir le réalisateur dans l’image quand on fait un film personnel? Je ne crois pas. Celui-là le nécessitait parce que c’est vraiment une quête. Mais j’ai fait un petit film avec Jean Chabot qui s’appelle G comme génération qui fait partie d’un abécédaire. Lui avait eu la lettre G et le film est bâti sur ses textes et sa voix. Il n’est pas à l’image et pour moi c’est un film qui est aussi très fort.

Mais effectivement comment on travaille avec un cinéaste qui est le personnage principal de son film? Il faut avoir un rapport de confiance terrible. C’est lui qui m’a téléphoné parce qu’il avait vu un film de danse expérimentale que j’avais filmé, un machin assez pété où il y avait justement un bonhomme à poil qui se promenait partout avec une jeune nana. C’était très complexe au niveau des lumières. Il avait adoré ce flm et il m’a dit : je te connais quand même depuis quelques années, je sais que tu es rock’n roll, je sais qu’on n’est pas du même bord, mais j’aime la sensibilité de tes images donc j’ai confiance en toi et je sais que tu es capable de m’aimer avec ta caméra. Et il a eu raison. Effectivement, j’ai fait ce film avec bonheur et amour et confiance et Michel Langlois est un gars très inspirant. C’est un cinéaste, première des choses. Ce n’est pas toujours le cas. Il sait c’est quoi le cinéma lui.

Question : Par rapport au film Roger Toupin, vous avez dit tout à l’heure que vous êtes allez chez lui pour voir s’il y avait un film-là. Est-il déjà arrivé que vous ayez fait ce genre de recherche, que vous l’ayez poussée assez loin et que vous ayez même tourné des images mais que finalement ça n’ait abouti à rien. Est-ce que vous vous êtes rendus à cette étape-là?

MLV : Ça aurait pu arriver. Ce n’est pas arrivé. Pour Rosaire et la petite nation ça a été la même chose. On est allés dans la Petite-Nation avant pour voir. Puis on a décidé de faire le film et on l’a fait. Ça ne m’est jamais arrivé d’entreprendre une démarche pour voir si un film était faisable, de commencer même à tourner et qu'au bout du compte, ça ne marche pas. Ce qui est plus arrivé, c’est d’avoir commencé des films et trouvé qu’il y a certains personnages ou certaines séquences qu’on pensait extraordinaires qu’on a dû laisser tomber parce que ça ne tenait pas la route. Tu es obligé d’en faire le deuil, je ne sais pas pour quelle raison.

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